19e dimanche (11/10 - festin noces - lect. thom.)

Pour écouter l'homélie, cliquez ici

 

La parabole des invités au banquet

Les persécuteurs du Christ ont été entraînés à le tuer pour trois raisons : à cause de sa gloire ; de sa sagesse, par laquelle il les réfutait ; de sa justice, par laquelle il les rabrouait. Ici, nous avons l’illustration du second motif. Jésus annonce à ses ennemis leur damnation.

  1. L’enseignement du festin des noces

Ce passage de Matthieu ne trouve une certaine équivalence qu’en Lc 14, 16. Il est extrêmement célèbre puisqu’il contient la fameuse expression « Compelle intrare » (Lc 14, 23) si débattue puisqu’elle évoque la contrainte en matière religieuse. St. Grégoire le Grand considère que chez Matthieu, Jésus se réfère au banquet céleste, les noces définitives de l’Agneau de Dieu avec l’humanité rachetée, au Paradis, tandis que Luc se référerait à un repas. Dieu peut exclure du repas, mais ne souhaite pas le faire du banquet céleste.

    1. Le roi – Dieu le Père

Le roi est généralement associé à la personne de Dieu le Père dans la Trinité. Certes, l’image de l’homme-roi pourrait tromper : pourquoi ce rajout ? Si nous ne sommes pas encore aptes à son règne tel qu’il est, à le voir face à face ; Dieu n’en règne pas moins mais en s’abaissant à régner sur nous à la manière humaine (Origène). Même si nous ne comprenons pas tout de la Providence divine, Dieu veille : « Tel un aigle qui éveille sa nichée et plane au-dessus de ses petits, il déploie son envergure, il le prend, il le porte sur ses ailes. Le Seigneur seul l’a conduit » (Dt 32, 11). Ce ne sera qu’au Paradis ou, mieux encore, à la fin des temps qu’on le verra alors régner à sa manière : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu » (1 Co 13, 12).

    1. Le Fils – Époux et ses noces

Le Fils est bien sûr Jésus-Christ, vrai Dieu. Il célèbre ses noces. Quatre interprétations sont possibles.

- l’union hypostatique. La personne divine du Fils assume pour toujours une nature humaine qu’il épouse dans le lit nuptial du sein de la Vierge Marie. Cela revient à l’union du Verbe Incarné et de l’Église : « À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un.  Ce mystère est grand : je le dis en référence au Christ et à l’Église » (Eph 5, 31-32). Mystère (en grec) se dit sacrement (en latin).

- l’union du Verbe avec notre âme. L’âme devient partie prenante de la gloire de Dieu par la foi par laquelle se réalisent nos noces : « Je t’épouserai dans la foi » (Os 2, 20, Vulg.[1]).

- les noces auront lieu dans la résurrection générale, vers laquelle conduit le Christ comme le chemin (Jn 14, 6).

- les noces seront consommées lorsque ce qui est mortel en nous sera absorbé par la vie (2 Co 5, 4).

S. Grégoire, démarquant cette parabole de Lc 14, souligne les deux premières interprétations, dans la vie présente, selon que le Christ épouse l’Église et Dieu, notre âme.

  1. La réprobation des Juifs
  1. L’élection des Juifs (v. 3-4)

Les serviteurs sont envoyés pour convier les invités aux noces. On distingue deux appels, par les patriarches d’abord : Abraham (Ga 3, 16) et Moïse (Nb 12, 7) puis les prophètes (Am 3, 7). Mais les Juifs ont l’esprit rebelle et la nuque raide. Cela leur fut reproché depuis Moïse après le veau d’or (Dt 31, 27) jusqu’à S. Étienne : « Vous qui avez la nuque raide, vous dont le cœur et les oreilles sont fermés à l’Alliance, depuis toujours vous résistez à l’Esprit Saint ; vous êtes bien comme vos pères ! » (Ac 7, 51).

