Octobre 2020

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Christ-Roi (25 oct. - lect. thom.) 0

Homélie du Christ-Roi (dimanche 28 octobre 2018)

Commentaire de l’évangile du Christ-Roi

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L’évangile du Christ-Roi (Jn 18, 33-37) se démarque de celui du 22e dimanche où il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu car en cette fête, le Fils de Dieu entend être honoré publiquement comme Roi de toutes les nations.

  1. Pilate interroge Jésus
    1. L’interrogation

Pilate pour bien remplir son office de juge, voulut se faire sa propre opinion plutôt que de souscrire sans examen à l’accusation du grand prêtre : « Tu ne suivras pas la foule pour faire le mal ; et quand tu déposeras dans un procès, tu ne t’aligneras pas sur son opinion pour faire dévier le droit » (Ex 23, 2). Il était sorti entendre les Juifs qui ne pouvait pénétrer son palais au risque de contracter une impureté rituelle avant la Pâques (Jn 18, 28). Il rentra dans son prétoire pour instruire cette cause à frais nouveaux, à huis-clos. Le Christ, éloigné du tumulte des Juifs, pût répondre plus tranquillement : « La cause d’un inconnu, je l’étudiais à fond » (Jb 29, 16).

En interrogeant : « Es-tu le roi des Juifs ? » (v. 33), Pilate montrait que les Juifs lui avaient livré Jésus sous ce prétexte politique puisqu’un motif religieux (un blasphème en se faisant fils de Dieu) aurait été écarté par l’occupant païen : « Nous avons trouvé cet homme en train de semer le trouble dans notre nation : il empêche de payer l’impôt à l’empereur, et il dit qu’il est le Christ, le Roi » (Lc 23, 2). Il se ferait roi à la place de Tibère qui faisait et défaisait les rois vassalisés comme Hérode. Ce témoignage est faux, exactement contraire à ce qu’avait dit Jésus. La réponse fut plus que vague : « S’il n’était pas un malfaiteur, nous ne t’aurions pas livré cet homme » (v. 30). La gravité se concluait de la peine de mort qu’ils requéraient.

    1. L’examen

Jésus s’abstint de répondre mais interrogea à son tour sur l’origine de l’affirmation. Parfois l’homme interroge pour connaître une réalité ignorée comme le disciple avec son maître. Mais d’autres fois, le maître interroge le disciple sur une réalité déjà connue mais il veut connaître la réponse au sujet de laquelle il interroge. C’est ainsi que Jésus interroge Pilate, en maître. Par sa science infuse (ST III, 11), il connaît tout, à la fois ce sur quoi il interrogeait et ce que Pilate allait répondre. Il interroge donc pour notre instruction, afin que nous sussions ce que Juifs et Gentils pensaient de sa royauté et ce qu’il fallait en penser.

Pilate estimait qu’il n’avait pas à chercher si Jésus était le roi des Juifs, mais plutôt à ceux dont il se disait roi : « Chacun a pour ennemis les gens de sa maison » (Mi 7, 6). C’était donc la responsabilité du peuple et des grands prêtres. Le poisson pourrit toujours par la tête : « Les princes et les notables ont été les premiers à mettre la main à cette infidélité » (Esd 9, 2).

  1. La réponse du Christ
    1. Mon royaume n’est pas de ce monde : écarter le manichéisme

Jésus écarta d’abord un faux soupçon. Son Royaume est d’ordre spirituel et ne saurait concurrencer les pouvoirs laïques pourvu qu’ils restent dans leur propre domaine de compétence. Dans l’histoire, l’hérésie manichéenne puis cathare abusèrent de cette affirmation de la spiritualité du royaume du Christ en faisant accroire qu’il y aurait deux dieux et deux royaumes. Un dieu bon, ayant son royaume dans la lumière et spirituel s’opposerait à un dieu mauvais, régnant sur les ténèbres assimilées au monde physique car ils rejetaient toutes les réalités corporelles (la vie conjugale, la nourriture).

Pourtant les réalités terrestres sont toutes voulues par Dieu : « Tout ce que veut le Seigneur, il le fait au ciel et sur la terre, dans les mers et jusqu’au fond des abîmes » (Ps 134, 6) ou « Dieu est le roi de la terre » (Ps 46, 8). Elles ne doivent pas être totalement méprisées, simplement replacées à leur juste niveau inférieur aux réalités spirituelles. Le Christ corrige Pilate qui croyait qu’il ambitionnerait de régner de manière terrestre (corporaliter), un royaume illicite contre l’empereur.

    1. Deux sens au terme regnum

Regnum désigne plusieurs choses. Si on comprend le royaume, « mon royaume » désigne ceux qui croient en Jésus : « Pour notre Dieu, tu en as fait un royaume et des prêtres : ils régneront sur la terre » (Ap 5, 10). Mais il ne dit pas : « n’est pas dans ce monde » comme en Jn 17, 11 mais « n’est pas de ce monde ». Par l’amour et l’imitation, les croyants fidèles sont arrachés à ce monde par l’élection de la grâce : « Nous arrachant au pouvoir des ténèbres, il nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé » (Col 1, 13).

Si on comprend regnum comme royauté, cela signifie que son pouvoir et l’autorité par laquelle il est roi ne viennent pas de causes mondaines et du choix des hommes, mais du Père lui-même : « Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite » (Dn 7, 14). Autrement, il se serait facilement défendu par ses serviteurs (ministros – ὑπηρέται) comme un gouverneur soutenant son pouvoir par les militaires. S. Pierre, en dégainant l’épée, ne comprit pas encore que Jésus, vrai Dieu, n’avait pas besoin que des hommes l’aidassent. Ici-bas, on n’est pas puissant tout seul mais avec des serviteurs comme la maison de David montant tandis que régressait celle de Saül (2 S 3, 1). Au contraire, un roi d’en haut (supernus rex) est si puissant par lui-même qu’il donne sa puissance à ses serviteurs (servis) sans besoin de ministros ou d’alliés. Ces serviteurs recevant son pouvoir sont d’abord les anges qui le servaient comme au désert (Mc 1, 13) et dont il aurait pu lever douze légions (Mt 26, 53). Puis les prêtres.

