Toussaint (1/11 - 3 dernières béatitudes)

Homélie de la Toussaint (1er novembre 2020)

Les trois dernières béatitudes

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À partir de la 6e béatitude, sont présentés les actes nous disposant à ce qui est meilleur, consistant en deux choses : la vision de Dieu (6e béatitude) et l’amour du prochain (7e).

  1. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.

Ici-bas, Dieu ne peut être vu car il est pur esprit d’une part et parfait d’autre part, ne supportant pas d’être approché par des pécheurs : « un être humain ne peut pas me voir et rester en vie » (Ex 33, 20). « Dieu, personne ne l’a jamais vu » (1 Jn 4, 12) car Dieu « habite une lumière inaccessible ; aucun homme ne l’a jamais vu, et nul ne peut le voir » (1 Tm 6, 16).

Mais dans l’au-delà, Dieu sera vu en son essence, tel qu’il est réellement (Un et Trine), pas dans un reflet de sa clarté : « Nous le verrons tel qu’il est » (1 Jn 3, 2) et « nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face » (1 Co 13, 12). Par définition, les béatitudes ne concernent que ceux qui seront admis au Paradis, les bienheureux (beati) ou saints : « Recherchez activement la paix avec tous, et la sainteté sans laquelle personne ne verra le Seigneur » (He 12, 14).

L’homme est fait pour le bonheur : « la fin ultime de la vie humaine est la béatitude » d’après S. Thomas d’Aquin (prologue de la Prima Secundæ de la Somme de théologie) qui n’est certes pas l’idée neuve en Europe comme le prétendait Saint-Just (discours du 13 ventôse de l’an II, 3 mars 1794). Pour atteindre le bonheur ou béatitude, bien ultime de l’homme, il faut que son désir soit assouvi. Or, par un désir naturel, l’homme, voyant les effets, recherche la cause première qui est Dieu (à l’origine de la philosophie) en son essence divine elle-même. Cette connaissance advient par l’intelligence (ou cœur) et non par les yeux du corps (les âmes séparées en sont dépourvues avant la fin des temps) : « Qu’il ouvre à sa lumière les yeux de votre cœur » (Ep 1, 18). Et même par l’intelligence si les élus tout comme les anges voient « tout Dieu », ils ne le voient pas « totalement » à cause de leur capacité réceptive différenciée.

Ceux qui ont vu Dieu déjà ici-bas sont a priori sortis de leur corps comme l’extase de S. Paul au 3e ciel même s’il ne se prononce pas (2 Co 12, 2-4) ou n’ont vu que les effets de sa gloire comme pour Moïse: « Voici une place près de moi, tu te tiendras sur le rocher ; quand passera ma gloire, je te mettrai dans le creux du rocher et je t’abriterai de ma main jusqu’à ce que j’aie passé. Puis je retirerai ma main, et tu me verras de dos, mais mon visage, personne ne peut le voir » (Ex 33, 21-23). Comme l’œil voyant la couleur doit être purifié, de même l’esprit voyant Dieu « il se laisse trouver par ceux qui ne le mettent pas à l’épreuve, il se manifeste à ceux qui ne refusent pas de croire en lui » (Sg 1, 2). Le cœur est purifié par la foi (Ac 15, 9). Ce cœur purifié ou intelligence éclairée par la foi grâce à une saine connaissance de la doctrine et une vie droite, devient un temple où contempler Dieu. La pureté de la chair compte aussi car rien n’empêche autant la contemplation spirituelle que l’impureté. La chasteté ou mieux encore la pureté qui n’est pas incompatible avec un statut d’époux promeut la vie contemplative. En ce sens, cette béatitude peut s’appliquer ici-bas dans notre statut de pèlerin de l’Église militante, in via (homo viator), et pas que triomphante (in patria). Les saints ayant le cœur plein de justice et charité voient mieux que d’autres car ils sont proches de Dieu.

  1. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.

Après la vision de Dieu vient l’amour du prochain auquel dispose la paix : « Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment pourrait-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ? » (1 Jn 4, 20). S. Thomas y réfère toutes les béatitudes : de quoi s’agit-il avec la pauvreté en esprit, les larmes et la douceur (1-3e béatitudes), sinon que le cœur soit gardé pur et avec la justice et la miséricorde (4e et 5e), sinon d’avoir la paix (cf. Is 32, 17) ?

La paix est la tranquillité de l’ordre. L’ordre est la disposition attribuant à chacun sa place. Le péché originel rompit cette paix, engendrant le foyer de péché (fomes peccati). L’esprit humain, en premier lieu, doit être soumis à Dieu. En deuxième lieu, les instincts et forces inférieures de l’âme qui nous rapprochent des bêtes (la sensibilité), doivent être soumis à la raison qui nous distingue d’eux, expliquant notre domination sur les animaux (Gn 1, 26). En troisième lieu, que l’homme garde la paix envers autrui pour que tout soit totalement en ordre. Il n’existe pleinement que chez les saints (Is 48, 22) car seul Jésus donne la vraie paix : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne » (Jn 14, 27), réconciliant ceux qui ne s’entendent pas. Ici-bas, cette paix n’est qu’embryonnaire mais pas parfaite car personne ne peut tenir ses bas instincts totalement soumis à sa raison : « dans les membres de mon corps, je découvre une autre loi, qui combat contre la loi que suit ma raison et me rend prisonnier de la loi du péché présente dans mon corps » (Rm 7, 23). La paix n’est véritable que dans la vie éternelle.