Une autre invitation est adressée, qui indique aussi bien l’accroissement de générosité de l’hôte que de méchanceté chez celui qui se récuse. La seconde invitation renvoie plus explicitement à la réfection spirituelle, puisque le repas fait penser à : « La Sagesse a bâti sa maison, elle a taillé sept colonnes. Elle a tué ses bêtes, et préparé son vin, puis a dressé la table. Elle a envoyé ses servantes, elle appelle sur les hauteurs de la cité » (Pr 9, 2).

Les bêtes grasses évoquent l’âme ayant reçu une bonne formation, en particulier par la Sainte Écriture : « Mon âme est comme remplie de graisse et de moelle » (Ps 62, 6, Vulg)[2]. Pour S. Grégoire : les taureaux, plus combattifs, évoqueraient les pères de l’Ancien Testament avec le talion, voire les prêtres utilisant ces taureaux, et les bêtes grasses les pères du Nouveau Testament, descendants des vrais prophètes, qui quittèrent tout pour le Christ et sont nourris du Verbe même de Dieu, pain vivant descendu du Ciel (Jn 6, 51). L’égorgement montrerait que Dieu a préparé des exemples de vie par les martyrs et saints des deux testaments, comme Job ou S. Étienne : « prenez pour modèles d’endurance et de patience les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur » (Jc 5, 10). Et bien sûr celui de Jésus sur la Croix !

  1. Le refus des Juifs (v. 5-7)

Le refus est motivé par négligence ou méchanceté. Les négligents se laissent accaparer par les affaires de ce monde, plus explicites en Lc : « ils se mirent tous, unanimement, à s’excuser. Le premier lui dit : ‘J’ai acheté un champ, et je suis obligé d’aller le voir ; je t’en prie, excuse-moi’. Un autre dit :’J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je pars les essayer ; je t’en prie, excuse-moi’. Un troisième dit : ‘Je viens de me marier, et c’est pourquoi je ne peux pas venir’ ». L’excuse de la vigne semblerait valable. Mais le Seigneur ne l’accepte pas, car aucune réalité temporelle ne peut empêcher de venir vers Dieu. Il faut préférer la vigne du Seigneur à la sienne (cf. Ps 79 ; Mt 20, 1-16). Le péché inverse justement la hiérarchie des valeurs : aversion d’auprès de Dieu Créateur pour une conversion vers ses créatures, nécessairement inférieures (aversio a Deo et conversio ad creaturas). L’homme recherche alors plus une gloire humaine (Jn 12, 43 : « ils aimaient la gloire qui vient des hommes plus que la gloire qui vient de Dieu »). Une certaine avarice pourrait les conduire, faisant des affaires mêmes les jours réservés à Dieu (Jr 6, 13 : « Du plus petit jusqu’au plus grand, ils sont tous assoiffés de profits »).

Les méchants vont jusqu’à persécuter les serviteurs. Tous les apôtres, littéralement envoyés, moururent martyrs. En bons disciples, ils partagent la mort de leur maître. Jésus l’annonce : « Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés » (Mt 23, 37).

Vient ensuite leur punition. Si le roi était qualifié d’homme au début, il ne l’est plus ici. C’est que la colère pour Dieu n’est pas un bouleversement émotionnel comme pour un homme, mais une punition (cf. Dies iræ). Certains hérétiques ont d’ailleurs coutume d’objecter que le Dieu de l’Ancien Testament ne serait pas bon puisqu’il ordonnerait de punir. La punition intervient déjà au niveau terrestre avec les destructions ordonnées par Titus et Vespasien et prophétisées par Jésus pour le Temple, mais est aussi eschatologique par l’enfer.

  1. La vocation des païens
  1. Les Juifs se sont rendus indignes de l’élection

Le roi modifia l’invitation : « Les invités n’en étaient pas dignes » (v. 8). Cette fois-ci, par « le repas de noce est prêt », on comprend l’Incarnation du Fils de Dieu (« Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? » Is 5, 4). Comme dans la parabole des vignerons homicides (Mt 21, 33-45) racontée au chapitre précédent. Les serviteurs furent envoyés puis le Fils au nom du maître mais tous furent mis à mort par les mauvais vignerons. « Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. Et tout homme qui tombera sur cette pierre s’y brisera ; celui sur qui elle tombera, elle le réduira en poussière !’ ». En entendant les paraboles de Jésus, les grands prêtres et les pharisiens avaient bien compris qu’il parlait d’eux ».