  1. Royauté du Christ et vérité
    1. Je suis venu rendre témoignage à la vérité (v. 37)

Pilate ne comprit toujours pas bien (v. 37) en quoi le Christ était roi. Il s’imaginait que son royaume serait matériel et loin de ses frontières car il n’était pas éclairé par l’Esprit-Saint dans la foi : « L’homme naturel (ψυχικὸς δὲ ἄνθρωπος) n’accueille pas ce qui vient de l’Esprit de Dieu » (1 Co 2, 14, Vulg). En effet, « ce qu’est chacun détermine la façon dont la fin lui apparaît » : celui qui ne juge que d’après la connaissance sensible n’a pas accès aux choses surnaturelles révélées par l’Esprit-Saint (« Le sot ne reçoit pas les paroles de prudence, à moins que tu ne lui dises ce qui est déjà dans son cœur » (Pr 18, 2) ; « Il parle comme à quelqu’un qui dort, celui qui raconte la sagesse à un sot (Si 22, 9) »). Jésus confessa finalement qu’il était roi devant Pilate, mais à demi-mots, en prenant distance (« c’est toi qui dis que »). Il n’est pas roi à la manière dont Pilate le comprenait, mais ne nia pas puisqu’il est spirituellement Roi des rois.

Il montra ensuite le mode et la raison de sa royauté. Suivant S. Augustin pour qui le royaume du Christ est formé de ceux qui croient en lui, le Christ règne sur les croyants. Il est venu dans le monde pour les rassembler et leur acquérir un royaume comme dans la parabole : « Un homme de la noblesse partit dans un pays lointain pour se faire donner la royauté et revenir ensuite » (Lc 19, 12). « Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci » (v. 37) évoque sa naissance charnelle, dans la nature humaine, d’une femme mais envoyé par le Père éternel (Ga 4, 4). Jésus est la Vérité (Jn 14, 6). « Moi, je me rends témoignage à moi-même, et pourtant mon témoignage est vrai, car je sais d’où je suis venu, et où je vais ; mais vous, vous ne savez ni d’où je viens, ni où je vais » (Jn 8, 14). Étant Dieu, il sait toutes choses alors que l’homme erre toujours entre les deux acceptions du royaume. Jésus prépare son royaume en manifestant qu’il est la Vérité, faisant la volonté du Père. La vérité est une lumière donnée à l’intelligence et Jésus est la Lumière comme le proclame le credo.

Pour S. Jean Chrysostome, le Christ est roi par un pouvoir divin, d’en-haut car éternellement engendré du Père : « Dieu de Dieu et de même Roi de Roi » (cf. Ps 2, 6-7, Vulg : « Ego autem constitutus sum rex ab eo »). Il a assumé une nature humaine pour témoigner sur Terre de cette Vérité.

    1. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix (v. 37)

Jésus, le roi, appelle « royaume » ceux qui lui sont soumis (subditos). Il compare son règne et le travail du bon pasteur : « les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix » (Jn 10, 4, cf. 10, 27). Comme le pasteur fait paître les brebis (cf. Ez 34, 2), le roi soutient ses sujets. Écouter sa voix ne se fait pas que par les oreilles, extérieurement, mais intérieurement, en croyant, aimant et accomplissant l’œuvre : « Quiconque a entendu le Père et reçu son enseignement vient à moi » (Jn 6, 45).

Certes, toutes les créatures sont de Dieu. Pourtant tous ne l’écoutent pas ! Si tous sont de Dieu par la création, seuls certains sont de Dieu par l’amour (affectus) et l’imitation, seul moyen de lui appartenir vraiment et qui ouvre la porte du Paradis. Les autres s’entendront dire : « Vous n’êtes pas de Dieu » (Jn 8, 47). Il ne dit pas : « quiconque écoute ma voix est de la vérité », alors nous serions de la vérité parce que nous croyons. En réalité, nous croyons parce que nous sommes de la vérité. Nous recevons le don de Dieu par lequel nous croyons et aimons la vérité : « tout cela vient de Dieu qui, pour le Christ, vous a fait la grâce non seulement de croire en lui mais aussi de souffrir pour lui » (Ph 1, 28-29).

Conclusion :

Mgr Lefebvre déplorait à juste titre dans Ils l’ont découronné que l’Église eût abandonné cette doctrine du Christ-Roi qui exige que les États reconnaissent la royauté du Christ qui est la Vérité et mérite en toute justice le respect dû à son rang que même Pilate reconnut officiellement en apposant la tablette INRI au-dessus de la tête du divin crucifié et en défendant vigoureusement son choix contre les Juifs (Jn 19, 19-22). Pour nous, reconnaître sa voie signifie adhérer amoureusement à Jésus, seule manière de vivre adéquatement la liberté humaine qui ne saurait être un arbitraire changeant au gré des modes du moment, un caprice de moderniste.

20e Pentecôte (18 oct. guérison à distance et foi) 0

20e dimanche après la Pentecôte (18 octobre 2020)

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Le miracle de la guérison du fils du fonctionnaire et la foi

L’évangile (Jn 4, 46-53) invite à méditer sur un miracle de guérison opéré à distance, cas unique dans les Évangiles et in fine sur la foi qui naît par l’enseignement (en Samarie au puits de Jacob qui précède notre épisode) ou par les miracles (à Cana de Galilée).