Les pacifiques sont appelés fils de Dieu car on dit du Fils : « c’est lui, le Christ, qui est notre paix » (Ep 2, 14). Ils rassemblent les dispersés, formant l’unité de l’Église militante avec la triomphante par le sacrifice de la Croix « que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel » (Col 1, 20). Paix et charité conduisent au Ciel où tous deviennent fils adoptifs de Dieu par le Fils unique (Sg 5, 5). Là, plus rien ne résiste à la volonté divine, ce qui était ici-bas aller contre la paix intérieure : « Qui lui a résisté et a gardé la paix ? » (Jb 9, 4, Vulg.). Cette septième béatitude va avec le don de sagesse qui nous rend fils de Dieu. Elle rappelle avec la paix le septième jour lié au repos (Gn 2, 2).

Les béatitudes vont crescendo car être rassasié, c’est être rempli de ce qui nous est proportionné tandis que la miséricorde nous dépasse de beaucoup. Être le fils du roi, c’est plus que de voir le roi. Pourtant toutes ces expressions désignent une seule récompense. Le Seigneur dit la même chose de plusieurs façons car tout ce qui est divisé ici-bas est rassemblé au Ciel.

  1. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux.

La huitième béatitude perfectionne toutes les précédentes car est parfait en elles toutes celui qui n’en délaisse aucune à cause des tribulations : « Le four éprouve les vases d’argile, et l’épreuve de la tribulation les hommes justes » (Si 27, 6, Vulg.). La persécution ne trouble que la paix extérieure. Elle est subie pour la vertu de justice : « grande est la paix de qui aime ta loi ; jamais il ne trébuche » (Ps 118, 165) et « s’il vous arrivait de souffrir pour la justice, heureux seriez-vous ! » (1 P 3, 14). Par justice s’entend celle du Père à laquelle on veut demeurer attaché quoi qu’il en coûte : « lutte pour la vérité jusqu’à la mort, et le Seigneur Dieu combattra pour toi » (Si 4, 28). Les martyrs annoncent la vérité comme Jean Baptiste celle du mariage. La huitième béatitude rappelle le huitième jour était celui de la circoncision, ou l’application de la loi qui marque dans la chair la consécration à Dieu comme les martyrs.

Le fruit : « le royaume des cieux est à eux » est identique à la première béatitude comme  la perfection de la patience (Jc 1, 4) clôt le cercle vertueux et vaut toutes les récompenses. D’autres malgré tout distinguent le royaume pour l’âme et le corps d’autant que les martyrs méritent encore plus la glorification de leur corps à cause des supplices qu’ils ont soufferts.

La finale « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés » évoque la dignité de ceux qui doivent enseigner cette doctrine des apôtres.

Les trois premières béatitudes (pauvres en esprit, doux, qui pleurent) visent à éloigner le mal tandis que les quatre suivantes visent à faire le bien ; la dernière à supporter patiemment le mal. Or, le docteur en Écriture sainte doit avoir toutes ces qualités. En supportant les maux, non seulement il devrait les soutenir avec patience mais s’en réjouir ; il devrait éloigner d’autrui le mal et troisièmement être une lumière vers le bien. Le Seigneur commence par la persécution qui représente la perfection de toutes les autres. Nul ne doit assumer le rôle de prédicateur s’il n’est parfait. Le Seigneur énumère les malheurs qu’ils allaient subir, enseigne la façon de subir car la raison est dans la récompense.

Les malheurs sont en paroles ou en actes. Par la parole on insulte quand la personne est présente et on dit du mal d’elle quand elle est absente. Comme Jérémie : « tout le monde me maudit ! »  (Jr 15, 10), Jésus subit tous ces affronts et malédictions : « insulté, il ne rendait pas l’insulte » (1 P 2, 23). On acquiert du mérite soit en faisant le bien, soit en supportant le mal. La vertu de force implique la patience qui résiste à toute épreuve. Le disciple n’est pas plus grand que le maître mais doit imiter Jésus : « on nous insulte, nous bénissons » (1 Co 4, 12), « voici que moi, j’envoie vers vous (scribes et pharisiens engeance de vipère) des prophètes, des sages et des scribes ; vous tuerez et crucifierez les uns, vous en flagellerez d’autres dans vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville » (Mt 23, 34). La calomnie fait partie des armes des persécuteurs : « on nous traite d’imposteurs, et nous disons la vérité » (2 Co 6, 8, cf. 1 P 4, 14) qui visent la vérité (par le mensonge) qu’est le Christ (ils mentent à cause de lui).

Sur la façon de subir les maux, le Seigneur ne se contente plus d’évoquer ceux qui ne doivent pas se révolter en étant persécutés (8e béatitude) car les apôtres doivent aller plus loin. Ils doivent exulter : « Considérez comme une joie extrême, mes frères, de buter sur toute sorte d’épreuves » (Jc 1, 2) et les apôtres « repartaient tout joyeux d’avoir été jugés dignes de subir des humiliations pour le nom de Jésus » (Ac 5, 41). Il s’agit, non pas d’aimer les épreuves, mais de les supporter grâce à l’espérance qui nous habite de même que celui qui prend un médicament ne se réjouit pas de l’amertume du médicament, mais de son espoir de guérir. La joie et le plaisir dilatent le cœur [latitia], ce qui provoque l’allégresse [laetitia] qui à l’extérieur se manifeste par l’exultation. En effet, la récompense est de jouir de Dieu, réalité spirituelle, symbolisée par les cieux (l’empyrée). Cette récompense est débordante pour les apôtres (Lc 6, 38). Ils sont configurés aux grands modèles qui les ont précédés (Ac 7, 52 et Jc 5, 10).