21e dimanche Pentecôte (14 octobre)

Homélie du 21e dimanche après la Pentecôte (14 octobre 2018)

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La doctrine pérenne de l’Église sur la peine de mort

Récemment fut annoncée la modification par le pape François de l’article 2267 du Catéchisme de l’Église catholique (CEC) consacré à la peine de mort[1] dont la partie saillante est : « l’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que ‘la peine de mort est inadmissible car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne’ et elle s’engage de façon déterminée, en vue de son abolition partout dans le monde ».

La lettre de la congrégation de la Doctrine de la Foi l’annonçant[2] prétend : « la nouvelle formulation du n°2267 du Catéchisme s’inscrit dans un développement authentique de la doctrine, qui ne contredit pas les enseignements antérieurs du Magistère » (n°8). Qu’il est triste de voir manipulée ainsi la vérité pérenne de l’enseignement constant de l’Église. Toutes les autorités mentionnées se limitent aux pontificats les plus récents de Jean-Paul II et Benoît XVI. Toujours la même impression que l’histoire de l’Église aurait commencé après le dernier concile en 1965, tout comme l’histoire de France n’aurait vraiment débuté qu’en 1789 !

« Mais au commencement, il n’en était pas ainsi » (Mt 19, 8). En effet, il y eut pendant 1960 ans environ une unanimité à accepter la peine de mort et même pour les papes qui étaient aussi de vrais souverains temporels, à l’appliquer dans les États pontificaux. Cela est d’autant plus malhonnête intellectuellement que si la version officielle révisée en 1997 de l’édition typique en latin, allait certes déjà dans le sens d’un affaiblissement[3], les mêmes Jean-Paul II et cardinal Ratzinger avaient publié leur première version du catéchisme en 1992 avec cette version : « Préserver le bien commun de la société exige la mise hors d’état de nuire de l’agresseur. À ce titre l’enseignement traditionnel de l’Église a reconnu le bien-fondé du droit et du devoir de l’autorité publique légitime de sévir par des peines proportionnées à la gravité du délit, sans exclure dans des cas d’une extrême gravité la peine de mort » (CEC 2266).

La plupart de mes arguments sont tirés d’un article remarquable du Prof. Cyrille Dounot, professeur d’histoire du droit à l’université de Clermont-Ferrand que je citerai largement même si je ne mettrai pas les guillemets pour ne pas surcharger[4].

  1. Première source de la Révélation : l’Écriture. Nous sommes sauvés grâce à la peine de mort !
    1. Dans l’Ancien Testament

L’interdit posé par le Décalogue du « non occides », « tu ne tueras pas » (Ex 20, 13) est précisé par les exceptions car il ne concerne, de manière absolue, que l’innocent[5]. Dès la Genèse, le principe de la mise à mort du meurtrier est proclamé : « Si quelqu’un verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé, car Dieu a fait l’homme à son image » (Gn 9, 6) et sans cesse repris (Ex 21, 12 ; Lv 24, 17). On parle de loi du talion (du latin talis : telle offense, telle peine) : « Tu n’auras pas un regard de pitié : vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied » (Dt 19, 21) qui mit fin à la vengeance illimitée[6]. Une règle procédurale importante fixe qu’il fallait plusieurs témoins (Nb 35, 30).

Mais au-delà, même des non-meurtriers devaient être punis de mort : les mages (Ex 22, 18 Vg), idolâtres (Dt 17, 5), ceux manquant de respect envers leurs parents en parole ou en action ou kidnappeur (Ex 21, 15-17), ceux incitant à l’idolâtrie, même s’ils sont proches parents (Dt 13, 6-7) ou les apostats (Dt 13, 16), adultères (Dt 22, 22), homosexuels (Lv 20, 13), incestueux (Lv 20, 11-12) ou commettant la bestialité (Ex 22, 19 ; Lv 20, 15-16). Cela ne signifie pas qu’il faille revenir à la loi juive, mais qu’on n’oublie pas que c’est aussi parole de Dieu !

