18e Pentecôte (S. Thérèse d'Ávila)

Homélie du 18e dimanche après la Pentecôte (13 octobre 2019)

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Sainte Thérèse d'Avila

Si le mois d’octobre est un mois marial (7 octobre 1571, Lépante et la fête du Rosaire ; 11 octobre, fête de la maternité de Marie ; 13 octobre 1917 : dernière apparition de Fátima), il n’est en pas moins un mois angélique, la Vierge Marie étant la reine des anges d’ailleurs (2 octobre, ses Saints Ange gardiens entourant S. Michel le 29 septembre et S. Raphaël le 24 octobre) mais c’est aussi le mois de l’ordre marial du Carmel. En effet, la Tradition fête le 3 octobre S. Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face et le 15 octobre la grande réformatrice du Carmel, Sainte Thérèse de Jésus d’Ávila morte durant la plus longue nuit d’Espagne, qui dura du 4 au vendredi 15 octobre 1582. En effet, cette nuit-là, l’Espagne et l’Italie basculent du calendrier julien au calendrier grégorien par décision du pape Grégoire XIII.

 

 I)              Les premières années

a.     Enfance

 

Teresa Sánchez de Cepeda Dávila y Ahumada naquit le 28 mars 1515 et fut baptisée le 4 avril à Ávila, en Vieille-Castille. Son père, Alonso Sánchez de Cepeda (1471-1544) veuf avec 3 enfants, s’était remarié avec Beatriz Dávila y Ahumada (1495-1528), parente de sa première femme. Elle lui donna huit fils et deux filles. Thérèse était le 3e enfant. Son grand-père s’était installé à Ávila après avoir fui Tolède où il avait eu des problèmes car juif marrane condamné par l’Inquisition.

 

Jeune et déjà âme de feu, elle souhaita imiter les saints et fugua avec son frère Rodrigue vers les « terres des infidèles » en Afrique du Nord. Rattrapés par leur famille, ils voulurent se faire ermites : « Je faisais l’aumône comme je pouvais, et je pouvais peu. J’essayais la solitude pour prier mes dévotions, qui étaient nombreuses, et particulièrement le rosaire… J’aimais beaucoup faire comme si nous étions des nonnes dans des monastères, quand je jouais avec d’autres petites filles, et je pense que je souhaitais l’être ». En 1527, à douze ans, ayant perdu sa mère, Thérèse demanda à la Vierge Marie de la remplacer.

 

b.     Adolescence et premières années relâchées comme religieuse

 

À l’adolescence (en 1529), sous l’influence des romans de chevalerie, sa dévotion se refroidit pour privilégier le paraître et s’amuser à des jeux futiles ainsi qu’à plaire à des cousins, ce qu’elle considéra plus tard comme un péché mortel. Son père la plaça au couvent Santa María de Gracia des Augustines de la ville en 1531 où elle demeura jusqu’à l’automne 1532, sans vouloir devenir religieuse et souffrant du manque de liberté. Puis elle tomba malade et dut rentrer chez son père qui la confia, une fois guérie à sa sœur Marie de Cepeda et à son mari don Martín de Guzmán y Barrientos à Castellanos de la Cañada. Son père refusant la vocation qui lui était venue entretemps, avec l’aide d’un de ses frères, elle fugua le 2 novembre 1533 et entra au carmel de l’Incarnation d’Ávila, non-cloîtré et autorisant les visites.

 

Elle prononça ses vœux le 3 novembre 1534 et y demeura 27 années. Les premières années furent marquées par la maladie (probablement l’épilepsie, une cardiomyopathie) si bien qu’elle dut en ressortir jusqu’en 1539 où elle guérit grâce à S. Joseph. Les visites nombreuses reprirent et sa prière d’oraison s’affadit au point qu’elle l’abandonna un temps en 1541.

 

II)           La réformatrice

a.     La conversion

 

Un jour, une image de Jésus-Christ souffrant la bouleversa : « c’était une représentation si vive de ce que Notre-Seigneur endura pour nous, qu’en voyant le divin Maître dans cet état, je me sentis profondément bouleversée. Au souvenir de l’ingratitude dont j’avais payé tant d’amour, je fus saisie d’une si grande douleur qu’il me semblait sentir mon cœur se fendre ». Elle reprit l’oraison et fut encouragée par les Confessions de S. Augustin. Ayant reçu des grâces spirituelles dans l’oraison, elle en conçut des tourments car son directeur spirituel, mal avisé, la convainquit que cela venait du démon. Mais elle changea de directeur pour prendre à partir de 1555 un jésuite, Juan de Padranos. En 1556, les faveurs augmentèrent mais en 1557, elle fut encouragée par S. François Borgia qui la rassura. Cette année-là, elle eut sa première apparition et vision de l’enfer.

