24e Pentecôte/6e Épiph (15/11/20 - lect. thom.)

24e dimanche après la Pentecôte (= 6e après l’Épiphanie – 15 novembre 2020)

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Lecture thomiste des paraboles de la graine de moutarde et du levain

Dans l’évangile du jour (Mt 13, 31-35), le Seigneur montre par deux paraboles les obstacles à l’enseignement évangélique. Après la parabole du semeur sur la question du terrain où tombe le grain, il poursuit ici en parlant de son développement. Le grain se développe en raison de deux choses qui donnent lieu aux deux paraboles.

  1. La graine de moutarde ou la petitesse apparente
    1. L’acte de semer

« Le royaume des Cieux est comparable à une graine de moutarde qu’un homme a prise et qu’il a semée dans son champ ». La fameuse gaine de sénevé (granus sinapis < κόκκῳ σινάπεως) s’entend de l’enseignement évangélique parce que ce grain est très fort et repousse aussi le venin. L’enseignement évangélique rend brûlant (comme la moutarde) par la foi comme il le déclare un peu plus loin : « si vous avez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous direz à cette montagne : ‘Transporte-toi d’ici jusque là-bas’, et elle se transportera ; rien ne vous sera impossible » (Mt 17, 19). Il permet encore de convaincre d’erreur (« toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser », 2 Tm 3, 16).

Le Christ a semé ce grain dans son champ, dans notre cœur, lorsqu’il nous lui donnons notre assentiment. Il nous a donné la foi par laquelle nous sommes sauvés (« c’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, et par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu », Ep 2, 8). Et tout homme qui reçoit puis sème l’enseignement évangélique agit de même, mettant en pratique ce proverbe : « Travaille ton champ avec soin », Pr 24, 27, Vulg.).

    1. La petitesse de la graine et grandeur du fruit

Dans ce champ, il y a divers grains, les divers enseignements. Ceux de la loi de Moïse paraissaient grands tandis que l’enseignement évangélique paraissait peu de chose, annonçant un Dieu souffrant, crucifié. Qui pouvait croire cela ? « Le langage de la croix est folie pour ceux qui vont à leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu » (1 Co 1, 18).

Cet enseignement évangélique a porté plus de fruits que celui de la loi qui se limita aux seuls Juifs (« Il n’a pas fait la même chose pour tous les peuples et il ne leur a pas manifesté ses jugements », Ps 147, 20, Vulg.). Aucun philosophe, ne parvint à convertir tout un pays à son enseignement. Même si un philosophe comme Platon avait dit qu’un tel allait venir, on ne l’aurait pas cru : « Les méchants m’ont raconté des mensonges, mais il n’y a rien comme ta loi » (Ps 118, 85, Vulg.).

L’enseignement évangélique est plus grand par sa solidité car « il devient un arbre » (v. 32) : « Ta parole, Seigneur, demeure pour l’éternité » (Ps 118, 89) et « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas » (Lc 21, 33). Mais les autres doctrines sont des plantes flexibles, sans aucune fermeté car sont soumises au mieux à la seule raison, voire aux sentiments humains (« Les réflexions des mortels sont incertaines, et nos pensées, instables » Sg 9, 14). Mais il l’emporte aussi par son étendue car cette science a de multiples rameaux et montre aux hommes ce qui est nécessaire à la vie. Ainsi, s’ils sont mariés, ils apprennent de celle-ci comment ils doivent se diriger ; s’ils sont des clercs, comment ils doivent vivre, et ainsi de suite pour tous ses rameaux. « Si bien que les oiseaux du ciel viennent et font leurs nids dans ses branches » indique son utilité car tous ceux dont l’âme est au ciel (Ph 3, 20) viennent pour méditer et se reposer. « Notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel » (2 Co 4, 18).

S. Hilaire compare le Christ au grain de sénevé ou moutarde (= moût ardent) car empli du feu de l’Esprit Saint. Il le sema par sa mort parmi son peuple qui l’avait méprisé (petitesse) : « le serviteur a poussé comme une plante chétive, une racine dans une terre aride ; il était sans apparence ni beauté qui attire nos regards, son aspect n’avait rien pour nous plaire » (Is 53, 2) et pourtant, il est plus grand (« même l’or ne peut l’égaler » Jb 28, 17) que tous les parfaits. Si ceux-ci sont comparés à des plantes potagères, aliment du malades (Rm 14, 2), le Christ est l’arbre, au milieu de la terre, d’une gigantesque hauteur de la vision de Dn 4, 7s. Pour S. Jean-Chrysostome, le Christ a semé dans son champ de l’Église des apôtres qui ont un esprit brûlant comme la moutarde même s’ils étaient méprisables : « parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ; ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu » (1 Co 1, 26-29). Pourtant, ils portèrent bien du fruit (cf. Za 8, 23) ! Plus que les conquêtes d’Alexandre ou d’Auguste qui ne conquéraient qu’une seule partie du monde.