  1. L’enseignement du Christ et des apôtres admet la peine de mort

La peine capitale endosse un rôle majeur dans l’Histoire sainte car elle est le moyen juridique de la Rédemption. L’Évangile indique que la peine de mort fut infligée à Jésus en raison de la loi juive donnée par Dieu à Moïse : « Nous avons une Loi, et suivant la Loi il doit mourir, parce qu’il s’est fait Fils de Dieu » (Jn 19, 7). Le problème n’était pas de mettre à mort quelqu’un qui se fît passer pour le fils de Dieu, et partant, blasphémât, mais que les Juifs se trompassent en ne reconnaissant pas que Jésus était bien le vrai Messie et qu’il est consubstantiel au Père. Dans l’Évangile, Notre-Seigneur accepte cette peine de mort et ne dénie cette prérogative ni au Sanhédrin ni à Pilate (Jn 19, 11). Cela établit, au moins, une raison de convenance à ce qu’elle ne soit pas déclarée inadmissible comme le fait le pape François. Les dignitaires religieux s’en remettaient au bras séculier comme l’Église le fit pendant des siècles pour lutter contre l’hérésie[7]. Si la mort rédemptrice de Jésus-Christ est le comble de l’iniquité, et l’injustice la plus grande qui se commettra jamais, ce n’est pas parce que le procédé est condamnable, mais parce que le condamné est l’Innocent.

De même, le bon larron reconnaît le principe d’une juste rétribution de ses fautes par la mort : « pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons » (Lc 23, 41). Les paraboles des mines (Lc 19, 27) ou celle des vignerons infidèles (Mt 21, 41 ; Mc 12, 9 ; Lc 20, 16) présentent la peine de mort sous un jour acceptable. Saint Paul admet la légitimité de la peine capitale, en pratique d’abord, devant Festus : « Si donc je suis coupable et si j’ai fait quelque chose qui mérite la mort, je ne refuse pas de mourir » (Ac 25, 11) ; en théorie ensuite, en posant le fondement scripturaire de la légitimité de la peine de mort : « Les princes sont ministres de Dieu pour t’inciter au bien ; mais si tu fais le mal, alors, crains, car ce n’est pas pour rien que l’autorité détient le glaive. Elle est le ministre de Dieu pour venger sa colère envers celui qui fait le mal » (Rm 13, 4, Vulg)[8]. Certains Pères estiment que S. Pierre condamna lui-même à mort Ananie et Saphire (Act 5, 1-11), quand d’autres y voient seulement un effet de la justice immanente.

  1. Seconde source de la Révélation : la Tradition
    1. Les Pères : florilège

Saint Ambroise reprend la justification de S. Paul (Rm 13, 4). Le détenteur de l’autorité est « le vengeur de Dieu à l’encontre de ceux qui agissent mal » (Ep. 25, 1)[9]. La peine de mort a « l’autorité de l’Apôtre pour elle ». Il définit les missions du juge : « Il n’est pas permis de s’abstenir de pratiquer le glaive dans de nombreux procès, car il est au service des lois » (Super Ps. XXXVII, 51).

S. Augustin justifie sans cesse la peine capitale pourvu qu’elle émane de la légitime autorité, c’est-à-dire qu’un juge après procès et condamnation a le droit de faire exécuter un coupable : « Quand tu tues un homme justement, c’est la loi qui tue, et non toi » (Questions sur le Lévitique, LXVIII, 19). « La même autorité divine qui a dit : ‘Tu ne tueras pas’, a établi certaines exceptions à la défense de tuer l’homme. Dieu ordonne alors, soit par loi générale, soit par précepte privé et temporaire, qu’on applique la peine de mort. Or, celui-là n’est pas vraiment homicide qui doit son ministère à l’autorité, il n’est qu’un instrument, comme le glaive dont il frappe. Aussi, n’ont aucunement violé le précepte ‘Tu ne tueras pas’ les hommes qui ont fait la guerre sur l’ordre de Dieu, ou qui, représentant la puissance publique, ont puni de mort les scélérats, conformément aux lois, c’est-à-dire au commandement de la très juste raison » (De la cité de Dieu I, 21).