 

Son confesseur, le dominicain Pedro Ibáñez, lui ordonna d’écrire sa vie (1561 – juin 1562). Au sommet de sa vie mystique, Thérèse vécut la transverbération faite par un séraphin et dont on trouva une trace lors de l’autopsie : « Je vis un ange proche de moi du côté gauche… Il n’était pas grand mais plutôt petit, très beau, avec un visage si empourpré, qu’il ressemblait à ces anges aux couleurs si vives qu’ils semblent s’enflammer … Je voyais dans ses mains une lame d’or, et au bout, il semblait y avoir une flamme. Il me semblait l’enfoncer plusieurs fois dans mon cœur et atteindre mes entrailles : lorsqu’il le retirait, il me semblait les emporter avec lui, et me laissait toute embrasée d’un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle m’arrachait des soupirs, et la suavité que me donnait cette très grande douleur, était si excessive qu’on ne pouvait que désirer qu’elle se poursuive, et que l’âme ne se contente de moins que Dieu ».

 

b.     Les fondations

 

En 1560, elle avait fait le vœu, approuvé par le Franciscain S. Pierre d’Alcántara, son maître spirituel et son conseiller, ainsi que par le Dominicain S. Louis Bertrand de toujours aspirer à la plus grande perfection. Ils l’encouragèrent dans son projet de réforme du Carmel. Elle voulait fonder à Ávila un monastère observant strictement la règle de l’Ordre, soit la pauvreté, la solitude et le silence contrairement au monastère de l’Incarnation. En effet, S. Ange avait reconnaître auprès du pape Honorius III la règle obtenue en 1209 par S. Brocard du patriarche de Jérusalem S. Albert Avogadro pour le groupe d’ermites du Mont-Carmel. Elle avait été approuvée une fois adaptée à la vie cénobitique après l’arrivée en Europe à la fin des croisades en 1247 par la Regula bullata d’Innocent IV. Mais elle avait été mitigée en 1432 par Eugène IV et d’autres ensuite.

 

Après deux années de combat, la bulle de Pie IV pour la construction du couvent Saint-Joseph lui fut remise par ordre de frère García de Toledo, OP, à Ávila. Elle avait reçu fin 1561 une somme d’argent d’un de ses frères au Pérou et également l’aide de sa sœur Jeanne. Le couvent fut inauguré le 24 août 1562 : quatre novices du nouvel ordre des Carmélites déchaussées de Saint-Joseph y emménagèrent. Le dépouillement absolu du couvent Saint-Joseph suscita critiques et hostilité chez les édiles et habitants de la cité. Mais l’évêque et les succès de subsistance déjouèrent l’animosité et il devint un modèle. Thérèse y passa les cinq années « les plus tranquilles de son existence ».

 

Les religieuses de la stricte observance ou déchaussées dorment sur une paillasse, portent des sandales de cuir ou de bois, jeûnent huit mois par an, s’abstiennent totalement de viande (sauf contrainte médicale). La clôture du couvent est strictement respectée : les visites sont limitées et au parloir derrière des grilles. Il n’est pas prévu d’en sortir. Le nombre des religieuses est limité à 24 pour garantir le silence et le recueillement dans le couvent, et protéger la vie de prière des religieuses.

 

Spirituellement, elles consacrent 2 heures quotidiennes à l’oraison, en plus des sept offices monastiques habituels de la journée et de la messe. Cette vie contemplative doit être missionnaire : « l’apôtre des apôtres » offrit sa vie entière à Dieu pour la sainteté des ministres de l’Église. Selon elle, une religieuse authentique disciple et amie du Christ, par sa vie offerte dans le silence et la contemplation, peut être d’un très grand prix pour le salut du monde.

 

Thérèse fonda au total dix-sept couvents dans toutes les provinces d’Espagne, ce qui l’amena à être régulièrement sur les routes, par tous les temps, tant pour fonder que pour visiter les couvents. Elle avait obtenu du P. Rossi, supérieur général du Carmel, après sa visite en 1567 à Saint-Joseph, la permission de fonder d’autres couvents de femmes et deux couvents d’hommes. Puis le P. Rubeo de Ravenna autorisa autant de couvents qu’elle le souhaitait. À Malagón, elle rencontra S. Jean de la Croix qui la soutint, lui qui cherchait à réformer les hommes. Il commença avec juste un autre frère par celui de Duruelo le 28 novembre. Cela apporta à Thérèse pour ses carmélites des confesseurs et accompagnateurs spirituels grands orants pouvant les guider même dans les grâces mystiques.

 

En 1571, Thérèse fut nommée, contre sa volonté, prieure du couvent de l’Incarnation, qui lui avait servi de repoussoir. Elle le réforma en douceur en faisant nommer l’année suivante Jean de la Croix comme confesseur. Après avoir terminé son mandat comme prieure, elle reprit ses tournées de fondation. À Almodóvar del Campo, elle prédit en juin 1576 à ses parents qui l’hébergeait le grand avenir du jeune saint Jean-Baptiste de la Conception, futur réformateur de l’ordre des Trinitaires déchaussés.