  1. Le levain dans la pâte ou le caractère caché
    1. Différentes interprétations du levain

La parabole du levain dans la pâte évoque un développement mais étonnant car provenant d’une source cachée. Comme on parle parfois de la même chose en bien et en mal (la pierre exprime soit la solidité du Christ, el shaddaï ; soit la dureté de cœur en Ez 36, 26), le levain peut évoquer un ferment de corruption (« Purifiez-vous donc des vieux ferments, et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté (…). Ainsi, célébrons la Fête, non pas avec de vieux ferments, non pas avec ceux de la perversité et du vice, mais avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité », 1 Co 5, 7-8). Ici, comportant une chaleur et une capacité d’expansion, le levain s’accorde au bien.

Pour S. Jean-Chrysostome, la femme symbolise la Sagesse divine. Le levain représente les apôtres qu’elle prend en les retirant du monde (Jn 15, 19) pour les enfouir par l’écrasement des tribulations dans trois mesures de farine pour évoquer tous les peuples (soit les trois continents connus de l’époque soit les trois fils de Noé) jusqu’à ce que tout ait levé par un désir de convertir tous les peuples à Dieu : « sur toute la terre en paraît le message et la nouvelle, aux limites du monde » (Ps 18, 5). Pour S. Augustin, le levain signifie la ferveur de la charité qui élargit le cœur : « J’ai parcouru le chemin de tes commandements, alors que tu élargissais mon cœur » (Ps 118, 32, Vulg). La triple mesure pourrait signifier tous les états de vie suivant la continence comme dans les fruits multipliés par cent (virginité), par soixante (viduité) et par trente (mariage). Ou pour S. Hilaire le Christ, le levain, a été enfoui par la providence du Père dans une triple loi : la loi de la nature, la loi mosaïque et la loi évangélique.

    1. L’enseignement par paraboles

Après avoir présenté diverses paraboles aux foules, le Seigneur les démontre par l’autorité d’un prophète. La raison pour laquelle il parlait ainsi est double. La foule mêlait croyants et incroyants, bons et méchants. Il parlait ainsi pour que les méchants et les incroyants ne comprissent pas « Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre. Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : ‘Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas’ » (v. 13-14, cf. Mc 4, 33-34). Mais aux fidèles, c’était afin qu’ils comprissent mieux et retinssent davantage, eux qui sont des êtres spirituels et non charnels (1 Co 3, 1).

Le Seigneur utilise une autorité qui confirme ses dires : « J’ouvrirai la bouche pour des paraboles, je publierai ce qui fut caché depuis la fondation du monde » (v. 35). Il parla au genre humain de deux façons : par les prophètes puis en personne : « C’est moi qui parle, je suis là » (Is 52, 6, Vulg.) mais dans les deux cas, en paraboles. Ce qui a été accompli par les prophètes était le signe de ce que ferait le Christ. Cela semble faux d’affirmer que rien serait sans parabole. Mais pour S. Jean Chrysostome, il ne parlait que de ce discours-là, tandis que pour S. Augustin, les évangélistes ne rapportèrent pas tout (« Il y a encore beaucoup d’autres choses que Jésus a faites ; et s’il fallait écrire chacune d’elles, je pense que le monde entier ne suffirait pas pour contenir les livres que l’on écrirait » Jn 21, 25) mais parfois juste l’interprétation, ni dans l’ordre.

La révélation de secrets se fait en ouvrant la bouche. Jésus, verbe de Dieu fait jaillir par son incarnation (« d’heureuses paroles jaillissent de mon cœur », Ps 44, 2) la profondeur de la sagesse de Dieu le Père qui est « cachée aux yeux de tout vivant » (Jb 28, 21) depuis la création du monde. Cela rappelle S. Jean : « Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître » (Jn 1, 18). « Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit » (Ep 3, 5). « Depuis la création du monde, on peut voir avec l’intelligence, à travers les œuvres de Dieu, ce qui de lui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. Ils n’ont donc pas d’excuse » (Rm 1, 20) vaut pour la connaissance naturelle de Dieu, à laquelle parvient même la philosophie (Dieu un), tandis que l’intimité de Dieu, richesse d’être en trois personnes est révélée par l’incarnation du Fils (Dieu trine).