Dans l’épisode de la femme adultère, « le Seigneur n’improuva pas la loi qui ordonnait la peine de mort contre les femmes coupables de ce crime » (Ep. 153, 9). « Il n’est pas inutile que la terreur des lois retienne l’audace humaine, afin que l’innocence demeure en sûreté au milieu des pervers et que, dans les méchants eux-mêmes, la contrainte imposée par la peur des supplices détermine la volonté à recourir à Dieu et à devenir meilleure » (Ep. 153, 17. Lettre à Macédonius, vicaire d’Afrique).

Saint Jean Chrysostome compare l’utilité du châtiment divin au châtiment humain : « S’il est vrai que le glaive des magistrats soit bon à cela, et inspire la terreur, à plus forte raison est-ce vrai de la divinité. Et ce n’est point le fait d’une bonté commune que d’effrayer par des menaces, et d’insister en paroles sur l’énormité du châtiment ; c’est un moyen de nous en épargner l’épreuve. Si Dieu tend son arc, s’il le prépare, s’il y pose la flèche, s’il se prépare à punir, c’est afin de n’avoir pas lieu de punir » (Commentaire du psaume 7, § 11)[10]. Là encore, ceux qui ne croient plus aux peines de l’enfer sont bien prompts à abandonner comme châtiment d’un autre temps, la peine de mort[11].

  1. Les Docteurs de l’Église : second florilège

S. Bernard de Clairvaux, écrivit : « Ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée ; il est le ministre de Dieu, et il l’a reçue pour exécuter ses vengeances, en punissant ceux qui font de mauvaises actions et en récompensant ceux qui en font de bonnes. Lors donc qu’il tue un malfaiteur, il n’est point homicide mais malicide, si je puis m’exprimer ainsi ; il exécute à la lettre les vengeances du Christ sur ceux qui font le mal, et s’acquiert le titre de défenseur des chrétiens »[12].

S. Thomas d’Aquin justifie l’emploi de la peine capitale par l’autorité investie du bien commun (II/II, 64, 2 ; cf. I/II, 100, 8, ad 3) : « Si donc quelque individu devient un péril pour la société et que son péché risque de la détruire, il est louable et salutaire de le mettre à mort pour préserver le bien commun ; car ‘un peu de ferment corrompt toute la pâte’ (1 Co 5, 6) ». Il répond d’avance aux arguments tirés de la dignité humaine : « Par le péché l’homme s’écarte de l’ordre prescrit par la raison ; c’est pourquoi il déchoit de la dignité humaine ». En effet, l’homme est une créature rationnelle. Ne pas faire usage de celle-ci pour conduire sa vie rabaisse l’homme au-dessous des animaux qui, eux, respectent la nature en suivant leur instinct. Enfin, rappelons le principe du bien commun : « Le bien commun est meilleur que le bien particulier de l’individu. Donc il faut sacrifier le bien particulier pour conserver le bien commun. Or, la vie de quelques individus dangereux s’oppose à ce bien commun qu’est la concorde de la société humaine. Donc on doit soustraire par la mort ces hommes de la société humaine » (Contra gentes, III, 146).

S. Bonaventure critique les manichéens qui déforment la pensée chrétienne du non occides et refusent la peine capitale[13]. S. Pierre Canisius affirment que se rendent coupables par connivence du péché d’autrui « les magistrats qui portent le glaive sans en faire usage, et qui ne sont ministres de Dieu que de nom, ne se mettant point en peine de réprimer ceux qui commettent le crime ou excitent des séditions » (II, 1, 3, 9)[14].

  1. Les papes et conciles

Le décret de Gratien (v. 1140), source du droit canonique, consacre explicitement une question à la licéité de la peine capitale (C. 23, q. 5)[15].

D’Innocent Ier en 405[16], en passant par S. Grégoire le Grand, S. Nicolas Ier en 866[17], de nombreux papes ont légitimé la peine de mort. En 1199, Innocent III écrit dans la décrétale Vergentis (X, 5, 7, 10) : « Comme, selon les légitimes sanctions (legitimas sanctiones), les coupables de lèse-majesté sont punis de mort (punitis capite) […] combien plus les hérétiques qui offensent Jésus-Christ doivent être séparés de notre tête qui est le Christ ». En 1210, il complète la profession de foi prescrite aux Vaudois en 1208, et ajoute ce passage significatif : « Au sujet du pouvoir séculier, nous affirmons qu’il peut, sans péché mortel, exercer un jugement portant effusion de sang, pourvu que, pour exercer la vindicte, il ne procède pas par la haine mais par un jugement, ni avec imprudence mais avec modération »[18].

