17e Pentecôte (06/10/19 - vrai Messie)

Homélie du 17e dimanche après la Pentecôte (06 octobre 2019)

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Des fausses représentations de Dieu : Dieu est plus élevé que nos pensées

L’Histoire Sainte nous enseigne que souvent, parce que Dieu est transcendant, nous avons du mal, nous qui sommes plongés aussi dans l’immanence, à nous faire une juste idée de Dieu. Autant dire que la créature semble dépassée dans sa représentation de Dieu. Celui-ci paraissant insaisissable, l’homme se rabat alors sur les représentations au rabais de l’idolâtrie et on tombe dans l’erreur ou hérésie. Aussi, ne voyant pas ce Dieu qui les avait libérés d’Égypte, les Hébreux se fondirent un veau d’or qu’ils pouvaient toucher et adorer : à peine sortis de la maison d’esclavage, ils tombaient dans l’apostasie publique et abandonnaient leur Sauveur, bien sûr entraînés par le démon sur ces chemins de traverse qui sont chemins de perdition. En effet, les voies du Seigneur sont d’une certaine hauteur et profondeur et il faut pouvoir les suivre. Il en est de même aujourd’hui dans l’Évangile où Jésus veut préparer les Hébreux à revoir leur conception du Messie (I) et partant à trouver l’unité dans la foi (II).

  1. Une fausse conception messianique
    1. Jésus, fils de David

L’un des titres si souvent attribué à Notre Seigneur Jésus Christ est celui de « fils de David ». Ce titre apparaît surtout chez Matthieu, non sans raison. Des quatre évangélistes, il est celui qui s’adresse le plus clairement directement aux Juifs[1]. C’est un titre royal (« Hosanna au fils de David » en Mt 21, 9.15), donc souvent lié à une requête car d’un roi on attend des bienfaits (« Ayez pitié de nous/moi » en Mt 9, 27 ; 15, 22 ; 20, 30). Or, les Juifs envisageaient surtout la figure messianique dans l’ordre temporel : « Mais Jésus savait qu’ils allaient venir L’enlever pour faire de Lui leur roi ; alors de nouveau Il se retira dans la montagne, Lui seul » (Jn 6, 15).

Les Juifs voulaient un roi. À leur décharge on pourrait dire, d’une certaine manière, qu’ils avaient anticipé la logique de l’Incarnation où l’action divine s’inscrit dans le temps humain par des interventions d’un médiateur, comme anticipant Jésus Christ. Mais pourquoi ?

  • Les Juifs ont peur de Dieu (le Père) et d’un rapport direct avec Lui. « Tout le peuple voyait les éclairs, les coups de tonnerre, la sonnerie du cor et la montagne fumante. Le peuple voyait : ils frémirent et se tinrent à distance. Ils dirent à Moïse : ‘Toi, parle-nous, et nous écouterons ; mais que Dieu ne nous parle pas, car ce serait notre mort’ » (Ex 20, 18-19). « Vous n’êtes pas venus vers une réalité palpable, embrasée par le feu, comme la montagne du Sinaï : pas d’obscurité, de ténèbres ni d’ouragan, pas de son de trompettes ni de paroles prononcées par cette voix que les fils d’Israël demandèrent à ne plus entendre » (He 12, 18-19).
  • Les Juifs veulent faire comme tout le monde, être comme les peuples voisins qui ont un chef physique qui a le statut de roi. Longtemps, les fonctions sacerdotale et royale furent unifiées dans la figure des patriarches (d’Abraham à Moïse et Josué) et même encore sous les juges (après la mort de Josué jusqu’à Saül exclu). Mais ensuite, on assiste à une certaine dichotomie entre les deux fonctions qui perdure après (malgré les sacrifices des rois) : les prophètes font les rois (Samuel oignant Saül puis David) mais savent aussi les critiquer vertement (par ex : Nathan contre David et Élie contre Achab et Jézabel).
  • Leur soumission à un roi est surtout pour se protéger des peuples étrangers que Dieu avait laissés à l’intérieur des frontières de la Terre Promise tout comme ceux de l’extérieur. Mais de la sorte, ils ne font plus confiance en Dieu pour les diriger directement : 1 Sam 8, 5-8.19-20 : « Ils lui dirent : ‘(…) Maintenant donc, établis, pour nous gouverner, un roi comme en ont toutes les nations’. Samuel fut mécontent parce qu’ils avaient dit : ‘Donne-nous un roi pour nous gouverner’, et il se mit à prier le Seigneur. Or, le Seigneur lui répondit : ‘Écoute la voix du peuple en tout ce qu’ils te diront. Ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi qu’ils rejettent : ils ne veulent pas que je règne sur eux. Tout comme ils ont agi depuis le jour où je les ai fait monter d’Égypte jusqu’à aujourd’hui, m’abandonnant pour servir d’autres dieux, de même agissent-ils envers toi’ (…) Le peuple refusa d’écouter Samuel et dit : ‘Non ! il nous faut un roi ! Nous serons, nous aussi, comme toutes les nations ; notre roi nous gouvernera, il marchera à notre tête et combattra avec nous’ ».
  1. Jésus rétablit le sens profond : sa royauté n’est pas de ce monde

