22e dim ap Pentecôte (16 octobre 2016)

Homélie du 22e dimanche après la Pentecôte (16 octobre 2016)

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L’acception des personnes

L’Évangile de ce jour (Mt 22, 15-21), qui relate une nouvelle tentative des ennemis du Christ (Pharisiens et Hérodiens) de confondre le Sauveur, évoque en passant un aspect un peu négligé d’un vice opposé à la justice : l’acception des personnes. Ses ennemis l’évoquent lorsqu’ils disent, par une sorte de captatio benevolentiæ, donc pour endormir Sa méfiance par un peu de flagornerie avant de tendre leur piège : « en effet, vous ne regardez par la personne des hommes » (non enim réspicis persónam hóminum[1]). Autant dire, vous ne cherchez pas à plaire aux hommes mais à Dieu, vous voulez faire Sa volonté, vous ne faîtes pas acception des personnes. Étudions donc avec St. Thomas (II-II, 63) un point trop souvent méconnu mais qui joue souvent, qu’on le veuille ou non un rôle dans nos vies, c’est-à-dire un péché plus répandu qu’il n’y paraît.

  1. Le péché d’acceptation des personnes
    1. Un péché contre la justice distributive

Qui comprend vraiment, concrètement, cette interdiction de l’ancienne Alliance : « Vous ne ferez pas acception des personnes » (Dt 1, 17) qu’on traduit aujourd’hui en paraphrasant : « Lorsque vous jugerez, vous n’agirez pas avec partialité : vous écouterez aussi bien le petit que le grand ; vous n’aurez peur de personne, car le jugement appartient à Dieu ». Le riche doit donc être jugé comme le pauvre et le pauvre ne doit pas être privilégié non plus. Mais en réalité, cela concerne tout le monde, pas que les magistrats !

La justice a deux branches : la justice commutative et distributive. L’égalité de la justice distributive consiste à accorder des choses diverses à différentes personnes proportionnellement à leurs mérites, à leur dignité.

Écartons tout malentendu : il est normal donc nullement contraire à la justice ni à l’égalité de ne pas donner à tous la même chose, en fonction de ce qu’ils sont/ont comme compétences. Par exemple, nommer un professeur implique qu’on vérifie ses compétences scientifiques, donc qu’on écarte les incompétents, c’est là un critère réel, objectif. Par contre qu’entre deux candidats possibles et également compétents, on prenne Pierre plutôt que Martin pour de mauvaises raisons, d’ordre purement subjectif (j’aime les gens qui ont les yeux bleus), c’est de l’acception des personnes. Ce qui joue là, c’est alors la qualité d’un sujet qui ne constitue pas une cause de plus grande dignité/idonéité par rapport à un don.

Une qualité peut servir dans un cas mais pas dans l’autre. Que X soit le fils de Y lui donne plus de droits que tout autre à l’héritage de ses parents. Mais pas à ce qu’il soit élevé au rang épiscopal par exemple (II-II, 63, 1).

Parmi les objections figure celle que Dieu, pourtant, ne traite pas tout le monde également car certains reçoivent la grâce d’être sauvés et d’autres pas : « Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé » (Mt 24, 40). En réalité, distinguons bien deux sortes de dons. Les uns relèvent de la justice stricte : on donne à quelqu’un ce qu’on lui doit, et c’est pour de tels dons qu’on peut faire acception des personnes. Les autres dons sont de pure libéralité : on donne gratuitement à quelqu’un ce qui ne lui est pas dû. Tels sont les dons de la grâce par lesquels Dieu attire à Lui les pécheurs. À propos de ces largesses on ne saurait parler d’acception des personnes puisque chacun est libre d’accorder ses faveurs autant qu’il veut et à qui il veut, sans commettre d’injustice, d’après Jésus à propos des ouvriers de la 11e heure : « n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? » (Mt 20, 14-15).

  1. Un péché trop répandu dans l’Église ?

L’apôtre St. Jacques (Jc 2, 1) réprouve clairement dans l’Église l’acception des personnes (« dans votre foi en Jésus Christ, notre Seigneur de gloire, n’ayez aucune partialité envers les personnes » = « nolite in personarum acceptione habere fidem Domini nostri Iesu Christi gloriæ »). Et St. Augustin renchérit : « Qui tolérerait qu’on élève un riche à un siège d’honneur dans l’Église, au mépris d’un pauvre plus instruit et plus saint ? ». Certes, la richesse ne sera pas un critère aujourd’hui, mais aller dans le sens du courant dominant (« main stream » comme au dit aux États-Unis) ?

