20e dim ap Pentecôte (2 octobre 2016)

20e dimanche après la Pentecôte

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Le miracle de la guérison du fils du fonctionnaire et la foi

L’évangile (Jn 4, 46-53) nous invite à méditer sur un miracle de guérison opéré à distance (entre Cana et Capharnaüm) : cas unique dans les Évangiles. Méditons cet épisode, aidés par le commentaire de St. Thomas[1] qui nous invite à réfléchir in fine sur la foi. Cette vertu peut être suscitée par l’enseignement (en Samarie au puits de Jacob qui précède notre épisode et où Jésus resta 2 jours) ou par les miracles (à Cana de Galilée).

  1. Une distance pour rejoindre Jésus : géographie de la diffusion de la foi
    1. Judée, Samarie, Galilée

Jésus est en route, Il remonte de Jérusalem. Jésus a traversé la Samarie (épisode de la Samaritaine) pour atteindre la Galilée. Il passe donc de Judée que les Juifs estiment plus pure religieusement, à la Samarie, où la foi n’est pas centrée sur Jérusalem mais sur le Mont Garizim (Jn 4, 20 : « Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem »). La « Galilée des Nations » (Mt 4, 15) est de peuplement mixte depuis l’invasion des Assyriens en 722 av. JC. et aussi sous pouvoir romain via le Tétrarque hérétique Hérode. St. Thomas voit dans cette géographie la possibilité, à la fin des temps, de la conversion de toutes les nations à la rencontre avec Jésus (Rm 11, 25-26 : « l’endurcissement d’une partie d’Israël s’est produit pour laisser à l’ensemble des nations le temps d’entrer. C’est ainsi qu’Israël tout entier sera sauvé »).

Le lieu du miracle est désigné d’abord sous ce mode général, la Galilée, puis de manière plus particulière, Cana. Sur la Galilée, le texte rappelle d’abord qu’elle est la patrie de Jésus puis que le Messie n’y est pas reçu donc que la foi n’y progresse pas beaucoup (cf. Mt. 13, 58 : « Et il ne fit pas beaucoup de miracles à cet endroit-là, à cause de leur manque de foi »).

  1. Nul n’est prophète en son pays

Attention à l’apparente contradiction entre « Lui-même avait témoigné qu’un prophète n’est pas considéré dans son propre pays » et « Les Galiléens lui firent bon accueil, car ils avaient vu tout ce qu’il avait fait à Jérusalem pendant la fête de la Pâque, puisqu’ils étaient allés eux aussi à cette fête » (Jn 4, 44-45) : il faut distinguer une exception qui n’infirme pas le cas général[2].

Pourquoi un prophète ne serait-il pas considéré chez lui ? Le clergé devrait se souvenir de la raison avancée par Origène ! Plus on a un commerce habituel avec les hommes, donc plus s’installe une familiarité, et plus diminue la révérence innée et le mépris surgit. Sans doute parce qu’on apprend alors à connaître les défauts de l’autre. Nous ne révérons que ce que nous n’approchons pas de trop près comme une famille royale qui doit donc garder son aura de mystère.

Chez Dieu toutefois, l’inverse se produit : plus on Le fréquente en L’aimant et Le contemplant, plus on connaît Ses perfections (car Lui seul est vraiment parfait et infini) et le contraste nous fait comprendre notre petitesse et nous rend donc humbles[3].

  1. Une distance spirituelle : l’homme pécheur manquant d’une foi affermie
    1. Le fonctionnaire royal

Après le lieu, voyons plus en détails le miracle qui intéresse trois personnes : le malade, l’intercesseur, le guérisseur. Le malade a une qualité, un lieu, un symptôme : il est donc le fils d’un fonctionnaire royal, retenu à Capharnaüm, souffrant de fièvre. Il n’est pas possible d’assimiler des miracles très proches du point de vue narratif mais différents dans les détails donnés par les évangélistes. Ainsi, quatre différences majeures apparaissent avec Mt 8, 5-13 qui évoque un centurion, dont le serviteur/esclave (appelé fils en Lc 7, 1-10) est paralysé. Il refuse le déplacement de Jésus car une guérison à distance suffit. Jésus était à Capharnaüm. Mais les deux cas s’enrichissent mutuellement.