  1. Une distance pour rejoindre Jésus : géographie de la diffusion de la foi
    1. Judée, Samarie, Galilée

Jésus est en route. Il remonte de Jérusalem en Judée et après la Samarie atteint la Galilée. Il va d’une région que les Juifs estiment plus pure religieusement, à la Samarie, où la foi n’est pas centrée sur Jérusalem mais sur le Mont Garizim (Jn 4, 20 : « Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem »). La « Galilée des Nations » (Mt 4, 15) car de peuplement mixte depuis l’invasion des Assyriens en 722 av. JC. et sous le pouvoir d’un vassal de Rome : le Tétrarque hérétique Hérode. Cette géographie évoque la possibilité pour toutes les nations, à la fin des temps, de se convertir : « l’endurcissement d’une partie d’Israël s’est produit pour laisser à l’ensemble des nations le temps d’entrer. C’est ainsi qu’Israël tout entier sera sauvé » (Rm 11, 25-26).

Le lieu du miracle est désigné d’abord génériquement (la Galilée) puis spécifiquement (Cana). Dans sa patrie, Jésus ne fut pas reçu : « Et il ne fit pas beaucoup de miracles à cet endroit-là, à cause de leur manque de foi » (Mt. 13, 58). L’apparente contradiction entre « lui-même avait témoigné qu’un prophète n’est pas considéré dans son propre pays » et « les Galiléens lui firent bon accueil, car ils avaient vu tout ce qu’il avait fait à Jérusalem pendant la fête de la Pâque, puisqu’ils étaient allés eux aussi à cette fête » (Jn 4, 44-45) s’explique comme une exception qui n’infirme pas le cas général (cf. Mt 11, 23).

    1. Nul n’est prophète en son pays

Pourquoi un prophète ne serait-il pas considéré chez lui ? Le clergé devrait se souvenir de la raison avancée par Origène ! Plus on a un commerce habituel avec les hommes, plus s’installe une certaine familiarité, et plus diminue la révérence innée faisant surgir le mépris. Sans doute parce qu’on découvre alors les défauts de l’autre. Nous ne révérons que ce que nous n’approchons pas de trop près comme une famille royale qui doit garder son aura de mystère.

Chez Dieu toutefois, l’inverse se produit : plus on le fréquente en l’aimant et le contemplant, plus on connaît ses perfections (car lui seul est vraiment parfait et infini) et le contraste nous fait comprendre notre petitesse et nous rend donc humbles[1].

  1. Une distance spirituelle : l’homme pécheur manquant d’une foi affermie
    1. Le fonctionnaire royal

Le miracle intéresse trois personnes : le malade, l’intercesseur, le guérisseur. Le malade est fils d’un fonctionnaire royal (qualité), retenu à Capharnaüm (lieu), souffrant de fièvre (symptôme). Comparons avec Mt 8, 5-13 malgré quatre différences majeures : un centurion, dont le serviteur/esclave (fils en Lc 7, 1-10) est paralysé ; il refuse le déplacement de Jésus qui était à Capharnaüm car une guérison à distance suffit.

Un fonctionnaire royal du tétrarque Hérode vit donc à Capharnaüm (Kfar Nahum : village de la consolation/compassion). L’homme parcourt à pied 26 km de Cana à Capharnaüm sur la durée d’une nuit (hier). Cet homme n’a pas une fois encore solide. La distance symbolise son cheminement. Mais il est prêt à ce déplacement lointain pour l’amour de son fils. Il voudrait que Jésus vienne chez lui mais il se contentera de sa parole comme les lépreux que Jésus renvoyait aux prêtres et dont la guérison intervint sur le chemin (Lc 17, 14).

    1. Une foi balbutiante

Le fonctionnaire royal n’a pas une fois affirmée. S’il croyait en l’homme Jésus, il ne reconnaissait pas en lui le Fils de Dieu. Or, Dieu peut guérir à distance puisqu’il est partout présent (Jér 23, 24 : « Ne suis-je pas celui qui remplit le ciel et la terre ? »). De plus, il attendit que Jésus entrât en Galilée au lieu d’aller le trouver en Judée comme préférant tout essayer, même un pis-aller. Cela rappelle l’homme demandant la guérison de son fils possédé par un démon muet : « Je crois, viens au secours de mon manque de foi » (Mc 9, 14-27).

Les infidèles ne peuvent être touchés par l’enseignement doctrinal car la foi surpasse la raison et ils ne reconnaissent pas l’autorité des Écritures. Il leur faut donc des signes ou miracles (1 Co 14, 22 : « un signe non pour les croyants, mais pour ceux qui ne croient pas »). Jésus lui reproche d’avoir grandi parmi les Juifs et donc de connaître la Loi mais de réclamer un miracle. Prodiges ou miracles sont plus forts (prodigium < porrodicium : dire plus en avant) et annoncent l’avenir où Jésus « essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur » (Ap 21, 4). Toutefois, sa persévérance est à inscrire à son crédit et montre un progrès dans la foi (Lc 18, 1 : « Jésus disait à Ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager »).

Jésus ne se déplace pas car il veut confondre notre orgueil qui délaisserait l’esclave d’un simple centurion mais honorerait le fils d’un haut fonctionnaire royal car nous sommes toujours plus prompts à offrir nos services aux grands hommes qu’aux petits. Lui, Seigneur de toute chose, ne se récuse pas à cet abaissement : « Rends toi aimable à l’assemblée des pauvres » (Eccl 4, 7). Le fonctionnaire n’a pas atteint le degré de foi du centurion et croit que Jésus doive se déplacer pour agir. En refusant de se déplacer, Jésus, lui montre sa puissance.

    1. La distance du péché

Aujourd’hui, la distance entre Jésus Christ et nous est moins géographique ou même chronologique (puisque, par le sacrifice de la messe, sommes mystiquement transportés à la Passion puisqu’est rendu présent l’unique Sacrifice de la Croix). Non, la distance est plus spirituelle. Trois fois nous répétons avant la communion : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit mais dîtes seulement une parole et je serai guéri », directement inspiré des parallèles à notre évangile. En Luc, le centurion romain n’osant déranger lui-même Jésus avait envoyé une délégation de Juifs dont il est bienfaiteur, puis des amis : « Seigneur, ne vous dérangez pas d’avantage, car je ne mérite pas que vous entriez sous mon toit ; aussi bien ne me suis-je pas jugé digne de venir vous trouver. Mais dites un mot et que mon enfant soit guéri ». Puis vint l’exemple frappant de l’obéissance du soldat à ses supérieurs (« Car moi, qui n'ai rang que de subalterne, j'ai sous moi des soldats, et je dis à l'un : ‘Va !’ et il va, et à un autre : ‘Viens !’ et il vient, et à mon esclave : ‘Fais ceci !’ et il le fait »).