Paul et Barnabé en tirèrent les conséquences en voyant les Juifs rejeter leur prédication : « Puisque vous la rejetez et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les nations païennes » (Ac 13, 46). S’applique le précepte du Seigneur étendu à tout un peuple à la nuque raide : « Si l’on ne vous accueille pas et si l’on n’écoute pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville, et secouez la poussière de vos pieds ». Prenons garde, nous Français, qu’il ne nous arrive pas la même chose si nous n’étions fidèles à notre vocation d’éduquer spirituellement les peuples[3] !

  1. Évangéliser tout le monde mais le monde sera jugé

« Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce » (v.9). Les païens ou Gentils dont nous sommes issus, sont encore en-dehors du chemin de la Vérité qu’est le Christ, même s’ils n’errent pas toujours si loin par différentes philosophies. S. Paul, devant l’aréopage, partit de leur croyance en un Dieu inconnu (Ἄγνωστος Θεός) pour les évangéliser (Ac 17, 23).

Ceux qui avaient des vertus civiles et les autres qui en étaient dénués sont tous potentiellement touchés par l’évangélisation. Tous les hommes sont rassemblés dans l’Église : bons et mauvais. Le tri n’a pas encore été fait comme pour les bons poissons tirés du filet (Mt 13, 48). Au jour de la mort comme au jugement dernier, le véritable tri sera fait par Celui-là même qui peut sonder les reins et les cœurs.

Le vêtement de noces (v. 11) n’est rien d’autre que le Christ : « mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ » (Rm 13, 14). Lui seul, par le baptême a pu effacer les anciennes différences : « En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. Et si vous appartenez au Christ, vous êtes de la descendance d’Abraham : vous êtes héritiers selon la promesse » (Ga 3, 27-29). Revêtir le Christ signifie qu’on lui ressemble, soit par la charité pour les confesseurs, soit par la mort du martyre.

Conclusion

« L’ami » subit pourtant le reproche. Ami il l’est en tant qu’aimé de Dieu. Mais l’aimé n’aime pas en retour l’amant qu’est Dieu. Il ne rend pas amour pour amour. Tous les hommes, même les mauvais, sont appelés au Royaume de Dieu : « il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45). Mais les méchants n’y pénétreront pas à moins de se convertir. L’homme sait en conscience s’il est bon ou mauvais. Elle ne peut jamais être totalement éteinte. Le pécheur impénitent reste donc coi : il est convaincu par Dieu de son péché : « Comment l’homme pourrait-il avoir raison contre Dieu ? Si l’on s’avise de discuter avec lui, on ne trouvera pas à lui répondre une fois sur mille » (Job 9, 2-3).

 

[1] « et sponsabo te mihi in fide » est devenu : « je ferai de toi mon épouse dans la loyauté » !

[2] L’hébreu, très concret, est bien rendu dans la Vulgate, plus littérale alors qu’aujourd’hui on ne le voit plus : « Comme par un festin je serai rassasié ; la joie sur les lèvres, je dirai ta louange ».

[3] Homélie de Jean-Paul II au Bourget, 1er juin 1980 : « Alors permettez-moi, pour conclure, de vous interroger : France, Fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? Permettez-moi de vous demander : France, Fille de l’Église et éducatrice des peuples, es-tu fidèle, pour le bien de l’homme, à l’alliance avec la sagesse éternelle ? Pardonnez-moi cette question. Je l’ai posée comme le fait le ministre au moment du baptême. Je l’ai posée par sollicitude pour l’Église dont je suis le premier prêtre et le premier serviteur, et par amour pour l’homme dont la grandeur définitive est en Dieu, Père Fils et Saint-Esprit ».