Un fonctionnaire royal du tétrarque Hérode vit donc à Capharnaüm (Kfar Nahum : village de la consolation/compassion). L’homme parcoure à pied la distance de 26 km entre Cana et Capharnaüm, ce qui lui prend environ 1 demi-journée mais sur la durée d’une nuit (hier). Cet homme n’a pas une fois encore très solide. La distance géographique symbolise son cheminement. Cet homme fait ce déplacement déjà assez lointain pour l’amour de son fils. Il voudrait que Jésus vienne chez lui mais il se contentera de Sa parole comme les lépreux que Jésus renvoyait aux prêtres et dont la guérison intervint sur le chemin (Lc 17, 14).

  1. Une foi balbutiante

Le fonctionnaire royal n’a pas une fois très affirmée car s’il croyait bien en l’homme Jésus, il ne croyait pas encore qu’Il avait en Lui la puissance de Dieu car Il est Dieu. Or, Dieu peut évidemment guérir à distance puisqu’il est partout présent (Jér 23, 24 : « Ne suis-je pas celui qui remplit le ciel et la terre ? »). De plus, il a attendu que Jésus entre en Galilée au lieu d’aller Le trouver jusqu’en Judée comme quelqu’un, désespéré de l’état de son fils, qui préfère tout essayer : Jésus comme un pis-aller. Mais c’est déjà un début comme dire : « Je crois, viens au secours de mon manque de foi » (Mc 9, 14-27) lors de la guérison d’un fils possédé par un démon muet.

Les infidèles ne peuvent être touchés dans l’annonce du Royaume par l’enseignement doctrinal car la foi la surpasse la raison et qu’ils ne reconnaissent pas l’autorité des Écritures. Il leur faut donc des signes ou miracles (cf. 1 Co 14, 22 : « un signe non pour les croyants, mais pour ceux qui ne croient pas »). Le reproche de Jésus vient donc que ce fonctionnaire qui a grandi parmi les Juifs et connaît la Loi devrait ne pas avoir besoin de signes et miracles. Les prodiges ou miracles sont plus forts (prodigium < porrodicium : dire plus en avant) et annoncent l’avenir où Jésus « essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur » (Ap 21, 4). Toutefois, sa persévérance est à inscrire à son crédit et montre un progrès dans la foi (Lc 18, 1 : « Jésus disait à Ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager »).

Toutefois, Jésus ne se déplace pas car Il veut confondre notre orgueil qui délaisserait l’esclave d’un simple centurion mais honorerait le fils d’un haut fonctionnaire royal car nous sommes toujours plus prompts à offrir nos services aux grands hommes qu’aux petits. Lui, qui est le Seigneur de toute chose, ne se récuse pas à cet abaissement (St. Grégoire) : « Rends toi aimable à l’assemblée des pauvres » (Eccl 4, 7). Le fonctionnaire n’a pas atteint le degré de foi du centurion et il croit que Jésus doit se déplacer pour agir. En refusant de se déplacer, Jésus, lui montre Sa puissance (St. Jean Chrysostome).

  1. La distance du péché

Aujourd’hui, la distance entre Jésus Christ et nous n’est plus tellement géographique comme dans ce passage, ni même chronologique puisque, par le sacrifice de la messe, nous est rendu présent l’Unique Sacrifice de la Croix. Nous sommes effectivement mystiquement transportés au pied de la Croix avec la Vierge Marie mais au tombeau vide avec Marie-Madeleine puisque la sainte messe est un raccourci entre le jeudi saint et le dimanche de Pâques. Jésus est égorgé par le prêtre sacrificateur (d’où Son sang sorti de Son corps par la séparation des deux espèces eucharistiques) et Jésus ressuscité (d’où la commixtion de la particule de la Sainte Hostie (le fragmentum) dans le Précieux Sang avant la communion).

