19e Pentecôte (20/10 - invités à la noce)

Homélie du 19e dimanche après la Pentecôte (20 octobre 2019)

Pour écouter l'homélie, cliquez ici

La parabole des invités au banquet

 

Les persécuteurs du Christ ont été entraînés à le tuer pour trois raisons : à cause de sa gloire ; de sa sagesse, par laquelle il les réfutait ; de sa justice, par laquelle il les rabrouait. Ici, nous avons l’illustration du second motif. Jésus annonce à ses ennemis leur damnation.

  1. L’enseignement du festin des noces

Ce passage de Matthieu ne trouve une certaine équivalence qu’en Lc 14, 16. Il est extrêmement célèbre puisqu’il contient la fameuse expression « Compelle intrare » (Lc 14, 23) qui a été si débattue puisqu’elle évoque la question de la contrainte en matière religieuse sur laquelle il sera intéressant de revenir. St. Grégoire le Grand considère que chez Matthieu, Jésus se réfère au banquet céleste, les noces définitives de l’Agneau de Dieu avec l’humanité rachetée, au Paradis, tandis que Luc se référerait à un repas. Dieu peut exclure du repas, mais ne souhaite pas le faire du banquet céleste.

  1. Le roi-Dieu le Père

Le roi est généralement associé à la personne de Dieu le Père dans la Trinité. Certes, l’image de l’homme-roi pourrait tromper : pourquoi ce rajout ? Origène pense que, si nous, ne sommes pas encore aptes à son règne tel qu’il est, finalement de le voir face à face ; Dieu n’en règne pas moins mais en s’abaissant à régner sur nous à la manière humaine. Même si nous ne comprenons pas tout, c’est peu de le dire, de la Providence divine, Dieu veille : « Tel un aigle qui éveille sa nichée et plane au-dessus de ses petits, il déploie son envergure, il le prend, il le porte sur ses ailes. Le Seigneur seul l’a conduit » (Dt 32, 11). Ce ne sera qu’au Paradis ou, mieux encore, à la fin des temps qu’on le verra alors régner à sa manière : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu » (1 Co 13, 12).

  1. Le Fils-Époux et ses noces

Le Fils est bien sûr Jésus-Christ, vrai Dieu. Il célèbre ses noces. Quatre interprétations sont possibles.

- l’union hypostatique. La personne divine du Fils assume pour toujours une nature humaine qu’il épouse dans le lit nuptial du sein de la Vierge Marie. Cela revient à l’union du Verbe Incarné et de l’Église : « À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un.  Ce mystère est grand : je le dis en référence au Christ et à l’Église » (Eph 5, 31-32). Mystère (en grec) = sacrement (en latin).

- l’union du Verbe avec notre âme. L’âme devient partie prenante de la gloire de Dieu par la foi par laquelle se réalisent nos noces : « Je t’épouserai dans la foi » (Os 2, 20, Vulg.[1]).

- les noces auront lieu dans la résurrection générale, vers laquelle conduit le Christ comme la voie (Jn 14, 6 : « Je suis le chemin »).

- les noces seront consommées lorsque ce qui est mortel en nous sera absorbé par la vie (2 Co 5, 4).

St. Grégoire, démarquant cette parabole de Lc 14, souligne les deux premières interprétations, dans la vie présente, selon que le Christ épouse l’Église et Dieu, notre âme.

  1. La réprobation des Juifs
    1. L’élection des Juifs (v. 3-4)

Les serviteurs sont envoyés pour convier les invités aux noces. On distingue deux appels : soit par les patriarches d’abord : Abraham (Ga 3, 16) et Moïse (Nb 12, 7) puis les prophètes (Am 3, 7). Mais les Juifs ont l’esprit rebelle et la nuque raide. Cela leur est reproché depuis Moïse lui-même après le veau d’or (Dt 31, 27) jusqu’à St. Étienne : « Vous qui avez la nuque raide, vous dont le cœur et les oreilles sont fermés à l’Alliance, depuis toujours vous résistez à l’Esprit Saint ; vous êtes bien comme vos pères ! » (Ac 7, 51).

Une autre invitation est adressée, qui indique aussi bien l’accroissement de générosité de l’hôte que de méchanceté chez celui qui se récuse. La seconde invitation renvoie plus explicitement à la réfection spirituelle, puisque le repas fait penser à : « La Sagesse a bâti sa maison, elle a taillé sept colonnes. Elle a tué ses bêtes, et préparé son vin, puis a dressé la table. Elle a envoyé ses servantes, elle appelle sur les hauteurs de la cité » (Pr 9, 2).

