5e Épiphanie (07/11/21 - bon grain/ivraie)

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Le bon grain et l’ivraie

      1. L’existence du mal
  1. À l’origine, il n’en fut pas ainsi

Lorsque Dieu créa le ciel et la terre, tout ce qu’il fit était bon, répète la Sainte Écriture à chaque jour de la Création et même « très bon » au sixième jour lorsqu’il créa l’homme et la femme à son image. La Création originelle était belle et bonne. L’ordre était respecté. La paix régnait partout. Certes, la nature humaine étant composée d’une âme qui informe un corps, l’être humain était mortel par nature car le composé tend naturellement à se dissoudre (la mort sépare de l’âme le corps qui se décompose). Mais Dieu avait offert au genre humain une grâce préternaturelle, surérogatoire, un surcroît de sa bonté à ne jamais oublier. Autrement, jugeant les effets négatifs, on oublierait cette bonté initiale du créé manifestant celle du Créateur. On deviendraient dualistes comme les bogomiles et les cathares qui mirent au même niveau un dieu bon et un dieu mauvais, manichéisme avatar du mazdéisme de Mithra.

  1. Le prix de la liberté des créatures rationnelles

Le bon Maître n’a semé que du bon grain dans son champ. Nulle trace de mal, de la souffrance, de la maladie, de l’erreur et de tous les maux. L’homme était préservé. Le mal ne vient pas de Dieu créateur. Le mal vient des créatures. Le mal trouve son origine dans un être créé bon mais qui utilisa mal sa liberté. Satan, l’archange de lumière (Lucifer), se révolta, voulant se faire comme Dieu. L’archange Michel, combattant ce dragon , (Dn 12, 1 ; Jd 9 ; Ap 12, 7) exprime l’humilité par son prénom « qui est comme Dieu ? » = ‘quis ut Deus ? Le point d’interrogation sous-entend que personne n’égale Dieu.

En morale, autant l’incontinent regrette aussitôt son péché, autant l’intempérant érige un système de pensée corrompant les autres. Il déchoit de sa dignité. Le diable n’a plus qu’une forme ontologique de bonté, celle de l’être car il est préférable qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. Mais la bonté de l’agir moral, qui définit mieux l’étant est irrémédiablement pervertie. Car l’ange ne pose qu’un acte unique : « serviam » (Jr 2, 20) ou « non serviam » : je servirai Dieu ou pas. L’ennemi du Maître entraîne d’autres démons dans sa chute, comme le dragon entraîne un tiers des étoiles (Ap 12, 4) car les anges, créés avec la lumière, sont souvent associés aux étoiles (luminaires). Au-delà des démons, Satan entraîne encore l’autre créature rationnelle, l’homme. Il sème sur la terre l’ivraie, en grec ‘zizanie’. Il tenta le premier couple humain qui tomba dans le pêché, brisant l’ordre et la justice originelle, et nous retombâmes dans notre nature mortelle, dans la souffrance, l’erreur, l’ignorance.

      1. La tolérance du mal
  1. L’apparente prospérité du mal

Depuis cette faute originelle, le pêché est entré dans le monde, s’y répandit et même prospéra, même dans l’Église puisque l’ivraie fut semée au milieu du blé et non pas à côté. Face à la prospérité des méchants : « Voyez comme sont les impies : tranquilles, ils amassent des fortunes » (Ps 73, 12), la tentation est grande de nous scandaliser que l’ivraie pousse librement sous le soleil de Dieu. « Aux orgueilleux, rends ce qu’ils méritent. Combien de temps les impies, Seigneur, combien de temps vont-ils triompher ? Ils parlent haut, ils profèrent l’insolence, ils se vantent, tous ces malfaisants. C’est ton peuple, Seigneur, qu’ils piétinent, et ton domaine qu’ils écrasent ; ils massacrent la veuve et l’étranger, ils assassinent l’orphelin » (Ps 93, 2-6).

Jacques et Jean proposèrent une solution radicale : faire tomber le feu du ciel sur un village samaritain n’accueillant pas Jésus (Lc 9, 55) comme sur Sodome et Gomorrhe, ce qui leur valut le surnom de ‘fils du tonnerre’, ‘Boanergès’ (Mc 3, 17). Arracher de suite l’ivraie contrarie le désir de Dieu, sage, patient et bon, bien au-delà de nos capacités.

  1. Laisser Dieu juger en son temps

Restons à notre place. Comme le psalmiste, nous pouvons nous plaindre des méchants et presser Dieu d’agir (« usquequo Domine »). Mais laissons-le agir quand et comme il le voudra grâce à cette certitude : « le juste et l’injuste, Dieu les jugera, car il y a un temps pour chaque chose et un jugement pour chaque action » (Eccl 3, 17) ; « Dieu, voulant manifester sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec beaucoup de patience des objets de colère voués à la perte » (Rm 9, 22). « Ne vous faites pas justice vous-mêmes, mais laissez agir la colère de Dieu. Car l’Écriture dit : ‘C’est à moi de faire justice’ (mihi vindicta), c’est moi qui rendrai à chacun ce qui lui revient, dit le Seigneur. Mais si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire : en agissant ainsi, tu entasseras sur sa tête des charbons ardents » (Rm 12, 19-20). Dieu seul sonde les reins et les cœurs (Rm 8, 27 ; Ap 2, 23) et certains anciens grands pécheurs se convertirent, même tardivement. Ensuite, « quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien » (Rm 8, 28) et de ce fait, les méchants contribuent malgré eux à la purification des bons. Enfin, ceux qui s’obstinent dans le mal jusqu’à la fin seront damnés pour l’éternité, espoir du triomphe final du bien.

« Ne jugez pas, pour ne pas être jugés » (Mt 7, 1) ne signifie pas que nous devrions nous abstenir de dénoncer tel pêché. Au contraire, vérité et charité exigent d’appeler un chat un chat car « malheur à ceux qui appellent le bien mal et le mal bien » (Is 5, 20). Nous jugeons un acte extérieur comme péché objectif mais pas la personne car nous ne maîtrisons pas ses connaissances et intentions subjectives qui impliquent la responsabilité morale. Dieu seul le sait. Jésus, souverain juge, prononcera la sentence éternelle quand le temps sera venu.

Dieu patiente et laisse toujours un temps de repentir, un délai de miséricorde aux pêcheurs comme nous car rien n’est plus grand que le salut éternel d’une âme : « je ne prends pas plaisir à la mort du méchant, mais bien plutôt à ce qu’il se détourne de sa conduite et qu’il vive » (Ez 33, 11). Parfois, l’ivraie devient froment, le pécheur voire l’ennemi s’amende comme S. Paul, S. Marie-Madeleine, Bx Charles de Foucauld et tant d’autres. Les saints n’ont pas tous bien commencé mais ont tous bien fini. D’une manière ou d’une autre, nous sommes tous aussi ivraie et froment, grâce à la contrition de nos confessions, notre pénitence et la grâce de Dieu.

Conclusion

Satan ne sème que lorsque dorment les surveillants du champ de l’Église ou évêques. Prions S. Michel Archange qu’ils veillent pour que ne se propage pas la mauvaise graine : « Saint Michel Archange défendez-nous dans le combat ; soyez notre secours contre la perfidie et les embûches du démon. Que Dieu exerce sur lui Son empire, nous le demandons en suppliant ; et vous, prince de la milice céleste, refoulez en enfer, par la Vertu divine, Satan et les autres esprits malins qui errent dans le monde pour la perte des âmes. Amen ».

Date de dernière mise à jour : 14/11/2021