Dans l’Évangile, Jésus pose un piège à ses détracteurs : comment se fait-il que le Messie que tout le monde appelle « fils de David » soit considéré par le même David, dans le Ps. 109, 1 comme son Seigneur : « Oracle du Seigneur à mon seigneur : ‘Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône’ » ? Un psaume d’ailleurs bien commenté dans le Nouveau Testament[2] qui révèle donc que le Christ est bien plus qu’un simple descendant de David. Sa mission n’est pas juste de combattre les ennemis terrestres : Philistins (Goliath) du temps de David, Romains (Tibère) du temps de Jésus. Donc c’est vers Dieu que Jésus veut réorienter les regards. Son règne est plutôt désormais compris comme celui de la Providence, mais qui intervient réellement dans le cours concret de l’histoire des nations. Quoi qu’il en soit, Dieu est bien plus qu’un simple roi libérateur temporel : il libère de tout mal (péché et mort).

Il préexiste au roi David car Il préexiste au monde entier qu’Il a créé (Jn 8, 57-58 : « Toi qui n’as pas encore cinquante ans, tu as vu Abraham ! Jésus leur répondit : ‘Amen, amen, je vous le dis : avant qu’Abraham fût, moi, JE SUIS’ »). Cette manière de montrer qu’Il préexiste à David et Abraham est un moyen de déclarer qu’Il est Dieu. Ce qui est compris, puisqu’on veut le lapider (Jn 8, 59)[3]. Non, la royauté de Jésus n’est réellement pas de ce monde (Jn 18, 36) puisqu’Il un roi prêt à se laisse prendre et tuer.

Alors où est le triomphe sur ces ennemis ? Si son trône est bien d’abord la Croix sur laquelle il commence son exaltation/ascension dans l’acception johannique, le marchepied de son trône est alors d’abord constitué par toux ceux qui L’ont crucifié. Ceux qui sont à ses pieds, Lui, cloué au bois du supplice, bois de la malédiction, ce sont les pécheurs, c’est-à-dire nous tous qui le crucifions à chaque fois que nous péchons ! La représentation donnée par Bx. Fra Angelico au couvent de San Marco de Florence du Christ aux outrages a l’intelligence de ne pas donner de corps ni de visage aux soldats romains car chacun doit pouvoir ainsi se représenter comme bafouant son Sauveur.

  1. L’unité dans la foi
    1. L’homme divisé par le péché

Nous l’avons dit, le premier ennemi de Dieu et de Sa royauté, c’est nous en tant que pécheur. Le monde ne peut changer que si chaque croyant cherche vraiment à se convertir (Pape François aux JMJ de Rio, 27 juillet 2013 : « Quand on demandait à Mère Térésa de Calcutta qu’est-ce qui devait changer dans l’Église, par où commencer à changer l'Eglise... elle répondait : toi et moi ! »). Et ainsi, de proche en proche, le Christ pourra être rétabli en tous et alors sera vaincu le dernier ennemi qui est la mort : « Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort, car il a tout mis sous ses pieds » (1 Co 15, 24-26). Nous parlions récemment des tenants de l’hérésie de l’apocatastase et c’est sur ce genre de citation mal comprise qu’ils fondaient leur illusion d’une réconciliation même des démons (principauté, souveraineté et puissance se référant à des hiérarchies angéliques).

  1. Le monde et l’Église divisés

Justement, pour lutter contre le péché, il faut lutter contre Satan. Satan est le diable ou diviseur. Nous avons déjà évoqué le fait qu’il nous divisait en nous-même mais il nous divise aussi entre nous, entre les hommes et … entre les Catholiques. Autrefois, j’étais très critique envers les membres de la « Communion anglicane » car je trouvais impensable que des personnes professant appartenir à une même « Église » (en réalité, communauté ecclésiale) pussent penser si différemment : qui croit en la présence réelle (High Church) qui n’y adhère pas (Low Church). Mais finalement, si l’on regarde honnêtement en face la situation de la seule vraie foi, donc de l’Église catholique, ne sommes-nous pas réellement tombés aussi bas ?

St. Paul exhortait, dans l’épître : « Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous, et en tous ». Comment retrouver cette unité qui nous fait si visiblement défaut ? Il n’est pas d’autre solution que d’adhérer à Jésus qui seul est la mesure de la Vérité. Mais la Vérité, contrairement à ce que les médias voudraient nous faire accroire, ne change pas : « Jésus Christ, hier et aujourd’hui, est le même, il l’est pour l’éternité » (He 13, 8). Le Magistère de l’Église ne peut donc pas changer. Il est inquiétant de voir qu’on tente de nous faire croire que l’on devrait changer la doctrine, à commencer par celle du mariage ou des saints ordres comme au synode sur l’Amazonie qui s’ouvre aujourd’hui.