Le Catéchisme du Concile de Trente, publié par S. Pie V, déclare permis « les homicides ordonnés par les magistrats qui ont droit de vie et de mort pour sévir contre les criminels que les tribunaux condamnent, et pour protéger les innocents » (III, 33), ce qui fut repris par S. Pie X : il est « permis de tuer son prochain », notamment « quand, par ordre de l’autorité suprême, on exécute une condamnation à mort, châtiment de quelque crime » (III, 3, 2, n. 413). Pie XII insista beaucoup sur le sujet et distingue clairement le droit à la vie du bien de la vie : « Quand il s’agit de l’exécution d’un condamné à mort, l’État ne dispose pas du droit de l’individu à la vie. Il est réservé alors au pouvoir public de priver le condamné du bien de la vie, en expiation de sa faute, après que, par son crime, il s’est déjà dépossédé de son droit à la vie »[19].

Enfin, si la peine de mort était contraire à l’Évangile, elle n’aurait pas eu droit de cité dans les États pontificaux. Or elle fut prévue et appliquée par tous les pontifes successifs jusqu’à la suppression des États pontificaux en 1870 et a même été prévue, par le Code pénal du Saint-Siège, pour les cas de tentatives d’assassinat sur la personne du pape, de 1929 à 1969[20]. De 1796 à 1865, Giovanni Battista Bugatti, le « maître de justice » ou bourreau des papes, a exécuté 516 condamnés à mort par la justice pontificale, parfois pour des vols à main armée.

  1. Problèmes juridiques
    1. Non-respect du parallélisme des formes

Le pape a approuvé la nouvelle version du § 2267 le 11 mai 2018, lors d’une audience au préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. La doctrine est modifiée de manière inappropriée par un simple rescrit, réponse écrite d’ordre administratif de faible envergure pour des questions règlementaires, et non doctrinales. Il est approuvé lors d’une audience ordinaire (ex Audentia Sanctissimi) en « forme générique » qui permet de soutenir que les dispositions antérieures contraires peuvent être tenues pour toujours valables, ce qu’une approbation en « forme spécifique » empêcherait, en abrogeant toute disposition antérieure. La promulgation est dédaigneusement laissée à une publication dans la presse officieuse du Saint-Siège (l’Osservatore Romano, les Acta Apostolicæ Sedis) dérogeant au principe du can. 8, §1.

Normalement, le droit attend un parallélisme des formes. Un texte modifié doit l’être de la même manière qu’il a été accepté. La première version admettant la peine de mort fut adopté par une constitution apostolique Fidei depositum, le 11 octobre 1992. La modification de 1997 par la lettre apostolique Lætamur Magnopere, aboutissant à l’édition typique en latin, texte faisant foi, non modifié depuis. L’idée remontait initialement à un concile œcuménique, soutenu par un synode épaulé par une commission de spécialistes. Là, le changement provient d’une idée particulière du pape, pour ne pas dire une lubie, exprimée dans des textes dépourvus de forte autorité magistérielle, jusque dans l’unique autorité citée dans la formulation nouvelle[21].

  1. La peine est avant tout vindicative plus que médicinale

La lettre de la congrégation expliquant le changement du catéchisme prétend qu’il faille tenir compte d’un « nouvelle compréhension des sanctions pénales appliquées par l’État moderne » (n. 7). Ainsi, le pape qui critique à tout va la mondanité suit le politiquement correct actuel sur la question de la peine de mort qui prétend que les peines devraient « tendre avant tout à la réhabilitation et à la réintégration sociale du criminel » (n. 7).