Les bêtes grasses peuvent évoquer l’âme ayant reçu tout ce qui est nécessaire à sa formation : « Mon âme est comme remplie de graisse et de moelle » (Ps 62, 6, Vulg)[2], en particulier par la Sainte Écriture. Pour St. Grégoire : les taureaux, plus combattifs, seraient les pères de l’Ancien Testament (avec la loi du talion), voire plus spécifiquement les prêtres (qui utilisaient ces taureaux) et les bêtes grasses évoqueraient les pères du Nouveau Testament, descendants des vrais prophètes, qui ont tout quitté pour le Christ et sont nourris du Verbe même de Dieu qui s’est fait le pain vivant descendu du Ciel (Jn 6, 51). Le fait que ces bêtes soient égorgées pourrait montrer que Dieu, a préparé des exemples de vie par les martyrs et saints des deux testaments, comme Job ou Saint-Étienne : « prenez pour modèles d’endurance et de patience les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur » (Jc 5, 10). Et bien sûr quel plus grand martyr que celui de Jésus sur la Croix ?

  1. Le refus des Juifs (v. 5-7)

Le refus est motivé par deux raisons : négligence ou méchanceté. Les négligents se laissent accaparer par les affaires de ce monde[3]. Pour la vigne, l’excuse semblerait valable. Mais le Seigneur ne l’accepte pas, car aucune réalité temporelle ne peut empêcher de venir vers Dieu. Il faut préférer la vigne du Seigneur plutôt que la sienne (cf. Ps 79 ; Mt 20, 1-16). Le péché est justement de ne pas respecter la hiérarchie des valeurs : aversion d’auprès de Dieu Créateur pour une conversion vers ses créatures, nécessairement inférieures (aversio a Deo et conversio ad creaturas). Finalement, l’homme recherche alors plus une gloire humaine (Jn 12, 43 : « ils aimaient la gloire qui vient des hommes plus que la gloire qui vient de Dieu »). Peut-être même une certaine avarice pourrait les conduire, cherchant à faire des affaires (le commerce) mêmes les jours réservés à Dieu (Jr 6, 13 : « Du plus petit jusqu’au plus grand, ils sont tous assoiffés de profits »).

Les méchants vont jusqu’à persécuter les serviteurs : les apôtres (littéralement : ceux qui sont envoyés) prédicateurs. Tous les apôtres sont justement morts martyrs. Jésus l’annonce un peu plus loin : « Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés » (Mt 23, 37)[4]. En cela, ils sont de bons disciples puisqu’ils partagent la mort de leur maître.

Vient ensuite leur punition. Autant le roi était qualifié d’homme au début, autant il ne l’est plus ici. C’est que la colère pour Dieu n’est pas un bouleversement émotionnel comme pour un homme, mais une punition (cf. Dies iræ). Certains hérétiques ont d’ailleurs coutume d’objecter que le Dieu de l’Ancien Testament ne serait pas bon puisqu’il ordonnerait de punir. La punition intervient déjà au niveau terrestre avec les destructions ordonnées par Titus et Vespasien et prophétisées par Jésus pour le Temple, mais est aussi céleste par l’enfer.

  1. La vocation des païens
    1. Les Juifs se sont rendus indignes de l’élection

Le roi change donc l’invitation. Il donne d’abord la raison de son ordre puis le formule. « Les invités n’en étaient pas dignes » (v. 8). Cette fois-ci, par « le repas de noce est prêt », on peut comprendre l’Incarnation du Fils de Dieu (« Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? » Is 5, 4). Comme dans la parabole des vignerons homicides (Mt 21, 33-45) qui fut racontée par Jésus dans le chapitre précédent. Les serviteurs sont envoyés puis le Fils au nom du maître mais tous sont mis à mort par les mauvais vignerons. Et voici la finale : « Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. Et tout homme qui tombera sur cette pierre s’y brisera ; celui sur qui elle tombera, elle le réduira en poussière !’ ». En entendant les paraboles de Jésus, les grands prêtres et les pharisiens avaient bien compris qu’il parlait d’eux ».

Paul et Barnabé en tirèrent les conséquences quand ils virent que les Juifs n’accueillaient pas leur prédication : « Puisque vous la rejetez et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les nations païennes » (Ac 13, 46). Finalement, c’est l’application pratique du précepte du Seigneur étendu à tout un peuple qui a la nuque raide : « Si l’on ne vous accueille pas et si l’on n’écoute pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville, et secouez la poussière de vos pieds ». Prenons garde, nous Français, qu’il ne nous arrive pas la même chose si nous n’étions fidèles à la vocation qu’a notre patrie d’éducation spirituelle des peuples[5] !

  1. Évangéliser tout le monde mais le monde sera jugé

« Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce » (v.9). Les païens ou Gentils dont nous sommes issus, sont encore en-dehors du chemin de la Vérité qu’est le Christ, même s’ils errent, par différentes philosophies, pas toujours si loin. C’est d’ailleurs ainsi que St. Paul pratiquait. Devant l’aréopage, il partit de leur croyance en un Dieu inconnu (Ἄγνωστος Θεός) pour les évangéliser (Ac 17, 23).

Ceux qui avaient des vertus civiles et les autres qui en étaient dénués sont tous potentiellement touchés par l’évangélisation. Tous les hommes sont ainsi rassemblés dans l’Église : bons et mauvais. Le tri n’a pas encore été fait comme pour les bons poissons tirés du filet (Mt 13, 48). Au jour de la mort comme au jugement dernier, le véritable tri sera fait par Celui-là même qui peut sonder les reins et les cœurs.