Le péché d’acception des personnes est encore plus grave dans l’Église que dans le monde lorsqu’il s’agit d’attribuer un simple poste de responsabilité car les réalités spirituelles sont plus importantes que les temporelles. Attribuer à quelqu’un une charge dont il n’est pas digne alors qu’un candidat serait mieux doté serait scandaleux, à moins bien sûr qu’on ne regarde pas qu’absolument (simpliciter) la sainteté d’une personne (les dons de la grâce sont plus abondants) mais aussi relativement (per comparationem) au bien commun à poursuivre. Même un fin politique peut alors être plus utile qu’un grand saint pour mener la barque de l’Église car « À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien de tous » (1 Co 12, 7). Dieu donne parfois des charismes à des gens moins bons (II-II, 63, 2).

D’ailleurs, on n’est jamais contraint de choisir le meilleur absolument pourvu que le candidat retenu soit quand même au moins bon. Mais il faut alors que le motif soit rapporté à la charge à exercer (II-II, 63, ad 3).

Notons au passage un principe du droit ancien pour les nominations épiscopales aujourd’hui totalement oublié en France : celui de choisir un candidat qui était issu du sein de l’Église locale (« eligendus est aliquis ‘de gremio Ecclesiæ’ »)[2] et cela n’était pas une acception des personnes mais motivé parce qu’ordinairement, il en servira mieux le bien commun, puisqu’il aimera d’avantage cette Église qui est sa mère, suivant le précepte : « Tu ne pourras pas te donner un roi étranger qui ne serait pas l’un de tes frères » (Deut 17,15).

Il fut un temps, l’Église fut souvent accusée de népotisme : on confiait des charges séculières (voire ecclésiastiques) à sa parenté. St. Thomas ne récuse pas totalement ces pratiques, pourvu que les neveux d’un prélat ne soient pas moins dignes mais de même niveau « alors on peut légitimement les préférer sans se rendre coupable d’acception des personnes, parce qu’ils offrent au moins cet avantage que le prélat pourra avoir plus de confiance en eux et qu’ils administrent d’un commun accord avec lui les affaires de l’Église ». Mais le risque serait alors que cela ne devienne systématique et donc scandaleux quand on en arriverait à confier des charges à des gens indignes (II-II, 63, 2, ad 1). Même si St. Thomas fait cette remarque importante, qui peut choquer d’ailleurs, il serait bon que les gens soient à la fois saints et politiques et qu’on ne prenne pas pour évêques que des gens qui sont bien dans le moule surtout quand ce moule n’est pas conforme à la tradition bimillénaire de l’Église !

Une autre objection est marquée au coin du bon sens pratique puisque les dispenses des empêchements de mariage pour degré prohibé de parenté sont plus facilement accordées aux riches et aux puissants. Combien ne s’offusquent-ils pas, non sans raison, d’un traitement de faveur accordé à des princesses (Caroline de Monaco, l’actuelle reine Letizia d’Espagne) plutôt qu’aux gens du peuple ? Or, au Moyen Âge et à l’époque moderne (mais plus vraiment contemporaine), les dispenses étaient accordées aux familles princières « surtout pour garantir l’union dans la paix, et cela importe davantage au bien commun lorsque des personnes haut placées sont en cause. C’est pourquoi, si on leur accorde plus facilement la dispense, on ne commet pas d’acception des personnes » (II-II, 63, 2, ad 2).

  1. L’application dans le monde
    1. Faut-il rendre les honneurs à une personne mauvaise ?

L’honneur devrait normalement être un témoignage rendu à la vertu d’autrui. Toutefois un homme pourra être légitimement honoré, non seulement pour sa propre vertu, mais pour la vertu d’autrui. C’est ainsi qu’on honore les princes et les prélats même s’ils sont mauvais, parce qu’ils tiennent la place de Dieu et de la communauté dont ils ont la charge. Toutefois, dans un système médiéval où l’on considérait que les princes étaient choisis par Dieu, cela allait plus de soi. Même si l’on n’avait pas théorisé le droit divin comme le firent ses détracteurs au XVIIIe siècle, ne faut-il pas distinguer d’aujourd’hui ? Un président de la république actuel prétend être le candidat choisi par la souveraineté populaire : cela vient d’en bas et pas d’en haut. On sait que le peuple n’est pas infaillible. On ne peut pas prétendre que tout ce qui existe soit la volonté positive de Dieu : c’est parfois juste toléré par Lui, rien de plus. Car Dieu n’intervient pas directement dans les affaires des hommes à tout bout de champ car le miracle serait alors banalisé.