Quelle est la fonction de la peine ? Classiquement, comme dans le CEC 2266[22] trois fonctions lui sont assignées : une fonction vindicative restaure l’ordre lésé, fait expier le crime ; une fonction exemplaire dissuade la récidive, intimide le délinquant potentiel ; une fonction médicinale, vise à l’amendement du coupable, à le redresser[23].

Les Écritures ne mentionnent que « la colère de Dieu » (Rm 13, 4), l’aspect vindicatif. Mais après la Seconde Guerre mondiale, l’école de la Défense sociale nouvelle (du magistrat français Marc Ancel et de l’avocat italien Felipo Gramatica) le rejette totalement au profit de l’aspect médicinal. Pie XII rappela pourtant que l’Église, « en théorie et en pratique, a maintenu la double sorte de peines (médicinales et vindicatives), et cela est plus conforme à ce que les sources de la révélation et la doctrine traditionnelle enseignent au sujet du pouvoir coercitif de l’autorité humaine légitime »[24]. Il considère qu’il n’y a aucune contextualisation ou relativisation à faire suivant les périodes et les cultures mais que le droit de punir fait partie de la nature humaine voulue par Dieu[25]. Il s’agit donc d’un droit naturel que même le pape ne peut modifier. D’ailleurs, il se livra à un plaidoyer mémorable de « la fonction expiatoire [qui] seule permet finalement de comprendre le jugement dernier du Créateur lui-même, qui ‘rend à chacun selon ses œuvres’, comme le répètent souvent les deux Testaments (cf. surtout Mt 16, 27 ; Rm 2, 6). Ici la fonction de protection disparaît complètement, lorsque l’on considère la vie de l’au-delà. Pour la toute-puissance et l’omniscience du Créateur, il est toujours facile de prévenir tout danger d’un nouveau délit par la conversion morale intime du délinquant. Mais le Juge suprême, dans son jugement final, applique uniquement le principe de la rétribution. Celui-ci doit donc certes posséder une valeur qui n’est pas négligeable ».

La peine « force le coupable à une souffrance, c’est-à-dire à la privation d’un bien et à l’imposition d’un mal ». De la sorte, il n’est « pas juste de repousser en principe et totalement la fonction de la peine vindicative. Tant que l’homme est sur la terre, elle peut et doit servir à son salut définitif »[26]. Il observe l’aspect psychologique en particulier de la peine de mort qui, « en intensité et en profondeur […] surpasse toute mesure de temps »[27]. Du point de vue moral, l’acceptation volontaire de la peine, constitue un « progrès dans la vie intérieure ». Pour S. Thomas d’Aquin, une grâce supplémentaire est offerte au condamné par la peine de mort qui offre en ce monde la possibilité d’une remise de la dette due pour son péché, ce que ne ferait pas la mort naturelle (II/II, 25, 6, ad 2).

L’abolitionnisme fut ébauché par les hérétiques vaudois du XIIIe siècle et repris sous les Lumières par le criminaliste italien Cesare Beccaria (Des délits et des peines, 1764), suivi par l’utilitariste Jérémy Bentham (Théorie des peines et des récompenses, 1811)[28] : « Quoi qu’il ait fait – même le crime le plus abominable – il se trouvera toujours pour lui un travail, une entreprise, une certaine utilité économique dans sa réinsertion »[29]. La peine devient moyen d’insertion du coupable plutôt que châtiment du criminel.

Conclusion :

Pour le cardinal Ratzinger, « les catholiques peuvent légitimement avoir des opinions différentes sur la guerre ou la peine de mort » (Être digne de recevoir la sainte communion. Principes généraux, juin 2004). Autant dire que cette modification due à un effet de mode n’engage pas les catholiques car le pape n’a pas le pouvoir de changer la loi naturelle : « Le Pontife Romain a la ‘sacra potestas’ d’enseigner la vérité de l’Évangile, d’administrer les sacrements et de gouverner de façon pastorale l’Église au nom et avec l’autorité du Christ, mais cette puissance n’inclut en soi aucun pouvoir sur la Loi divine naturelle ou positive » (Discours de Jean-Paul II à la Rote romaine, 21 janvier 2000). Sinon, quel nouveau point de doctrine encore plus important ne pourrait pas être modifié ?

