Christ-Roi (30 octobre 2016)

Homélie de la fête du Christ-Roi (dimanche 30 octobre 2016)

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La royauté sociale du Christ (1)

Dans les reproches de modernisme que faisait Mgr. Lefebvre à l’Église postconciliaire, revenait souvent le thème de la royauté sociale du Christ. Cette doctrine s’enracine dans une encyclique, Quas Primas, rédigée par le pape Pie XI (11 décembre 1925) pour instituer la fête du Christ-Roi que nous célébrons aujourd’hui. Méditons sur ce texte fondamental. La prochaine fois, à la Toussaint, nous reprendrons ce thème d'après une médiation du philosophe Jacques Maritain fort intéressante.

Au début de son pontificat (1922-1939), Pie XI s’était interrogé sur l’origine des maux du genre humain qui a deux aspects : la plupart des hommes ont écarté Jésus-Christ et Sa loi de leur vie privée et publique (laïcisme) ; la condition pour que la paix règne entre les peuples est de reconnaître la souveraineté de Notre Sauveur. D’où son mot d’ordre : « chercher la paix du Christ par le règne du Christ ». Il s’agit donc de « restaurer la souveraineté de Notre Seigneur » (QP 1).

Cette année 1925, qui avait été une année sainte, le Saint-Père se réjouissait de l’exposition universelle des missions montrant le travail inlassable accompli pour étendre le royaume du Christ en faisant entrer dans le giron de l’Église des peuples qui ne Le connaissait pas. C’était aussi la commémoration du 16e centenaire du concile de Nicée (325) qui avait défini comme dogme de foi catholique la consubstantialité du Fils unique de Dieu avec son Père et ajouté dans le Credo : « cuius regni non erit finis » affirmant du même coup la dignité royale du Christ. En effet, cette royauté du Christ est liée à la double nature du Fils de Dieu (QP 3).

  1. Jésus est Roi dans Son humanité par l’union hypostatique
    1. Différents sens de la royauté du Christ

La royauté du Christ peut s’entendre de plusieurs manières :

  1. Métaphorique : Il est roi par Sa perfection car Il surpasse toutes les créatures en tant que Dieu.
    1. Il règne sur les intelligences humaines, à cause de la pénétration de Son esprit et de l’étendue de Sa science, parce qu’Il est la Vérité que les hommes doivent recevoir docilement.
    2. Il règne sur les volontés humaines, parce qu’en Lui, à la sainteté de la volonté divine correspond une parfaite rectitude et soumission de la volonté humaine. Sous Ses inspirations, notre volonté libre s’enthousiasme pour les plus nobles causes.
    3. Il est le Roi des cœurs, à cause de Son inconcevable « charité qui surpasse toute compréhension humaine (Ep 3, 19), de Sa douceur et bonté qui attirent à Lui tous les cœurs.
  2. Au sens propre : le Christ est roi dans Son humanité. C’est seulement en tant qu’homme qu’on peut dire qu’Il a reçu du Père « la puissance, l’honneur et la royauté » (Dn 7, 13-14[1]) car comme Verbe de Dieu, consubstantiel au Père, Il a tout en commun avec le Père, donc la souveraineté suprême et absolue sur toutes les créatures (QP 5).
  1. L’autorité biblique pour affermir la royauté de Jésus-Homme

L’Écriture Sainte déborde d’exemples[2]. Attardons-nous un peu plus sur le Nouveau Testament. Dès l’Annonciation, le ton est donné par l’ange : « Il sera grand, Il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu Lui donnera le trône de David Son père ; Il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et Son règne n’aura pas de fin » (Lc 1, 32-33). Jésus est clair dans Son annonce apocalyptique au dernier discours : « Quand le Fils de l’homme viendra dans Sa gloire, et tous les anges avec Lui, alors Il siégera sur Son trône de gloire » (Mt 25, 31), ou encore devant Ponce Pilate : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici » (Jn 18, 36-37). Il envoie les apôtres baptiser parce qu’Il est roi : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18) (QP 6)[3].

Jésus est Seigneur et donc roi par son union hypostatique[4], du fait qu’Il est vrai Dieu et vrai homme, les deux à la fois, sans confusion mais sans non plus séparation. « Il en résulte que les anges et les hommes ne doivent pas seulement adorer le Christ comme Dieu, mais aussi obéir et être soumis à l’autorité qu’Il possède comme homme » (QP 8). Mais en plus, Il nous a rachetés, Il s’est donc acquis des droits sur nous, comme un maître sur son esclave, serais-je tenté d’ajouter, sauf que le rachat est pour notre affranchissement du salaire de péché (QP 9).