Cette distance morale entre la créature pécheresse et le Créateur parfait rappelle que « Simon-Pierre se jeta aux genoux de Jésus, en disant : ‘Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur !’ La frayeur en effet l'avait envahi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause du coup de filet qu'ils venaient de faire » (Lc 5, 8-9). Il faut donc reconnaître ses péchés : « Pitié pour moi, Seigneur, guérissez-moi car j'ai péché contre Vous ! ». Là l’urgence est grande, l’enfant, donc la créature pécheresse aimée de Dieu, commence à mourir (Jc 1, 15 : « la convoitise conçoit et enfante le péché, et le péché, arrivé à son terme, engendre la mort »).

  1. Une distance surmontée par la foi humblement demandée
    1. La foi est pontifex : elle construit des ponts

Pour que Dieu puisse œuvrer en nous, créons cette saine distance contre le fusionnel psycho-affectif ambiant. Elle permet à Dieu de déployer sa puissance. Saine distance créée par le don de l’Esprit-Saint qu’est la crainte de Dieu qui tempère le don de la piété qui pourrait tendre à trop de familiarité. Distance morale partant du constat réaliste de notre péché mais ose pourtant s’appuyer sur l’aveu de sa propre faiblesse pour se confier à Dieu. Le verbe « infirmabatur » de l’enfant malade renvoie à St. Paul : « car, lorsque je suis faible (infirmor), c'est alors que je suis fort » (1 Co 12, 1). Faible de soi, fort de Dieu : c’est le propre des vertus théologales qui ne viennent pas de notre effort comme les vertus cardinales mais de Dieu.

L’autre distance provient du sacrement. Si nous ne voyons pas encore Jésus, caché sous les saintes espèces, nous croyons qu’il est pourtant là corporellement et spirituellement, dans sa divinité et son humanité : « Or la foi est la garantie des biens que l'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit pas » (He 11, 1) avec tout son poids métaphysique[2]. Regardons dans nos vies ce que Dieu a déjà opéré : nous donnant l’existence, ses dons et des grâces plus rares. Pour lui demander (épiclèse) la configuration à son Fils, faisons, comme à la messe, anamnèse (parce que dans le passé vous nous avez donné cela, nous vous implorons aujourd’hui pour recevoir cette grâce particulière). L’espérance et la foi se nourrissent de la certitude de ce que Dieu a déjà donné et de la confiance qu’il continuera à agir ainsi dans nos vies.

La guérison intervint à la 7e heure, soit 1 heure après la rencontre avec la Samaritaine, comme si on voyait une progression vers l’heure de la mort consommant le sacrifice du Christ (la 9e heure). La fièvre (pyretos en grec, étymologiquement liée au feu (cf. pyromane) rapproche de l’eau de la Samaritaine. L’eau et le feu symbolisent l’Esprit-Saint. Le chiffre 7 fait allusion aux 7 sacrements, canaux ordinaires de l’Esprit divin par lesquels opère le salut de l’homme pécheur. La foi, la vie dans l’Esprit, apporte une certaine quiétude, comme le 7e jour alors que l’âme inquiète ronge le pécheur (Is 30, 15 : « si vous vous reposez, vous serez sauvés »).

    1. L’obéissance du fonctionnaire royal

Le fonctionnaire croit à la parole de Jésus annonçant que son fils vit. Il se met donc en chemin car il progresse dans la foi, même si elle est encore imparfaite. Il avance plutôt que de stagner, ce qui serait déjà régresser (in via enim Dei non proficere, deficere est).

En chemin, ses serviteurs lui annoncent la guérison de son fils. Pourquoi le devancent-ils sur son chemin de retour ? Le fils guéri et croyant que Jésus se déplacerait, ils ne voulaient pas le déranger. La foi du fonctionnaire, pas encore solide vérifie l’horaire de la guérison pour la relier ou non à la parole de Jésus. Or la parole de Dieu est performative (Ps 33, 9 : « Il parla, et ce qu'il dit exista ; il commanda, et ce qu'il dit survint »). Sa foi affermie rejaillit sur toute sa maison, famille et serviteurs compris, qui l’embrassèrent unanimement. Sa foi est littéralement un chemin de conversion (retour sur soi/chez soi dans l’état originel de créature aimée de Dieu).

Conclusion

Les Galiléens furent plus lents que les Samaritains qui crurent sur le seul témoignage d’une femme de mauvaise vie avant de rencontrer le Sauveur lui-même (Jn 4, 41 : « Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de sa parole à lui, et ils disaient à la femme : ‘Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous L’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde’ »). Les Galiléens eurent le miracle de l’eau changée en vin puis cette guérison.

Ce double miracle s’interprète spirituellement comme les deux avènements du Christ et les deux effets que la Parole de Dieu a dans les âmes. Elle réjouit la créature (cf. « introibo ad altare Dei qui lætificat juventutem meam » (Ps. 42, 4) : « J'avancerai jusqu'à l'autel de Dieu, vers Dieu qui est toute ma joie »). Cette joie est le vin des noces de Cana « qui réjouit le coeur de l'homme » (Ps 103, 15). Ensuite, la Parole guérit (cf. Sag 16, 12 : « Ni plante ni onguent ne fut leur remède, mais ta Parole, Seigneur, elle qui guérit tout ») comme ce fils du fonctionnaire.

