22e dim Pentecôte (21 octobre)

Homélie du 22e dimanche après la Pentecôte (21 octobre 2018)

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Le bienheureux empereur Charles d’Autriche

 

Aujourd’hui l’Église fête aussi la mémoire liturgique du bienheureux Charles de la maison d’Autriche (Carolus e domo Austriæ) qui fut un modèle du souverain chrétien, attaché à la justice et à la paix. Mais nous verrons surtout comment Dieu agit par sa Divine Providence.

  1. Un souverain élu par Dieu
    1. Prophéties d’un chemin de croix royal

Charles monta sur le trône à la mort de François-Joseph, le 21 novembre 1916 et ne fut pas sacré empereur en Autriche où aucune cérémonie n’était prévue. Par contre, depuis que l’empire d’Autriche était devenu une double monarchie par le compromis austro-hongrois de 1867, était prévu un sacre dans l’autre partie de l’empire, le royaume de Hongrie. Charles fut sacré et couronné à Budapest le 30 décembre 1916. Il devint ainsi roi apostolique de Hongrie, titre étrange s’expliquant par l’envoi fait au roi saint Étienne de la couronne par le pape Sylvestre II, successeur du prince des apôtres, pour son sacre à Noël de l’an 1000. Les prières du sacre et le serment fait par le roi marquèrent beaucoup Charles comme en témoigna Zita lors de ses dépositions au procès de béatification en particulier le Sta et retine et le rôle d’intermédiaire entre Dieu et son peuple qu’on pourrait fusionner en disant qu’il devait être le paratonnerre de ses peuples contre les attaques démoniaques[1]. Raison pour laquelle il refusa la triple proposition de la franc-maçonnerie de lui redonner sa couronne contre quelques arrangements qu’il voyait comme des compromissions : « Je n’aurais jamais accepté du diable ce que Dieu m’a donné » ou ma couronne n’est pas à vendre[2].

Comme à sa naissance, Élisabeth II n’était pas destinée à régner sur l’Angleterre, à celle de Charles non plus, on n’aurait pas pensé qu’il serait le successeur immédiat du si long règne de François-Joseph. Pourtant la Providence divine parlait par des signes et ces drames.

Dès 1895, alors que Charles n’avait que 8 ans et résidait à Ödenburg (actuellement Sopron, Hongrie) où son père était stationné, une mystique ursuline stigmatisée, Mère Vincenza de l’Enfant-Jésus[3] avait eu des révélations divines rapportées par le Dominicain Norbert Geggerle, professeur de religion du jeune archiduc et aumônier du pensionnat des Ursulines : « Oui, on doit beaucoup prier pour lui car il deviendra un jour empereur et il devra beaucoup souffrir. Il sera l’objet d’attaques particulières de l’enfer »[4]. Raison pour laquelle il fallait beaucoup prier et expier pour lui. La ligue de prière naquit dès lors et prit pour devise : oratio et satisfactio : prière et satisfaction (dans le sens de pénitence expiatoire).

Lorsqu’ils se furent fiancés le 13 juin 1911 à la villa delle Pianore en Toscane, Zita alla, à la demande de Charles, recevoir la bénédiction du pape saint Pie X le 24 juin 1911 et celui-ci lui prédit que Charles serait le successeur direct de François-Joseph. Bien que Zita eût protesté trois fois que ce rôle était dévolu à l’archiduc François-Ferdinand, le pape demeurait inflexible : « Et je m’en réjouis infiniment parce que Charles est la récompense que Dieu donne à cette Autriche qui a tant fait pour l’Église ! »[5].