Le vêtement de noces (v. 11) n’est rien d’autre que le Christ : « mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ » (Rm 13, 14). Lui seul, par le baptême a pu effacer les anciennes différences : « En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. Et si vous appartenez au Christ, vous êtes de la descendance d’Abraham : vous êtes héritiers selon la promesse » (Ga 3, 27-29). Revêtir le Christ signifie qu’on lui ressemble, soit par la charité pour les confesseurs, soit par le type de mort : ceux qui ont subi le martyre.

Conclusion :

Celui qui est appelé « ami » se voit pourtant reprocher son comportement. Ami il l’est en tant qu’aimé de Dieu. Mais l’aimé ne veut pas aimer en retour l’amant qu’est Dieu. Il ne rend pas amour pour amour. Tous les hommes, même les mauvais, sont appelés au Royaume de Dieu : « il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45). Mais les méchants ne peuvent pas y pénétrer à moins de se convertir. L’homme dans sa conscience sait s’il est bon ou mauvais. Elle ne peut jamais être totalement éteinte. Le pécheur impénitent ne peut donc que rester coi : il n’a rien à rétorquer, il est convaincu par Dieu de son péché : « Comment l’homme pourrait-il avoir raison contre Dieu ? Si l’on s’avise de discuter avec lui, on ne trouvera pas à lui répondre une fois sur mille » (Job 9, 2-3).

La punition est double : la peine du dam ou privation de Dieu et la peine des sens. L’homme est mu par ses désirs, symbolisés par les pieds qui lui seront désormais entravés. Il ne pourra plus se convertir une fois mort : « Tout ce que peut faire ta main, fais-le tout de suite, car il n’y aura ni action, ni connaissance dans l’enfer dont tu te rapproches » (Qo 9, 10) [6]. Il ne peut progresser dans la connaissance de la vérité qu’ici-bas. Cela lui apporte la lumière intérieure. Après, il sera trop tard : il sera jeté en enfer où règnent les ténèbres extérieures. L’âme et le corps seront à la fin des temps plongés dans la noirceur de leurs pensées de tristesse (les pleurs) et de colère (les grincements de dents). Choisissons donc tant qu’il est encore temps : « Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus » évoque « Mais elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent » (Mt 7, 14).

 


[1] Vulgate : « et sponsabo te mihi in fide » est devenu aujourd’hui : « je ferai de toi mon épouse dans la loyauté », ce qui, une nouvelle fois, fait perdre l’interprétation classique.

[2] L’hébreu étant une langue très concrète, lit cela, bien rendu dans la Vulgate, plus littérale : « sicut adipe et pinguidine repleatur anima mea et labia exultationis laudabit os meum » alors qu’aujourd’hui on ne le voit plus : « Comme par un festin je serai rassasié ; la joie sur les lèvres, je dirai ta louange ».

[3] Elles sont mieux explicitées d’ailleurs en Lc. 12, 18-20 : « ils se mirent tous, unanimement, à s’excuser. Le premier lui dit : ‘J’ai acheté un champ, et je suis obligé d’aller le voir ; je t’en prie, excuse-moi’. Un autre dit :’J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je pars les essayer ; je t’en prie, excuse-moi’. Un troisième dit : ‘Je viens de me marier, et c’est pourquoi je ne peux pas venir’ ».

[4] « Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous bâtissez les sépulcres des prophètes, vous décorez les tombeaux des justes, et vous dites : ‘Si nous avions vécu à l’époque de nos pères, nous n’aurions pas été leurs complices pour verser le sang des prophètes’ (…). Voici que moi, j’envoie vers vous des prophètes, des sages et des scribes ; vous tuerez et crucifierez les uns, vous en flagellerez d’autres dans vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville ; ainsi, sur vous retombera tout le sang des justes qui a été versé sur la terre, depuis le sang d’Abel le juste jusqu’au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez assassiné entre le sanctuaire et l’autel » (Mt 23, 30-31.34-35).

[5] Homélie de St. Jean-Paul II au Bourget, 1er juin 1980 : « Alors permettez-moi, pour conclure, de vous interroger : France, Fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? Permettez-moi de vous demander : France, Fille de l’Église et éducatrice des peuples, es-tu fidèle, pour le bien de l’homme, à l’alliance avec la sagesse éternelle ? Pardonnez-moi cette question. Je l’ai posée comme le fait le ministre au moment du baptême. Je l’ai posée par sollicitude pour l’Église dont je suis le premier prêtre et le premier serviteur, et par amour pour l’homme dont la grandeur définitive est en Dieu, Père Fils et Saint-Esprit ».

[6] « quodcumque potest manus tua facere instanter operare quia nec opus nec ratio nec scientia nec sapientia erunt apud inferos quo tu properas » est lu aujourd’hui : « Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le avec la force dont tu disposes, car il n’y a ni travaux, ni projets, ni science, ni sagesse au séjour des morts où tu vas ».