Le premier avènement, dans la Crèche, est lié à la joie (Lc 2, 10-11 : « Voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur »). Le second avènement sera pour enlever nos péchés infirmités et nos peines, configurant nos corps à sa gloire, ce qui implique parfois la souffrance de la cautérisation du Purgatoire.

 

[1] Cf Job 42, 5 : « C’est par ouï-dire que je vous connaissais, mais maintenant mes yeux vous ont vu. C’est pourquoi je me rétracte et me repens sur la poussière et sur la cendre ».

[2] « Est autem fides sperandorum substantia, rerum argumentum non apparentium ». « Ἔστιν δὲ πίστις ἐλπιζομένων ὑπόστασις, πραγμάτων ἔλεγχος οὐ βλεπομένων ». Hypostasis est le fondement même de l’être.

 

19e dimanche (11/10 - festin noces - lect. thom.) 0

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La parabole des invités au banquet

Les persécuteurs du Christ ont été entraînés à le tuer pour trois raisons : à cause de sa gloire ; de sa sagesse, par laquelle il les réfutait ; de sa justice, par laquelle il les rabrouait. Ici, nous avons l’illustration du second motif. Jésus annonce à ses ennemis leur damnation.

  1. L’enseignement du festin des noces

Ce passage de Matthieu ne trouve une certaine équivalence qu’en Lc 14, 16. Il est extrêmement célèbre puisqu’il contient la fameuse expression « Compelle intrare » (Lc 14, 23) si débattue puisqu’elle évoque la contrainte en matière religieuse. St. Grégoire le Grand considère que chez Matthieu, Jésus se réfère au banquet céleste, les noces définitives de l’Agneau de Dieu avec l’humanité rachetée, au Paradis, tandis que Luc se référerait à un repas. Dieu peut exclure du repas, mais ne souhaite pas le faire du banquet céleste.

    1. Le roi – Dieu le Père

Le roi est généralement associé à la personne de Dieu le Père dans la Trinité. Certes, l’image de l’homme-roi pourrait tromper : pourquoi ce rajout ? Si nous ne sommes pas encore aptes à son règne tel qu’il est, à le voir face à face ; Dieu n’en règne pas moins mais en s’abaissant à régner sur nous à la manière humaine (Origène). Même si nous ne comprenons pas tout de la Providence divine, Dieu veille : « Tel un aigle qui éveille sa nichée et plane au-dessus de ses petits, il déploie son envergure, il le prend, il le porte sur ses ailes. Le Seigneur seul l’a conduit » (Dt 32, 11). Ce ne sera qu’au Paradis ou, mieux encore, à la fin des temps qu’on le verra alors régner à sa manière : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu » (1 Co 13, 12).

    1. Le Fils – Époux et ses noces

Le Fils est bien sûr Jésus-Christ, vrai Dieu. Il célèbre ses noces. Quatre interprétations sont possibles.

- l’union hypostatique. La personne divine du Fils assume pour toujours une nature humaine qu’il épouse dans le lit nuptial du sein de la Vierge Marie. Cela revient à l’union du Verbe Incarné et de l’Église : « À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un.  Ce mystère est grand : je le dis en référence au Christ et à l’Église » (Eph 5, 31-32). Mystère (en grec) se dit sacrement (en latin).

- l’union du Verbe avec notre âme. L’âme devient partie prenante de la gloire de Dieu par la foi par laquelle se réalisent nos noces : « Je t’épouserai dans la foi » (Os 2, 20, Vulg.[1]).

- les noces auront lieu dans la résurrection générale, vers laquelle conduit le Christ comme le chemin (Jn 14, 6).

- les noces seront consommées lorsque ce qui est mortel en nous sera absorbé par la vie (2 Co 5, 4).

S. Grégoire, démarquant cette parabole de Lc 14, souligne les deux premières interprétations, dans la vie présente, selon que le Christ épouse l’Église et Dieu, notre âme.

  1. La réprobation des Juifs
  1. L’élection des Juifs (v. 3-4)

Les serviteurs sont envoyés pour convier les invités aux noces. On distingue deux appels, par les patriarches d’abord : Abraham (Ga 3, 16) et Moïse (Nb 12, 7) puis les prophètes (Am 3, 7). Mais les Juifs ont l’esprit rebelle et la nuque raide. Cela leur fut reproché depuis Moïse après le veau d’or (Dt 31, 27) jusqu’à S. Étienne : « Vous qui avez la nuque raide, vous dont le cœur et les oreilles sont fermés à l’Alliance, depuis toujours vous résistez à l’Esprit Saint ; vous êtes bien comme vos pères ! » (Ac 7, 51).

Une autre invitation est adressée, qui indique aussi bien l’accroissement de générosité de l’hôte que de méchanceté chez celui qui se récuse. La seconde invitation renvoie plus explicitement à la réfection spirituelle, puisque le repas fait penser à : « La Sagesse a bâti sa maison, elle a taillé sept colonnes. Elle a tué ses bêtes, et préparé son vin, puis a dressé la table. Elle a envoyé ses servantes, elle appelle sur les hauteurs de la cité » (Pr 9, 2).

Les bêtes grasses évoquent l’âme ayant reçu une bonne formation, en particulier par la Sainte Écriture : « Mon âme est comme remplie de graisse et de moelle » (Ps 62, 6, Vulg)[2]. Pour S. Grégoire : les taureaux, plus combattifs, évoqueraient les pères de l’Ancien Testament avec le talion, voire les prêtres utilisant ces taureaux, et les bêtes grasses les pères du Nouveau Testament, descendants des vrais prophètes, qui quittèrent tout pour le Christ et sont nourris du Verbe même de Dieu, pain vivant descendu du Ciel (Jn 6, 51). L’égorgement montrerait que Dieu a préparé des exemples de vie par les martyrs et saints des deux testaments, comme Job ou S. Étienne : « prenez pour modèles d’endurance et de patience les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur » (Jc 5, 10). Et bien sûr celui de Jésus sur la Croix !