  1. Marcher sur des tombes pour monter sur le trône

De fait, il fallut bien des coups du sort pour faire le lien direct entre François-Joseph et Charles. On releva 9 faits qui lui permirent de monter sur le trône[6] :

  1. François-Joseph n’eut qu’un fils, Rodolphe.
  2. Celui-ci est mort à Mayerling (30 janvier 1889)…
  3. … sans laisser de descendance mâle.
  4. Le frère cadet de l’Empereur, Maximilien, avait renoncé à son appartenance à la famille impériale le 9 avril 1864 pour pouvoir accepter la couronne impériale du Mexique mais il fut fusillé à Queretaro le 19 juin 1867…
  5. … sans laisser de descendance.
  6. Le second frère de François-Joseph, l’Archiduc Charles-Louis, avait renoncé à ses droits en faveur de son fils aîné le 2 février 1889 puis était mort le 19 mai 1896 de la typhoïde après avoir bu l’eau du Jourdain en pèlerinage. Il avait renoncé en faveur de…
  7. son fils aîné François-Ferdinand, qui fut assassiné avec son épouse à Sarajevo le 28 juin 1914.
  8. Il n’avait pas de descendance avec droit de succession car il avait dû y renoncer le 28 juin 1900 pour son mariage morganatique avec Sophie, comtesse Chotek.
  9. Son frère cadet, Otto, était déjà mort le 1er novembre 1906 de la syphilis. Son fils aîné était Charles.

Dieu parle aussi par les circonstances qui écarte certaines personnes.

  1. L’acceptation d’une mort expiatoire
    1. La Divine Providence conduisit Charles à Madère par des voies détournées

Charles considérait qu’il devait donner sa vie pour ses peuples, à l’image de Notre Seigneur, dont il était lieutenant sur terre, soit étymologiquement tenant lieu ici-bas. Et il savait qu’un « serviteur n’est pas plus grand que son maître. Si l’on m’a persécuté, on vous persécutera, vous aussi » (Jn 15,20 et Mt 10, 24 ; Lc 6, 40 ; Jn 13, 16). Il fut envoyé à Madère où il devait mourir parce qu’il avait tenté par deux fois la restauration en Hongrie. Il était convaincu, en faisant cela, de faire la volonté de Dieu. Il avait envoyé au pape son émissaire, le capucin P. Célestin Schwaighofer. Il faut le préciser car le bruit d’une désobéissance au pape courut sur le sujet[7].

En effet, la Providence passe par les échecs apparents comme ceux de la Croix. Les deux tentatives de restauration en Hongrie en mars-avril et octobre 1921, pourtant aussi validées par le Seigneur dans des révélations privées faites à Sr Marie-Hilaire Tonnelier de Notre-Dame de Sion, échouèrent[8]. D’ailleurs, les Bourbon-Parme ne mirent jamais le trône au-dessus de la foi : « Nous pensons que Notre Seigneur fait bien tout ce qu’Il fait même lorsque nous ne le comprenons pas et puis, mieux vaut avoir une belle place au Ciel qu’un trône sur Terre. Je sais bien que ce trône n’est pas pour la satisfaction personnelle mais pour faire régner Notre Seigneur, alors raison de plus pour n’être pas inquiété et se dire qu’étant Lui la Toute-Puissance, Il saura comment venir à bout des obstacles dressés par le diable »[9].

Non pas donc qu’il faille en conclure que cette mystique aurait été une affabulatrice pour autant car l’exil de la famille impériale à Madère était bien sûr dans le plan de Dieu comme le révélèrent les messages à la clarisse Mère Virgínia Brites da Paixão : « Le Divin Cœur de Jésus dit à Sa Très Sainte Mère : ‘Un dessein d’amour de ma divine Providence a permis que la famille impériale vienne en exil sur ce petit bout de terre’ »[10]. De même, il fallait qu’il mourût ici et donc qu’il ne fût pas guéri par son intercession : « Non, ma fille chérie. Il doit mourir. Telle est la volonté de Dieu dans ses desseins d’amour. Jésus est le Seigneur de la vie et de la mort »[11]. Charles lui-même le reconnut : « C’était clairement la volonté de Dieu, alors il n’y a pas à soupirer. Nous devons le remercier parce qu’il a tout fait échouer »[12].

  1. Accepter l’ultime sacrifice

On fit croire à Gibraltar à l’empereur qu’il pourrait être déporté sur l’île britannique d’Ascension, proche de Ste Hélène[13]. Cela lui fit craindre de ne plus revoir ses enfants ce qui le fit grandement souffrir. De même, il n’aurait pas voulu mourir à Madère mais aussitôt ajoutait « le Bon Dieu fera ce qu’il voudra »[14].