Non, la distance est plutôt spirituelle. 3 fois nous répétons avant la communion : « Domine, non sum dignus ut intres sub tectum meum, sed tantum dic verbo et sanabitur anima mea » (= Seigneur, je ne suis pas digne que Vous entriez sous mon toit mais dîtes seulement une parole et je serai guéri), directement inspiré des passages parallèles à notre Évangile. En Luc, la distance vient du fait que le centurion romain n’ose pas déranger lui-même Jésus. Il envoie une délégation de Juifs dont il est bienfaiteur, puis des amis : « Seigneur, ne Vous dérangez pas d’avantage, car je ne mérite pas que Vous entriez sous mon toit ; aussi bien ne me suis-je pas jugé digne de venir Vous trouver. Mais dites un mot et que mon enfant soit guéri ». Puis vient l’exemple frappant de l’obéissance du soldat à ses supérieurs (« Car moi, qui n'ai rang que de subalterne, j'ai sous moi des soldats, et je dis à l'un : ‘Va !’ et il va, et à un autre : ‘Viens !’ et il vient, et à mon esclave : ‘Fais ceci !’ et il le fait »).

Cette distance morale entre la créature pécheresse et le Créateur parfait nous rappelle cette phrase de St. Pierre : « Simon-Pierre se jeta aux genoux de Jésus, en disant : ‘Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur !’ La frayeur en effet l'avait envahi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause du coup de filet qu'ils venaient de faire » (Lc 5, 8-9). Il faut donc reconnaître ses péchés : « Pitié pour moi, Seigneur, guérissez-moi car j'ai péché contre Vous ! »). Là l’urgence est grande, l’enfant, donc la créature pécheresse aimée de Dieu, commence à mourir (Jc 1, 15 : « la convoitise conçoit et enfante le péché, et le péché, arrivé à son terme, engendre la mort »).

  1. Une distance surmontée par la foi humblement demandée
    1. La foi est pontifex : elle construit des ponts

Pour que Dieu puisse œuvrer en nous, il faut que nous créions cette saine distance contre le fusionnel psycho-affectif ambiant. Elle permet à Dieu de déployer Sa puissance. Saine distance créée par le don de l’Esprit-Saint qu’est la crainte de Dieu qui tempère le don de la piété qui pourrait tendre à trop de familiarité. Distance morale partant du constat réaliste de notre péché, qui ose pourtant s’appuyer sur l’aveu de sa propre faiblesse pour se confier à Dieu. Le verbe « infirmabatur » de l’enfant malade renvoie à St. Paul (1 Co 12, 1) : « car, lorsque je suis faible (infirmor), c'est alors que je suis fort ». Faible de soi, fort de Dieu : c’est le propre des vertus théologales qui ne viennent non pas de nous comme les cardinales mais de Dieu et ont Dieu pour objet.

L’autre distance est celle du sacrement. Nous ne voyons pas encore Jésus, caché sous les saintes espèces, mais déjà nous sommes invités à croire qu’Il est pourtant bien là corporellement et spirituellement, dans Sa divinité et Son humanité. (He 11, 1 : « Or la foi est la garantie des biens que l'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit pas »[4]). Regardons dans nos vies ce que Dieu a déjà opéré : nous donnant l’existence, toutes sortes de dons mais aussi des grâces plus rares. Pour Lui demander plus, à savoir la configuration à Son Fils, faisons, comme à la messe, anamnèse[5]. Car l’espérance et la foi ne peuvent se nourrir que de la certitude que Dieu s’est déjà montré capable de donner et de la confiance qu’Il continuera à agir ainsi dans nos vies.

La guérison intervint à la 7e heure, soit 1 heure après l’heure de la rencontre avec la Samaritaine, comme si on voyait une progression vers l’heure de la mort consommant le sacrifice du Christ (la 9e heure). La fièvre (pyretos en grec, étymologiquement liée au feu (cf. pyromane) est à rapprocher de l’eau de la Samaritaine. Or, l’eau et le feu sont les symboles de l’Esprit-Saint. Le chiffre 7 fait clairement l’allusion aux 7 sacrements, canaux ordinaires de l’Esprit divin par lesquels opère le salut de l’homme pécheur. La foi, la vie dans l’Esprit, apporte une certaine quiétude, comme le 7e jour alors que l’âme inquiète ronge le pécheur (Is 30, 15 : « si vous vous reposez, vous serez sauvés » = « si quieveritis, salvi eritis »).