  1. Le refus des Juifs (v. 5-7)

Le refus est motivé par négligence ou méchanceté. Les négligents se laissent accaparer par les affaires de ce monde, plus explicites en Lc : « ils se mirent tous, unanimement, à s’excuser. Le premier lui dit : ‘J’ai acheté un champ, et je suis obligé d’aller le voir ; je t’en prie, excuse-moi’. Un autre dit :’J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je pars les essayer ; je t’en prie, excuse-moi’. Un troisième dit : ‘Je viens de me marier, et c’est pourquoi je ne peux pas venir’ ». L’excuse de la vigne semblerait valable. Mais le Seigneur ne l’accepte pas, car aucune réalité temporelle ne peut empêcher de venir vers Dieu. Il faut préférer la vigne du Seigneur à la sienne (cf. Ps 79 ; Mt 20, 1-16). Le péché inverse justement la hiérarchie des valeurs : aversion d’auprès de Dieu Créateur pour une conversion vers ses créatures, nécessairement inférieures (aversio a Deo et conversio ad creaturas). L’homme recherche alors plus une gloire humaine (Jn 12, 43 : « ils aimaient la gloire qui vient des hommes plus que la gloire qui vient de Dieu »). Une certaine avarice pourrait les conduire, faisant des affaires mêmes les jours réservés à Dieu (Jr 6, 13 : « Du plus petit jusqu’au plus grand, ils sont tous assoiffés de profits »).

Les méchants vont jusqu’à persécuter les serviteurs. Tous les apôtres, littéralement envoyés, moururent martyrs. En bons disciples, ils partagent la mort de leur maître. Jésus l’annonce : « Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés » (Mt 23, 37).

Vient ensuite leur punition. Si le roi était qualifié d’homme au début, il ne l’est plus ici. C’est que la colère pour Dieu n’est pas un bouleversement émotionnel comme pour un homme, mais une punition (cf. Dies iræ). Certains hérétiques ont d’ailleurs coutume d’objecter que le Dieu de l’Ancien Testament ne serait pas bon puisqu’il ordonnerait de punir. La punition intervient déjà au niveau terrestre avec les destructions ordonnées par Titus et Vespasien et prophétisées par Jésus pour le Temple, mais est aussi eschatologique par l’enfer.

  1. La vocation des païens
  1. Les Juifs se sont rendus indignes de l’élection

Le roi modifia l’invitation : « Les invités n’en étaient pas dignes » (v. 8). Cette fois-ci, par « le repas de noce est prêt », on comprend l’Incarnation du Fils de Dieu (« Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? » Is 5, 4). Comme dans la parabole des vignerons homicides (Mt 21, 33-45) racontée au chapitre précédent. Les serviteurs furent envoyés puis le Fils au nom du maître mais tous furent mis à mort par les mauvais vignerons. « Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. Et tout homme qui tombera sur cette pierre s’y brisera ; celui sur qui elle tombera, elle le réduira en poussière !’ ». En entendant les paraboles de Jésus, les grands prêtres et les pharisiens avaient bien compris qu’il parlait d’eux ».

Paul et Barnabé en tirèrent les conséquences en voyant les Juifs rejeter leur prédication : « Puisque vous la rejetez et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les nations païennes » (Ac 13, 46). S’applique le précepte du Seigneur étendu à tout un peuple à la nuque raide : « Si l’on ne vous accueille pas et si l’on n’écoute pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville, et secouez la poussière de vos pieds ». Prenons garde, nous Français, qu’il ne nous arrive pas la même chose si nous n’étions fidèles à notre vocation d’éduquer spirituellement les peuples[3] !

  1. Évangéliser tout le monde mais le monde sera jugé

« Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce » (v.9). Les païens ou Gentils dont nous sommes issus, sont encore en-dehors du chemin de la Vérité qu’est le Christ, même s’ils n’errent pas toujours si loin par différentes philosophies. S. Paul, devant l’aréopage, partit de leur croyance en un Dieu inconnu (Ἄγνωστος Θεός) pour les évangéliser (Ac 17, 23).

Ceux qui avaient des vertus civiles et les autres qui en étaient dénués sont tous potentiellement touchés par l’évangélisation. Tous les hommes sont rassemblés dans l’Église : bons et mauvais. Le tri n’a pas encore été fait comme pour les bons poissons tirés du filet (Mt 13, 48). Au jour de la mort comme au jugement dernier, le véritable tri sera fait par Celui-là même qui peut sonder les reins et les cœurs.

Le vêtement de noces (v. 11) n’est rien d’autre que le Christ : « mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ » (Rm 13, 14). Lui seul, par le baptême a pu effacer les anciennes différences : « En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. Et si vous appartenez au Christ, vous êtes de la descendance d’Abraham : vous êtes héritiers selon la promesse » (Ga 3, 27-29). Revêtir le Christ signifie qu’on lui ressemble, soit par la charité pour les confesseurs, soit par la mort du martyre.

Conclusion

« L’ami » subit pourtant le reproche. Ami il l’est en tant qu’aimé de Dieu. Mais l’aimé n’aime pas en retour l’amant qu’est Dieu. Il ne rend pas amour pour amour. Tous les hommes, même les mauvais, sont appelés au Royaume de Dieu : « il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45). Mais les méchants n’y pénétreront pas à moins de se convertir. L’homme sait en conscience s’il est bon ou mauvais. Elle ne peut jamais être totalement éteinte. Le pécheur impénitent reste donc coi : il est convaincu par Dieu de son péché : « Comment l’homme pourrait-il avoir raison contre Dieu ? Si l’on s’avise de discuter avec lui, on ne trouvera pas à lui répondre une fois sur mille » (Job 9, 2-3).

 

[1] « et sponsabo te mihi in fide » est devenu : « je ferai de toi mon épouse dans la loyauté » !

[2] L’hébreu, très concret, est bien rendu dans la Vulgate, plus littérale alors qu’aujourd’hui on ne le voit plus : « Comme par un festin je serai rassasié ; la joie sur les lèvres, je dirai ta louange ».