Conclusion :

Toute tentative pour faire évoluer une doctrine qui serait ressentie comme impossible à vivre, trop haute pour notre médiocrité (car faisant fi de la grâce), serait ouvrir une brèche qui serait immédiatement exploitée par l’Ennemi. Concluons en rappelant que ces paroles prophétiques du Bx. Paul VI le 29 juin 1972 :

« Devant la situation de l'Église d'aujourd'hui, nous avons le sentiment que par quelque fissure la fumée de Satan est entrée dans le peuple de Dieu. Nous voyons le doute, l'incertitude, la problématique, l'inquiétude, l'insatisfaction, l'affrontement. On n'a plus confiance dans l'Église. On met sa confiance dans le premier prophète profane venu qui vient à nous parler de la tribune d'un journal ou d'un mouvement social, et on court après lui pour lui demander s'il possède la formule de la vraie vie, sans penser que nous en sommes déjà en possession, que nous en sommes les maîtres. Le doute est entré dans nos consciences, et il est entré par des fenêtres qui devraient êtres ouvertes à la lumière. La critique et le doute sont venus de la science, laquelle pourtant est faite pour nous donner des vérités qui non seulement ne nous éloignent pas de Dieu, mais nous le font chercher encore davantage et le célébrer plus intensément. Les savants sont ceux qui courbent la tête, qui s'interrogent le plus douloureusement. Ils finissent par dire : « Je ne sais pas, nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir ». L'enseignement devient source de confusion et de contradictions parfois absurdes. On célèbre le progrès pour pouvoir ensuite le démolir par les révolutions les plus étranges et les plus radicales, pour renier toutes les conquêtes, pour redevenir primitifs après avoir tant exalté les progrès du monde moderne. Dans l'Église également règne cet état d'incertitude.

On croyait qu'après le Concile le soleil aurait brillé sur l'histoire de l'Église. Mais au lieu de soleil, nous avons eu les nuages, la tempête, les ténèbres, la recherche, l'incertitude. Nous prêchons l'œcuménisme, et nous nous séparons toujours davantage les uns des autres. Nous cherchons à creuser des abîmes au lieu de les colmater. Comment cela a-t-il pu se produire ? Une puissance adverse est intervenue dont le nom est le diable, cet être mystérieux auquel Saint Pierre fait allusion dans sa lettre. Combien de fois, dans l'Évangile, le Christ ne nous parle-t-il pas de cet ennemi des hommes ! Nous croyons à l'action de Satan qui s'exerce aujourd'hui dans le monde précisément pour troubler, pour étouffer les fruits du Concile œcuménique, et pour empêcher l'Église de chanter sa joie d'avoir repris pleinement conscience d'elle-même. Et c'est pourquoi nous voudrions, aujourd'hui plus que jamais, être capables d'exercer la fonction, confiée par Dieu à Pierre, de confirmer nos frères dans la foi. Nous voudrions vous communiquer ce charisme de la certitude que le Seigneur donne à celui qui le représente sur cette terre, quelle que soit son indignité. La foi nous donne la certitude, l'assurance, lorsqu'elle se fonde sur la Parole de Dieu, acceptée et reconnue comme conforme à notre raison et à notre âme humaine. Celui qui croit avec simplicité, avec humilité, sent qu'il est sur la bonne voie, qu'il a un témoignage intérieur qui le réconforte dans la difficile conquête de la Vérité ».

 


[1] Lui-même s’appelait Lévi avant sa vocation. Quant à lui, Jean s’adressait clairement surtout à des non-Juifs comme on le voit dans les explications qu’il donnait à ses lecteurs sur les usages des Juifs, qui seraient totalement inutiles pour un tel public (ex : Jn 2, 6 : « Or, il y avait là six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs »). Cela est à rapprocher de l’évangéliste Marc (appelé aussi Jean), dont le nom est clairement romain (disciple de Paul puis de Pierre) : « Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, par attachement à la tradition des anciens » (Mc 7, 3). Luc quand à lui, s’inscrit dans le domaine grec (et est un disciple de Paul).

[2] Cf. Mt 22, 41-45 ; Mc 12, 35-37 ; Lc 20, 41-44 et Ac 2, 29-35 : Pierre, dans son discours à la Pentecôte, annonce que dans la résurrection du Christ se réalise cette intronisation du roi et que désormais le Christ est à la droite du Père, il participe à la Seigneurie de Dieu sur le monde.

[3] Ce qui n’est pas sans rappeler la déclaration messianique à la synagogue de Nazareth en Lc 4, 16-30 où on veut, par réaction, le précipiter de la falaise.