Mais c’est ce qu’il dût faire : « Finalement, pour atteindre ce but de la préservation et du renouvellement religieux de ses peuples, il employa toute la force de sa prière, de son sacrifice et de sa souffrance. Dans les derniers temps de sa vie, prière et souffrance demeuraient en définitive l’unique moyen par lequel il pouvait servir un tel but »[15]. « Quand nous fûmes seuls, je demandai au Serviteur de Dieu, plaisantant encore, s’il serait prêt aussi à renoncer à ma présence et à celle des enfants. Le serviteur de Dieu n’adhéra pas au ton plaisantin et répondit très sérieusement : ‘Dieu m’a donné la grâce que sur la Terre, il n’y eût plus rien que je ne fusse prêt à lui sacrifier pour l’amour de lui et le bien de la Sainte-Église’ »[16]. Il offrit en particulier sa vie pour contenir et réparer le schisme de Bohême[17] puisque le franc-maçon Tomáš Masaryk, premier président de Tchécoslovaquie avait soutenu le 8 janvier 1920, la création de l’Église tchécoslovaque hussite indépendante de Rome, donc schismatique et hérétique : elle abandonna le latin, le célibat, puis qui ordonna des femmes après avoir collaboré avec le pouvoir communiste qui ne la persécuta d’ailleurs étrangement jamais. Dans l’entre-deux guerre, elle comptait plus d’un million d’adeptes.

« Déjà depuis quelque temps, il avait la sensation que le bon Dieu désirait de lui le sacrifice de sa vie pour le salut des âmes (…). Maintenant, il s’était clairement rendu compte que le Bon Dieu désirait ce sacrifice. Encore alors, je ne dis mot puisque je savais que, s’il considérait cela comme la volonté de Dieu, je n’aurais pu le retenir. D’un autre côté, je n’avais pas le courage de donner mon adhésion. Après un bref silence d’attente, il ajouta fermement : ‘et je le ferai’ (…). Le serviteur de Dieu n’en parla jamais plus mais à partir de là, prit des dispositions en cas de mort prématurée. Je vis aussi de toute son attitude qu’avait été clarifiée une question qui s’était déroulée uniquement entre Dieu et lui. Je suis convaincue que pour le serviteur de Dieu il aurait été réconfortant que j’eusse approuvé ce sacrifice. Il comprit pourtant de mon attitude que je n’étais probablement pas capable de cela mais que pour autant, je ne pouvais pas non plus lui être un obstacle pour faire ce qu’il avait reconnu être la volonté de Dieu »[18]. Comment ne pas comprendre que ce ne fut pas facile, même si ce sacrifice ne lui pesait pas en soi : « Mais il est certainement difficile quand on doit laisser derrière soi femme et enfants, la chose la plus chère que l’on ait, et par-dessus dans une situation impossible ». Situation qu’elle détaille : « Le serviteur de Dieu avait alors 34 ans, nous étions sur une île lointaine et inconnue, les enfants étaient tout petits et nous étions dans une situation de pauvreté et complètement sous la coupe de puissances ennemies. Faire le sacrifice de sa vie à ce moment-là et dans ces conditions était un acte héroïque »[19]. Lorsqu’il parle de ses enfants, on doit aussi comprendre ses peuples[20]. Sa maladie peu après, à partir du 9 mars 1922 et surtout du 14 mars fut perçue comme une ratification par Dieu de ce sacrifice[21] mené à l’oblation totale le samedi 1er avril 1922, jour du Cœur Immaculé de Marie.

Conclusion :

Charles disait : « Toute mon aspiration est de reconnaître clairement la volonté de Dieu et de l’exécuter et cela de la manière la plus parfaite »[22]. Et comment un saint ne saurait-il pas que le maximum de la fécondité est toujours sur la croix, raison pour laquelle il priait chaque soir à complies avec une ferveur particulière ce verset du Ps. 90 : « cum ipso sum in tribulatione » : « il m'appelle, et moi, je lui réponds ; je suis avec lui dans son épreuve. ‘Je veux le libérer, le glorifier’ ».