 


[1] « Pendant longtemps, le recours à la peine de mort de la part de l’autorité légitime, après un procès régulier, fut considéré comme une réponse adaptée à la gravité de certains délits, et un moyen acceptable, bien qu’extrême, pour la sauvegarde du bien commun.

Aujourd’hui on est de plus en plus conscient que la personne ne perd pas sa dignité, même après avoir commis des crimes très graves. En outre, s’est répandue une nouvelle compréhension du sens de sanctions pénales de la part de l’État. On a également mis au point des systèmes de détention plus efficaces pour garantir la sécurité à laquelle les citoyens ont droit, et qui n’enlèvent pas définitivement au coupable la possibilité de se repentir.

C’est pourquoi l’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que « la peine de mort est inadmissible car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne » (1) et elle s’engage de façon déterminée, en vue de son abolition partout dans le monde ».

(1) François, Discours aux Participants à la Rencontre organisée par le Conseil Pontifical pour la Promotion de la Nouvelle Évangélisation, 11 octobre 2017.

[2] Lettre du préfet de la congrégation de la Doctrine de la Foi, Luis Cardinal Ladaria, S.I. du 1er août 2018.

[3] « L’enseignement traditionnel de l’Eglise n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort, si celle-ci est l’unique moyen praticable pour protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’êtres humains.

Mais si des moyens non sanglants suffisent à défendre et à protéger la sécurité des personnes contre l’agresseur, l’autorité s’en tiendra à ces moyens, parce que ceux-ci correspondent mieux aux conditions concrètes du bien commun et sont plus conformes à la dignité de la personne humaine.

Aujourd’hui, en effet, étant données les possibilités dont l’Etat dispose pour réprimer efficacement le crime en rendant incapable de nuire celui qui l’a commis, sans lui enlever définitivement la possibilité de se repentir, les cas d’absolue nécessité de supprimer le coupable ‘sont désormais assez rares, sinon même pratiquement inexistants’ (Evangelium vitae, n. 56) ».

[4] Revue Catholica 141, p. 46-7.

[5] Les Constitutions apostoliques (fin du IVe s.) : « ‘Tu ne tueras pas’, c’est-à-dire tu ne feras pas périr un homme ton semblable car ce serait détruire la beauté de la création. Ce n’est pas que toute mise à mort soit répréhensible, seule l’est le meurtre de l’innocent, mais la mise à mort légale est réservée aux seuls magistrats » (VII, 2, 8), éd. et trad. M. Metzger, Cerf, Paris, 1987 (Sources chrétiennes n° 336), p. 29.

[6] Sur le contexte biblique du talion, v. G. Cardascia, « La place du talion dans l’histoire du droit pénal à la lumière des droits du Proche-Orient ancien », Mélanges offerts à Jean Dauvillier, Toulouse, 1979, p. 169-183.

[7] Dans le décret de Gratien : « A principibus corrigantur quos Ecclesia corrigere non valet » (C. 11, q. 1, c. 20).

[8] Charles Journet, L’Église du Verbe incarné, t. 1, Saint-Maurice, 1998, p. 575 : « Si l’Évangile interdit aux États d’appliquer jamais la peine de mort, saint Paul lui-même alors a trahi l’Évangile ».

[9] PL 16, 1040.

[10] Id., p. 572.

[11] Dans son entretien du 29 mars 2018, Jeudi Saint, avec le pape publié dans La Repubblica, Eugenio Scalfari rapporte ainsi la teneur des propos pontificaux : pour « celles (les âmes) qui ne se repentent pas et qui ne peuvent donc pas être pardonnées, il y a disparition des âmes pécheresses ». Le pape a invité le vieux journaliste à venir l’interroger pour la cinquième fois. Les habituels démentis de la salle de presse n’ont ni nié ce point précis ni rétabli la saine doctrine contre cette hérésie conditionaliste ou annihiliste. L’immortalité de l’âme est affirmée au concile de Latran V (1512-1517) : « nous condamnons et réprouvons tous ceux qui affirment que l’âme intellective est mortelle » (DH 1440). Dieu ne détruit pas les âmes des damnés : il ne regrette rien de ce qu’il a créé.