 

c.     Les épreuves

 

Le livre de la Vie de S. Thérèse avait déjà été soumis à l’Inquisition espagnole mais avait été approuvé. Mais une seconde dénonciation en juillet 1576 par une jeune fille, accueillie comme novice puis expulsée pour indiscipline, entraîna la saisie de tous les livres : l’original et toutes les copies. On considérait que sa pratique de l’oraison mentale et non vocale était propice aux effusions mystiques, telles la glossolalie, les stigmates ou la lévitation assimilés à des signes de possession démoniaque par le manuel Malleus Maleficarum ou Marteau des sorcières. Bien qu’elle fût innocentée, son livre demeura sous séquestre, à son grand désespoir. Il fallut attendre sa mort pour qu’il fut publié aux frais de l’Inquisition.

 

Les grands carmes, non-déchaux, dépossédés de la direction spirituelle des carmélites réformées et jaloux de S. Jean de la Croix, lancèrent une grande offensive contre Thérèse et sa réforme en 1576. Au chapitre général de Plaisance, les définiteurs de l’ordre gelèrent toute nouvelle ouverture de couvent et assignèrent la sainte à rester dans l’un de ses couvents. Elle choisit Saint-Joseph à Tolède. Pour soutenir Thérèse, les religieuses du couvent de l’Incarnation décidèrent de la réélire prieure bien que la règle n’autorisât pas une nouvelle réélection. Le père Valdemoro venu superviser le chapitre d’octobre 1577 interdit formellement aux carmélites de voter pour Thérèse, sous peine d’excommunication, sans succès. Le nouveau nonce fut circonvenu par les grands carmes qui firent démettre le père Gratien, protecteur de Thérèse. Elle demeura stoïque face aux calomnies et diffamations circulant par écrit. C’est d’ailleurs au pire de cette crise qu’elle rédigea son ouvrage majeur Le château intérieur.

 

Le 2 décembre 1577, S. Jean de la Croix fut enlevé par le P. Moldonado et inarcéré pendant 9 mois à Tolède jusqu’à ce qu’il pût s’échapper miraculeusement le 17 août 1578. On cherchait à le contraindre à abjurer la réforme. Sa réclusion sous les toits ne lui donnait que peu de jours mais il y subissait les fortes chaleurs qui s’accompagnaient de coup des geôliers car il était rebelle pour les grands carmes. Chaque semaine il était fouetté et insulté pour vouloir poursuivre la réforme déchaussée. On lui refusa au début même l’accès à la Bible ou autre livre. Mais c’est là qu’il composa son chef d’œuvre, Le Cantique spirituel (Cántico espiritual) appris par cœur. Plus tard, il fut même excommunié par son ordre.

 

Même le roi d’Espagne avec le soutien des évêques ne réussirent pas à convaincre le nonce. Finalement, des carmes déchaussés se rendirent à Rome pour demander la séparation en provinces carmélitaines autonomes des couvents réformés des autres couvents non réformés, ce qui advint le 22 juin 1580 par un décret de Grégoire XIII.

 

Aussi Thérèse put-elle s’adonner aux dernières fondations mais fut épuisée. Après avoir exhorté ses filles par ces paroles qui les firent fondre en larmes : « Mes filles et mesdames, je vous prie, pour l’amour de Dieu, que les règles et les constitutions soient exactement observées, et que vous ne vous arrêtiez pas aux exemples de cette indigne pécheresse qui va mourir ; pensez plutôt à lui pardonner », elle mourut à Alba de Tormes après avoir dit : « À la fin, je meurs en fille de l’Église » et « L’heure est à présent venue, mon Époux, que nous nous voyons ». La cause de la mort fut une métrorragie, peut-être consécutive à un cancer de l’utérus.

 

Son corps fut découvert incorrompu (alors que ses vêtements avaient pourri) et en odeur de sainteté neuf mois plus tard lors d’une première exhumation puis fut déplacé au couvent Saint-Joseph d’Avila en novembre 1585 avant que le duc d’Albe ne se plaignît au pape et le fît restituer en août 1586, toujours de nuit pour éviter les émeutes populaires ne voulant pas qu’on leur volât le corps dans les deux villes. Elle fut béatifiée en 1614 par Paul V, et canonisée en 1622 grâce au père carme Dominique de Jésus-Marie sous Grégoire XV. Elle fut la première femme docteur de l’Église en 1970. Son célèbre poème résume bien sa pensée :

 

« Nada te turbe,

nada te espante,

todo se pasa,

Dios no se muda

La paciencia todo lo alcanza

quien a Dios tiene nada le falta

solo Dios basta »

« Que rien ne te trouble,

Que rien ne t’effraie ;

Tout passe

Dieu ne change pas,

La patience obtient tout ;

Celui qui a Dieu ne manque de rien.

Dieu seul suffit »

 

 

On attribue à S. Thérèse deux expressions, amusantes qui me paraissent consonantes avec sa forte personnalité : « Seigneur, quand on voit comment vous traitez vos amis, on ne s’étonne pas que vous en ayez si peu » alors qu’elle était dans les tribulations d’un voyage et, parlant de ses supérieurs aveuglés par l’idéologie, « Seigneur, ouvrez-leur les yeux ou bien fermez-les leur ».