  1. Le pouvoir royal de Jésus
    1. Les 3 pouvoirs

Cette royauté du Christ implique les trois pouvoirs (comme quoi la démocratie séparant les trois pouvoirs n’est pas d’institution divine !) (QP 10) :

  1. Il est le Rédempteur qui donne le salut (Concile de Trente session VI, canon 21, Denzinger 831) et Législateur à qui les hommes doivent obéir, ce qui est le moyen pour les disciples d’exprimer leur amour pour Lui (St. Jean, 14, 15 ; 15, 10).
  2. Il est le Juge ayant reçu du Père tout jugement (Jn 5, 22) incluant le droit de récompenser ou de châtier les hommes, même durant leur vie (alors que beaucoup de gens nient aujourd’hui une possibilité de justice immanente de Dieu).
  3. Il détient le pouvoir exécutif : tous doivent être soumis à Son empire. Personne ne pourra éviter, s’il est rebelle, la condamnation et les supplices que Jésus a annoncés.
  1. Temporel ou spirituel ?

Mais, me direz-vous, cette royauté de Jésus concerne avant tout l’ordre spirituel. Sans aucun doute, les témoignages de l’Écritures sont clairs lors de Son procès devant Pilate ou lorsque des disciples veulent le couronner (« Mais Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de Lui leur roi ; alors de nouveau Il se retira dans la montagne, Lui seul » Jn 6, 15). On y entre par la pénitence et la conversion, la foi catholique et le baptême (détachement du royaume de Satan), la sequela Christi (se mettre à la suite du Christ comme disciples) jusque sur la Croix (QP 11). Tant qu’Il vécut sur Terre, Jésus s’est totalement abstenu d’exercer cette domination terrestre et Il le continue aujourd’hui : « Il ne ravit point les diadèmes éphémères, celui qui distribue les couronnes du ciel » (hymne Crudelis Herodes de l’Epiphanie) (QP 12).

Cependant, le souverain domaine de notre Rédempteur embrasse la totalité des hommes, même non-Chrétiens[5], que ce soit dans la vie privée ou publique car Il est l’unique source du salut (Ac 4, 12). Les chefs d’État sont donc tenus de rendre personnellement et en tant que représentant de leur peuple, des hommages publics de soumission à la souveraineté du Christ (QP 13). Les Cristeros ne sont-ils pas morts pour l’honneur public du Cristo Re ?

  1. La dimension publique et politique de Son royaume
    1. L’ennemi laïciste

Le renversement des valeurs depuis la révolution anthropocentrique de la Renaissance aux Lumières (sic) fait que le pouvoir des chefs d’État vient du peuple et non plus de Dieu[6]. Le Général de Gaulle a voulu resacraliser cette fonction présidentielle en la revêtant d’une onction : non plus le sacre par Dieu, mais l’élection au suffrage universel par le peuple. De là les limites de l’adage vox populi, vox Dei ! Au lieu d’un pouvoir venu d’en-haut (qui oblige très gravement le roi qui reçoit ce pouvoir par la grâce de Dieu !), la source du pouvoir vient désormais d’en-bas, de là à dire que ce serait d’en-dessous ?

Ce caractère sacré du pouvoir ne vient pas des hommes mais est communiqué par Dieu à ceux qui sont élus (pas démocratiquement mais par Dieu comme un charisme) (QP 14). Certes, cela implique un souverain vertueux et pieux mais dans un esprit de foi, tout en reconnaissant dans les princes des hommes comme les autres, leurs égaux par la nature humaine, en les voyant même incapables ou indignes, les citoyens ne refuseraient pas pour autant de leur obéir voyant en eux l’image et l’autorité du Christ Dieu et Homme (QP 15).