 


[1] Positio, p. 552, 573, 589.

[2] Positio, p. 595 pour la citation mais pour le détail de la triple proposition, cf. p. 593-597.

[3] Née Aloysia ou Luise Fauland (18 juin 1852 à Graz – 15 juillet 1902, Sopron). Issue d’une famille de paysans de 3 enfants, elle perdit son père jeune. Elle commença à vivre la Passion à 16 ans mais personne n’en sut rien. Son frère prêtre, Karl, la cacha dans sa paroisse de la Sainte-Trinité dans le faubourg de Karlau à Graz. Elle essaya de devenir dominicaine à Güns (Kőszeg) mais finalement, fut admise chez les Ursulines de Sopron, d’abord comme sœur laie le 22 décembre 1880 puis comme sœur de chœur le 24 mars 1881. Elle reçut l’habit le 23 octobre 1881. Entrée au noviciat sous le nom de Mère Vincentia. Lorsque ses souffrances mystiques ne purent plus être cachées, elle fut séparée du noviciat et reçut une cellule voisine de sa supérieure, Mère Ladislaa Desits qui consigna ses visions entre 1881 et 1883. Elle devint maîtresse des novices. Le P. Geggerle était l’aumônier du pensionnat. Cf. Hornig, Andreas, Mater Vincentia Fauland vom Kinde Jesu. Eine österreichisch-ungarische Mystikerin mit den Wundmalen Christi. Tagebuch der Mater Ladislaa Desits (Ursuline in Ödenburg, Sopron) mit Ergänzungen von Erinnerungen der Mater Philippine Holnthoner, einer Mitschwester von Mater Vincentia. Bearbeitet von Sr Livia Kanyo OSU und Sr Hermana Jäger OSU. Überarbeitet von Dr. Eduard J. Huber, Mediatrix Verlag, 2005.

[4] Habacher, Dr. Maria, Die Gebetsliga für Kaiser Karl: eine kurze Geschichte, p. 2. Disponible en ligne.

[5] Feigl (all.), p. 100-102 et Positio, p. 568.

[6] HHStA, SB. N1 Möller, 1, 1, 3, p. 275.

[7] Positio, p. 545-552 et 574-575.

[8] Debris, Zita. Portait intime, p. 31 citant la lettre du 9 février 1921. Et Solesmes, arch. Ste Cécile. Lettre de Sr. Marie-Hilaire à Zita du 20 mars 1921. Plus arch. Sr M-Hilaire, lettre de M. Antonia du 6 juillet 1921.

[9] Arch. Sr M-Hilaire, Lettre de Sr M-Bénédicte du 12 mai 1921.

[10] Ibidem, p. 50-51. Lettre de son confesseur l’abbé Prudêncio du 14 juillet 1923 sur les révélations du 7 et 30 mai 1923 expliquées le 2 juin.

[11] Ibidem, p. 47 dans son journal au 31 mars 1922.

[12] Positio, p. 604.

[13] Positio, p. 553 et allusions encore p. 595-596.

[14] Positio, p. 581.

[15] Positio, p. 580 et p. 602 : « Quand le serviteur de Dieu vit que, suivant la sainte volonté de Dieu, le moyen par lequel Dieu voulait opérer le salut de ses peuples n’était plus son activité, mais bien sa souffrance et le sacrifice de sa vie, alors, il remit cette souffrance et sa mort entre les mains de Dieu, exactement aussi confiant qu’auparavant lorsqu’il lui confiait son activité de souverain ».

[16] Positio, p. 582.

[17] Positio, p. 582 et 606.

[18] Positio, p. 582.

[19] Positio, p. 606.

[20] Positio, p. 606 : « Je crois qu’il lui fut encore plus difficile d’abandonner ses peuples dans leur situation difficile et leur démembrement. Humainement parlant, il savait être le seul qui fût capable de réunifier ses peuples ».

[21] Positio, p. 583.

[22] Positio, p. 600.