[12] Liber ad milites Templi de laude novæ militiæ (1130-1136), chap. I, n°4.

[13] « Car dans l’un est prohibé l’homicide d’un homme juste et innocent, et dans l’autre est ordonné de tuer un malfaiteur ; dans l’un est prohibé l’homicide par sa propre volonté, dans l’autre il est enjoint par l’autorité de la loi. Il n’y a ni opposition ni répugnance entre les deux » (in Sententiis III, 37, 5). S. Bonaventura, Opera omnia, Paris, Vivès, 1866, t. 5, p. 155.

[14] Le grand catéchisme de Canisius, trad. A. C. Peltier, Paris, Vivès, 1857, t. 4, p. 70.

[15] Sur ces aspects, v. J. Gaudemet, « Non occides (Ex 20, 13) », A. Melloni et alii (dir.), Cristianesimo nella storia. Saggi in onore di Giuseppe Alberigo, Bologne, 1996, p. 89-99.

[16] Lettre à saint Exupère de Toulouse sur ceux « qui ont prononcé des peines de mort » Consulenti tibi, cap. III. PL 20, 499 ; JK 90.

[17] Responsa ad consulta Bulgarorum, cap. 85, PL 119, 978-1016.

[18] H. Denzinger, Symboles et définitions de la foi catholique, Paris, Cerf, n° 795, p. 289.

[19] Allocution au Congrès d’histopathologie, 13 septembre 1952 in Documents pontificaux de Sa Sainteté Pie XII, t. 14, Saint-Maurice, 1955, p. 463.

[20] Cardinal A. Dulles, « Catholicism an Capital Punishment », First Things, n° 112, 2001, p. 31, cité par E. Feser, J. Bessette, By Man Shall His Blood be Shed. A Catholic Defense of Capital Punishment, Ignatius, San Francisco, 2017, p. 127.

[21] Lettre aux participants au XIXe Congrès de l’Association internationale de droit pénal et du IIIe Congrès de l’Association latino-américaine de droit pénal et de criminologie, le 30 mai 2014, d’un Discours à une délégation de l’Association Internationale de Droit Pénal, le 23 octobre 2014, ou encore d’une Lettre au président de la Commission internationale contre la peine de mort, le 20 mars 2015. « L’autorité » (sic) est le Discours aux participants à la rencontre organisée par le Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation, daté du 11 octobre 2017.

[22] « La peine a pour premier but de réparer le désordre introduit par la faute. Quand cette peine est volontairement acceptée par le coupable, elle a valeur d’expiation. La peine, en plus de protéger l’ordre public et la sécurité des personnes, a un but médicinal : elle doit, dans la mesure du possible, contribuer à l’amendement du coupable ». La contradiction avec le n. 7 de la Lettre est patente : le caractère médicinal qui ici vient « en plus », est là un « avant tout ».

[23]Poena, P. Palazzini, Dictionarium morale et canonicum, Rome, 1962, t. 3, p. 673-675, cité par M. Hendrickx, « Le magistère et la peine de mort. Réflexions sur le Catéchisme et ‘Evangelium vitæ’ », Nouvelle Revue Théologique, t. 118/1, 1996, p. 12.

[24] Discours aux juristes catholiques italiens, 5 février 1955 in Documents pontificaux de Sa Sainteté Pie XII, t. 17, Saint-Maurice, 1957, p. 32.

[25] « Les paroles qu’on trouve dans ces sources et dans le magistère vivant ne se réfèrent pas au contenu concret de prescriptions juridiques ou de règles d’action particulières, mais au fondement essentiel du pouvoir pénal et de sa finalité immanente. Quant à celle-ci, elle est aussi peu déterminée par les conditions de temps et de culture, que la nature de l’homme et la société humaine voulue par cette même nature ».

[26] Id., p. 529.

[27] Id., p. 530.

[28] Sur ces questions, v. X. Martin, Beccaria, Voltaire et Napoléon ou l’étrange humanisme pénal des Lumières, DMM, 2018.

[29] G. Guyon, Plaidoyer pour une peine capitale, Poitiers, 2014, p. 16.