La source de la paix ne peut venir que de la royauté du Christ sur Terre. La description faite par Pie XI pourrait sembler idyllique (QP 14-16) mais elle est pourtant bien réelle. De vrais princes chrétiens et de vrais sujets chrétiens, partout dans le monde, sont la condition pour que la vraie paix puisse s’instaurer. Certes, en régime de chrétienté européen, il y avait des guerres intestines entre princes mais sans doute parce que les progrès dans la conscience chrétienne n’avaient pas encore permis de prendre conscience qu’ainsi, tout n’était pas restauré dans le Christ pour reprendre la devise du Pape St. Pie X (« omnia instaurare in Christo », Eph 1, 10). L’institution de la fête vise vraiment à diffuser la doctrine du Christ-Roi dans le peuple de Dieu qui se laisse plus toucher par les récurrences liturgiques annuelles atteignant tous les fidèles que par les textes magistériels lus une seule fois par une minorité cultivée (QP 17).

Le laïcisme est l’ennemi, la peste du temps de l’encyclique, mais encore aujourd’hui. Il est triste d’avoir parfois l’impression que son venin se soit répandu même chez certains prélats ou enseignants de la Sainte Église. On commença par nier la souveraineté du Christ sur toutes les nations ; on refusa à l’Église le droit qui est celui du Christ Lui-même d’enseigner le genre humain, de porter des lois et gouverner les peuples en vue de leur béatitude éternelle. Puis on assimila la religion du Christ aux fausses religions placées au même niveau (et un certain « esprit d’Assise » n’arrangea rien). On la soumit, ensuite, à l’autorité civile. Certains allant jusqu’à substituer à la vraie religion une religion naturelle ou même l’irréligion, l’athéisme d’État comme dans les pays communistes.

  1. Que Jésus vienne régner sur nous

Le Pape rappelle pourtant que l’Église est une société parfaite (societas perfecta). Cela ne vaut pas pour tous ses membres mais vaut par la sainteté du Christ dont elle est le corps. En vertu de ce droit originel, l’Église ne peut abdiquer la pleine liberté et l’indépendance complète à l’égard du pouvoir civil. Elle ne peut dépendre d’une volonté étrangère dans l’accomplissement de sa mission divine d’enseigner, de gouverner et de conduire au bonheur éternel tous les membres du royaume du Christ. Bien plus, l’État doit procurer une liberté aux Ordres et Congrégations religieuses qui ont choisi la voie de perfection des vœux de religion. Les gouvernants et les magistrats ont l’obligation de rendre au Christ un culte public et d’obéir à Ses lois en se remémorant le Jugement Dernier. Sa dignité royale exige que l’État tout entier se règle sur les commandements de Dieu et les principes chrétiens dans l’établissement des lois, dans l’administration de la justice, dans la formation intellectuelle et morale de la jeunesse, qui doit respecter la saine doctrine et la pureté des mœurs.

Mais la doctrine du Christ-Roi, c’est faire régner Jésus sur chacune de nos facultés car aucune ne peut se soustraire à cette souveraineté : il faut donc qu’il règne

  • sur nos intelligences : nous devons croire, avec une complète soumission, d’une adhésion ferme et constante, les vérités révélées et les enseignements du Christ.
  • sur nos volontés: nous devons observer les lois et les commandements de Dieu.
  • sur nos cœurs : nous devons sacrifier nos affections naturelles et aimer Dieu par-dessus toutes choses et nous attacher à Lui seul.
  • sur nos corps : nous devons les faire servir d’instruments, « comme des armes au service de la justice » (Rm 6, 13).

Conclusion

Acte de consécration du genre humain au Sacré-Cœur du Christ Roi (Pie XI)

Très doux Jésus, Rédempteur du genre humain, jetez un regard sur nous qui sommes humblement prosternés devant votre autel. Nous sommes à vous, nous voulons être à vous, et afin de vous être plus fermement unis, voici que chacun d’entre nous se consacre spontanément à votre Sacré Cœur.

Beaucoup ne vous ont jamais connu, beaucoup ont méprisé vos commandements et vous ont renié. Miséricordieux Jésus, ayez pitié des uns et des autres et ramenez-les tous à votre Sacré Cœur.

Seigneur, soyez le roi, non seulement des fidèles qui ne se sont jamais éloignés de vous, mais aussi des enfants prodigues qui vous ont abandonné ; faites qu’ils rentrent bientôt dans la maison paternelle pour qu’ils ne périssent pas de misère et de faim.

Soyez le roi de ceux qui vivent dans l’erreur ou que la discorde a séparés de vous ; ramenez-les au port de la vérité et à l’unité de la foi, afin que bientôt il n’y ait plus qu’un seul troupeau et qu’un seul pasteur.