Pour la même raison, on doit honorer ses parents et ses maîtres parce qu’ils participent de la dignité de Dieu, Père et Seigneur de tout. Les vieillards aussi doivent être honorés pour la vertu que symbolise la vieillesse[3], encore que ce signe puisse parfois tromper : « La dignité du vieillard ne tient pas au grand âge, elle ne se mesure pas au nombre des années. Pour l’homme, la sagesse tient lieu de cheveux blancs, une vie sans tache vaut une longue vieillesse » (Sg 4, 8-9). En effet, nous savons avec Daniel débusquant le scandale du faux-témoignage des vieillards libidineux qui en voulaient à la vertu de Susanne, qu’il ne faut pas hésiter à dénoncer le crime d’où qu’il vienne « Le crime est venu de Babylone par des anciens, par des juges qui prétendaient guider le peuple » (Dn 13, 5). Les riches ne peuvent être honorés particulièrement que par l’influence plus grande qu’ils exercent dans la société. Pas si elle est mal utilisée.

  1. Acception des personnes et jugement

Le jugement est un acte de justice par lequel le juge ramène à l’égalité ce qui peut constituer une inégalité contraire. Or, l’acception des personnes entraîne une certaine inégalité, du fait qu’elle attribue à telle personne plus que sa part, en laquelle consiste l’égalité de la justice. Il est donc évident qu’un tel jugement serait vicié par l’acception des personnes.

Un crime de lèse-majesté est puni plus sévèrement (aujourd’hui toute action contre une personne détenant l’autorité et dans l’exercice de ses fonctions) sans qu’il n’y ait de péché car la différence de dignité des personnes est alors objective. Un pauvre doit être aidé mais pas au prix de l’injustice : « Tu ne favoriseras pas un faible dans son procès » (Ex 23, 3).

Conclusion :

Sommes-nous parfois tombés dans ce péché d’acception des personnes ? Peut-être n’osons-nous pas, comme Jésus, dire la vérité sans chercher à plaire à quiconque ? « Maintenant, est-ce par des hommes ou par Dieu que je veux me faire approuver ? Est-ce donc à des hommes que je cherche à plaire ? Si j’en étais encore à plaire à des hommes, je ne serais pas serviteur du Christ » (Ga 1, 10). Certes, cela ne signifie pas qu’on ne doive tenir aucun compte de l’auditoire auquel on s’adresse car asséner brutalement une vérité pourrait parfois être contre-productif. La prudence comprend la circonspection qui, littéralement, regarde autour d’elle si les conditions sont réunies pour porter du fruit. Toutefois, il faut savoir atteindre ce degré de liberté intérieure enseigné par St. Paul : « Pour ma part, je me soucie fort peu d’être soumis à votre jugement, ou à celui d’une autorité humaine ; d’ailleurs, je ne me juge même pas moi-même. Ma conscience ne me reproche rien, mais ce n’est pas pour cela que je suis juste : celui qui me soumet au jugement, c’est le Seigneur » (1 Co 4, 3-4). On doit toujours dénoncer le mal, sans atteindre d’être un saint, mais que cela nous encourage à purifier nos propres vies pour être des modèles face aux ennemis de Dieu.

 


[1] « Διδάσκαλε, οἴδαμεν ὅτι ἀληθὴς εἶ καὶ τὴν ὁδὸν τοῦ Θεοῦ ἐν ἀληθείᾳ διδάσκεις, καὶ οὐ μέλει σοι περὶ οὐδενός·οὐ γὰρ βλέπεις εἰς πρόσωπον ἀνθρώπου ».

[2] Décrétales Grégoire IX, liber I, titulus VI, capitulum 32, Cum dilectus (RF II, 78).

[3] Lév 19, 32 : « Tu te lèveras devant des cheveux blancs, tu honoreras la personne du vieillard ».