[3] Homélie de Jean-Paul II au Bourget, 1er juin 1980 : « Alors permettez-moi, pour conclure, de vous interroger : France, Fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? Permettez-moi de vous demander : France, Fille de l’Église et éducatrice des peuples, es-tu fidèle, pour le bien de l’homme, à l’alliance avec la sagesse éternelle ? Pardonnez-moi cette question. Je l’ai posée comme le fait le ministre au moment du baptême. Je l’ai posée par sollicitude pour l’Église dont je suis le premier prêtre et le premier serviteur, et par amour pour l’homme dont la grandeur définitive est en Dieu, Père Fils et Saint-Esprit ».

18e dimanche (4/10 - guérison du paralytique, lect. thom.) 0

Homélie du 18e dimanche après la Pentecôte (4 octobre 2020)

 

Pour écouter l'homélie, cliquez ici

La guérison du paralytique (Mt 9, 1-8) - lecture thomiste

 

 

Après les dangers corporels, S. Matthieu présente des miracles contre les dangers spirituels. Jésus reçut d’abord ceux qui accourraient vers lui, pour le paralytique ou quand il était à table (v. 10) avant d’aller vers les autres (Mt 9, 35). L’évangéliste présente le remède contre le péché (v. 1-17) avant celui contre la mort (v. 18). Ce remède est la rémission des péchés.

 

Jésus s’était éloigné parce que les Géraséniens l’en avaient prié après que les deux possédés eurent été guéris au prix du troupeau de porcs qui s’était précipité de la falaise (Mt 8, 28-34). Comme s’il leur faisait peur : « Ils disent à Dieu : ‘Écarte-toi de nous ; nous ne désirons pas connaître tes chemins !’ » (Jb 21, 14). Il avait aussi guéri là mais Dieu ne s’impose pas. Jésus retourna de l’autre côté de la mer de Galilée car sa ville désignée ici est Capharnaüm. Sa puissance dérange. Il l’a montrée sur les démons mais encore sur les éléments en calmant la tempête (Mt 8, 23-27). Il va encore en faire preuve autrement aujourd’hui.

 

 

I)              La foi du paralytique – le spirituel et le matériel

a.     La paralysie du péché

 

La paralysie symbolise l’engluement dans le péché qui nous empêche de faire le bien que nous voudrions mais nous fait commettre le mal que nous ne voudrions pas. « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas (…). Moi qui voudrais faire le bien, je constate donc, en moi, cette loi : ce qui est à ma portée, c’est le mal. Au plus profond de moi-même, je prends plaisir à la loi de Dieu. Mais, dans les membres de mon corps, je découvre une autre loi, qui combat contre la loi que suit ma raison et me rend prisonnier de la loi du péché présente dans mon corps. Malheureux homme que je suis ! Qui donc me délivrera de ce corps qui m’entraîne à la mort ? » (Rm 7, 19. 21-24).

 

Le paralytique est mû par une foi puissante mais aussi aidé par de fidèles amis dont la foi déplace les montagnes. Le parallèle (Mc 2, 4 ; Lc 5, 19) précise même que, trouvant la porte bloquée par la foule, ils firent passer le grabat par le toit. Jésus admire donc leur foi. Le Seigneur guérit parfois en raison de la foi du malade, parfois en raison de ses prières et de celles des autres : « tout ce que vous demandez dans la prière, croyez que vous l’avez obtenu, et cela vous sera accordé » (Mc 11, 24). Les porteurs du grabat sont comparables à ceux qui intercèdent pour les pauvres âmes du Purgatoire qui ne peuvent plus rien faire pour se rapprocher de Dieu et ont besoin de nos suffrages, sacrifices et surtout messes pour être définitivement purifiées.

 

b.     La foi est indispensable pour être sauvé

 

Cette foi est requise pour être sauvé : « il a purifié leurs cœurs par la foi » (Ac 15, 9). Jésus invite à la confiance. Pourtant ici, point de paroles des requérants. Un geste concret manifeste suffisamment leur foi. On pourrait s’interroger. Venaient-ils pour la guérison physique ou spirituelle ? Furent-ils déçus d’entendre : « tes péchés sont pardonnés » (Mt 9, 2) s’ils attendaient qu’il remarchât ? Dieu sait mieux que nous ce dont nous avons besoin et Jésus fait la volonté du Père. « Dieu tout-puissant et éternel, qui dépassez par l’abondance de votre bonté les mérites et les vœux de ceux qui vous prient, répandez sur nous votre miséricorde : pardonnez les fautes qui agitent la conscience, accordez même ce que n’ose formuler la prière » (collecte du 11e dimanche après la Pentecôte). Les oraisons post communion expriment souvent le double bénéfice physique et spirituel. L’eucharistie cachée derrière le pain terrestre refait surtout nos âmes (mentis et corporis). Les sacrements, signifient visiblement une grâce invisible : « Faites, nous vous en supplions, Seigneur, que nous trouvions dans la réception de votre Sacrement le secours de l’âme et du corps, afin que, sauvés dans l’un et l’autre, nous rencontrions notre gloire dans le plein effet du céleste remède ». Pour S. Thomas, le Seigneur a agi comme un bon médecin qui guérit la cause de la maladie, le péché : « Leurs maladies se sont multipliées en raison de leurs iniquités » (Ps 15, 4 Vulg). Certes, il est délicat depuis Job de relier trop systématiquement un mal physique à un mal moral car nous savons qu’un juste et innocent peut souffrir s’il suit le Christ.

 

 

II)           Guérison physique – salut moral

a.     La double nature du Christ

 

Vient ensuite la controverse (v. 4). La double nature du Christ, vrai Dieu et vrai homme, fait qu’on peut se méprendre, d’où l’accusation de blasphème. Les scribes voyaient un homme et ne voyaient pas Dieu, or il appartient à Dieu seul de remettre les péchés.