Soyez le roi de tous ceux qui sont encore égarés dans les ténèbres de l’idolâtrie ou de l’islamisme, et ne refusez pas de les attirer tous à la lumière de votre royaume. Regardez enfin avec miséricorde les enfants de ce peuple qui fut jadis votre préféré ; que sur eux aussi descende, mais aujourd’hui en baptême de vie et de Rédemption, le sang qu’autrefois ils appelaient sur leurs têtes[7].

Accordez, Seigneur, à votre Église une liberté sûre et sans entraves ; accordez à tous les peuples l’ordre et la paix. Faites que d’un pôle du monde à l’autre une seule voix retentisse : « Loué soit le divin Cœur qui nous a acquis le salut ! A lui, honneur et gloire dans tous les siècles des siècles ! »

Ainsi soit-il. 

 


[1] Aujourd’hui, on traduit plutôt par « domination, gloire et royauté ».

[2] Dans l’Ancien Testament : Il est le Dominateur issu de Jacob (Nb 24, 19), le Roi établi par le Père sur Sion, Sa montagne sainte, pour recevoir en héritage les nations et étendre Son domaine jusqu’aux confins de la terre (Ps 2), le véritable Roi futur d’Israël : « Votre trône, ô Dieu, est dressé pour l’éternité ; le sceptre de votre royauté est un sceptre de droiture » (Ps 44/45, 7). Son royaume, ignorant les frontières, sera enrichi des trésors de la justice et de la paix : « En ses jours se lèvera la justice avec l’abondance de la paix... Il dominera, d’une mer à l’autre, du fleuve jusqu’aux extrémités de la terre » (Ps 71, 7-8). « Un petit enfant... nous est né, un fils nous a été donné. La charge du commandement a été posée sur ses épaules. On l’appellera l’Admirable, le Conseiller, Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix. Son empire s’étendra et jouira d’une paix sans fin ; il s’assoira sur le trône de David et dominera sur Son royaume, pour l’établir et l’affermir dans la justice et l’équité, maintenant et à jamais (Is 9, 6-7). Jérémie annonce dans la race de David un germe de justice, qui régnera en roi, sera sage et établira la justice sur la terre (Jér 23, 5). Daniel prédit la constitution d’un royaume qui ne sera jamais renversé... et qui durera éternellement (Dn 20, 44 et 7, 13-14) ; Zacharie prophétise l’entrée à Jérusalem du Roi plein de mansuétude monté sur une ânesse et son poulain (Za 9, 9).

[3] Cf. aussi « le Prince des rois de la terre » (Ap 1, 5) ; « sur son vêtement et sur sa cuisse, il porte un nom écrit : ‘Roi des rois et Seigneur des seigneurs’ » (Ap 19, 16) ; Dieu « nous a parlé par Son Fils qu’Il a établi héritier de toutes choses et par qui Il a créé les mondes » (He 1, 2) ; « C’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis » (1 Co 15, 25).

[4] St. Cyrille d’Alexandrie, In Lucam X, PG 72, 666 : « La souveraineté que Jésus possède sur toutes les créatures, Il ne l’a point ravie par la force, Il ne l’a point reçue d’une main étrangère, mais c’est le privilège de Son essence et de Sa nature ».

[5] Léon XIII, Annum sacrum (25 mai 1899), in AAS 31 (1898-1899), 647 : « Son empire ne s’étend pas exclusivement aux nations catholiques ni seulement aux chrétiens baptisés, qui appartiennent juridiquement à l’Église même s’ils sont égarés loin d’elle par des opinions erronées (hérétiques) ou séparés de sa communion par le schisme ; il embrasse également et sans exception tous les hommes, même étrangers à la foi chrétienne, de sorte que l’empire du Christ Jésus, c’est, en stricte vérité, l’universalité du genre humain ».

[6] Pie XI, Ubi arcano (23 décembre 1922) in AAS 14 (1922), 683 : « Dieu et Jésus-Christ ayant été exclus de la législation et des affaires publiques, et l’autorité ne tenant plus son origine de Dieu mais des hommes, il arriva que... les bases mêmes de l’autorité furent renversées dès lors qu’on supprimait la raison fondamentale du droit de commander pour les uns, du devoir d’obéir pour les autres. Inéluctablement, il s’en est suivi un ébranlement de la société humaine tout entière, désormais privée de soutien et d’appui solides ».

[7] La partie en italique a été supprimée par Jean XXIII pour ne pas froisser les autres religions.