  1. L’obéissance du fonctionnaire royal

Le fonctionnaire croit à la parole de Jésus qui lui annonce que son fils vit. Il se met donc en chemin, symbole de son progrès dans la foi, même si elle n’est pas encore parfaite. Ce mouvement est déjà un signe de progrès, d’avancer plutôt que de stagner. Car ne pas progresser, c’est déjà régresser (in via enim Dei non proficere, deficere est).

En chemin, ses serviteurs lui annoncent donc la guérison de son fils. Pourquoi le devancent-ils sur son chemin de retour (entre Cana et Capharnaüm) ? Le fils étant guéri, et croyant que Jésus ne pourrait agir que physiquement, ils ne veulent pas le déranger. La foi du fonctionnaire n’étant pas encore solidement établie, il interroge sur l’horaire de la guérison pour la relier ou non à la parole de Jésus, ce qui était donc le cas, car la parole de Dieu est performative (Ps 33, 9 : « Il parla, et ce qu'il dit exista ; il commanda, et ce qu'il dit survint »). La foi affermie du fonctionnaire rejaillit sur toute sa maison, famille et serviteurs compris, qui l’embrassèrent unanimement. Sa foi est littéralement un chemin de conversion (retour sur soi/chez soi dans l’état originel de créature aimée de Dieu).

Conclusion :

Toutefois, les Galiléens sont plus lents à croire que les Samaritains qui crurent sans avoir demandé le moindre signe, mais sur le témoignage d’abord d’une femme de mauvaise vie qui servit d’intermédiaire puis en rencontrant le Sauveur Lui-même (Jn 4, 41 : « Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de sa parole à lui, et ils disaient à la femme : ‘Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous L’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde’ »). Les Galiléens eurent quant à eux d’abord le miracle de Cana où l’eau fut changée en vin puis cette guérison du fils du fonctionnaire.

Le double miracle qui intervint à Cana est interprété spirituellement comme les deux avènements du Christ et les deux effets que la Parole de Dieu/le Verbe divin a dans les âmes. D’abord, la Parole réjouit la créature (cf. les prières au bas de l’autel : « introibo ad altare Dei qui lætificat juventutem meam » du Ps. 42, 4 : « J'avancerai jusqu'à l'autel de Dieu, vers Dieu qui est toute ma joie » ; cf. Mt 13, 20 : « celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie »). Cette joie est rappelée par le vin des noces de Cana « qui réjouit le coeur de l'homme » (Ps 103, 15). Ensuite, la Parole guérit (cf. Sag 16, 12 : « Ni plante ni onguent ne fut leur remède, mais ta Parole, Seigneur, elle qui guérit tout ») et cette guérison est celle du fils du fonctionnaire royal.

Le premier avènement, dans la Crèche, est lié à la joie (Lc 2, 10-11 : « Voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur »). Le second avènement sera pour enlever nos péchés infirmités et nos peines, configurant nos corps à Sa gloire, ce qui implique parfois la souffrance de la cautérisation du Purgatoire.

 


[1] Super Ioannem, capitulum 4, lectiones 6-7.

[2] Cf. Mt 11, 23 : « Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevée jusqu’au ciel ? Non, tu descendras jusqu’au séjour des morts ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville serait encore là aujourd’hui ».

[3] Cf Job 42, 5 : « C’est par ouï-dire que je Vous connaissais, mais maintenant mes yeux Vous ont vu. C’est pourquoi je me rétracte et me repens sur la poussière et sur la cendre ».

[4] « Est autem fides sperandorum substantia, rerum argumentum non apparentium ». « Ἔστιν δὲ πίστις ἐλπιζομένων ὑπόστασις, πραγμάτων ἔλεγχος οὐ βλεπομένων ». Le terme en gras, hypostasis est très fort puisqu’il appartient à la métaphysique et désigne ce qui est au fondement même de l’être (et partant de la richesse).

[5] Anamnèse/épiclèse : parce que dans le passé vous nous avez donné cela, nous vous implorons aujourd’hui pour recevoir cette grâce particulière.