 

Puisqu’ils gardaient ces mauvaises pensées dans leurs cœurs, en sachant les lire par cardiognosie, Jésus se révèle être Dieu ! Lui seul « scrute les cœurs et les reins » (Ps 7, 10) car il est notre créateur.

 

Le Seigneur réfute les scribes en guérissant physiquement le paralytique. Pour des hommes englués dans le matériel plus accessible que les réalités spirituelles, la guérison d’un mal physique serait plus difficile que la rémission des péchés. Mais il n’en est rien. En réalité, le mal moral du péché (mal de faute) est plus difficile à guérir que le mal physique (mal de peine). Ses détracteurs comme tout un chacun estiment qu’il est plus facile de dire que de faire : « il est vrai que, pour ce qui est du geste posé, une plus grande force [est requise] pour guérir l’âme que le corps ; mais, pour ce qui est de la puissance, la même puissance [est à l’œuvre] dans les deux cas » (S. Jérôme).

 

b.     Dieu entend partager sa substance : la divinisation proposée

 

Jésus durant sa vie terrestre comme après par l’intermédiaire des saints, opère des miracles de guérison ou d’autres plus extravagants en apparence (bilocation, lévitation, stigmatisation, inédie). Mais le plus grand miracle demeure la consécration eucharistique par la transsubstantiation. Nous y sommes tellement habitués que nous en oublions qu’elle ne peut s’opérer que le prêtre a bien vécu un changement ontologique au jour de son ordination (il est de l’ordre de la puissance obédientielle en métaphysique), malgré ses péchés et ses habitudes mauvaises qui peuvent demeurer. Le prêtre transformer la substance, invisible, du pain en substance du Corps du Christ malgré l’apparente inertie due aux accidents (goût, forme, couleur) qui, eux, sont visibles mais demeurent inchangés pour ne pas nous dégoûter par l’aspect repoussant d’une chair sanglante que nous aurions du mal à avaler autrement.

 

À Lourdes ou Međugorje, la plupart des miracles sont des guérisons intérieures, des conversions invisibles, suivant la logique sacramentelle. Les prières ne sont pas là pour expliquer ou raconter mais performer. Ainsi l’eau du baptême symbolise la mort du déluge sous Noé ou de la Mer Rouge sous Moïse qui tuent ceux qui ne sont pas avec le bois salvifique (l’arche ou le bâton).

 

« Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir, sur la terre, de pardonner les péchés… – Jésus s’adressa alors au paralysé – lève-toi, prends ta civière, et rentre dans ta maison » (v. 6) permet de rejeter une double erreur. Nestorius prétendait que le Fils de l’homme et le Fils de Dieu seraient deux personnes et qu’on ne pourrait dire « Mère de Dieu » car la Vierge Marie n’aurait été que la mère de Jésus mais pas du Fils. En disant « le Fils de l’Homme », Jésus signifie que seul Dieu remet les péchés mais que ce même Dieu, dans l’unité de la personne du Fils, a assumé une nature humaine. Photin pensait que le Christ aurait pris origine de la Vierge Marie et acquis la divinité par son propre mérite (à partir de « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre », Mt 28, 18). Mais il agit en tant que Dieu, le Fils du Père.

 

c.     Un pouvoir partagé

 

Le pouvoir dont il use ne lui était toutefois pas propre ni exclusif puisque S. Pierre guérit aussi un paralysé de naissance devant la Belle-Porte du Temple (« ‘Regarde-nous !’. L’homme les observait, s’attendant à recevoir quelque chose de leur part. Pierre déclara : ‘De l’argent et de l’or, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, lève-toi et marche’. Alors, le prenant par la main droite, il le releva et, à l’instant même, ses pieds et ses chevilles s’affermirent. D’un bond, il fut debout et il marchait. Entrant avec eux dans le Temple, il marchait, bondissait, et louait Dieu » (Ac 3, 1-8). Mais les apôtres avaient ce pouvoir par voie d’administration et non d’autorité. Jésus leur faisait participer à ce pouvoir, comme à tous les hommes qui opèrent des miracles en son nom, consciemment ou pas.

 

Dieu agit par sa parole : « Il parla, et ce qu'il dit exista ; il commanda, et ce qu'il dit survint » (Ps 32, 9). Le malade avait trois traits. Ainsi, parce qu’il gisait sur son grabat, Jésus lui dit : « lève-toi » ; parce qu’il était porté par d’autres, il lui ordonna de porter son grabat ; parce qu’il ne pouvait se déplacer, il dit : « marche ». Mais cela ne vaut que pour la dimension physique. Ajoutons-y la dimension morale de rémission du péché. Au pécheur gisant dans le péché, il est dit : lève-toi par la contrition ; porte ton grabat par la satisfaction (« Je porterai la colère du Seigneur, car j’ai péché contre lui », Mi 7, 9) ; et rentre dans ta maison pour signifier la demeure de l’éternité (« Entrant dans ma maison, je m’y reposerai », Sg 8, 16).

 

 

Conclusion : quel pouvoir est si grand ?

 

Le pouvoir si grand que craint la foule est-il celui de guérir ou de devenir fils adoptif de Dieu dans le Fils par nature ? « Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu » (Jn 1, 12-13). Devenir enfants de Dieu (ἐξουσίαν τέκνα Θεοῦ γενέσθαι à rapprocher de ἐξουσίαν ἔχει ὁ υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου) passe par la double nature du Fils qui est la porte ouverte, pour nous les hommes, de la divinité. Ce pouvoir ou autorité (ἐξουσία), émane (ex) de sa substance même (housia). En Dieu le dire et le faire sont unis. Ils ne laissent pas de place à la moindre incohérence de vie comme chez l’homme pécheur qui dit mais ne fait pas. « Tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas » (Mt 23, 3). La crainte servile de la foule ou haineuse des scribes remise en place doit se muer en crainte filiale, en piété reconnaissante pour l’amour que Dieu le Père nous porte dans le Fils.