20e Pentecôte (18 oct. guérison à distance et foi)

20e dimanche après la Pentecôte (18 octobre 2020)

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Le miracle de la guérison du fils du fonctionnaire et la foi

L’évangile (Jn 4, 46-53) invite à méditer sur un miracle de guérison opéré à distance, cas unique dans les Évangiles et in fine sur la foi qui naît par l’enseignement (en Samarie au puits de Jacob qui précède notre épisode) ou par les miracles (à Cana de Galilée).

  1. Une distance pour rejoindre Jésus : géographie de la diffusion de la foi
    1. Judée, Samarie, Galilée

Jésus est en route. Il remonte de Jérusalem en Judée et après la Samarie atteint la Galilée. Il va d’une région que les Juifs estiment plus pure religieusement, à la Samarie, où la foi n’est pas centrée sur Jérusalem mais sur le Mont Garizim (Jn 4, 20 : « Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem »). La « Galilée des Nations » (Mt 4, 15) car de peuplement mixte depuis l’invasion des Assyriens en 722 av. JC. et sous le pouvoir d’un vassal de Rome : le Tétrarque hérétique Hérode. Cette géographie évoque la possibilité pour toutes les nations, à la fin des temps, de se convertir : « l’endurcissement d’une partie d’Israël s’est produit pour laisser à l’ensemble des nations le temps d’entrer. C’est ainsi qu’Israël tout entier sera sauvé » (Rm 11, 25-26).

Le lieu du miracle est désigné d’abord génériquement (la Galilée) puis spécifiquement (Cana). Dans sa patrie, Jésus ne fut pas reçu : « Et il ne fit pas beaucoup de miracles à cet endroit-là, à cause de leur manque de foi » (Mt. 13, 58). L’apparente contradiction entre « lui-même avait témoigné qu’un prophète n’est pas considéré dans son propre pays » et « les Galiléens lui firent bon accueil, car ils avaient vu tout ce qu’il avait fait à Jérusalem pendant la fête de la Pâque, puisqu’ils étaient allés eux aussi à cette fête » (Jn 4, 44-45) s’explique comme une exception qui n’infirme pas le cas général (cf. Mt 11, 23).

    1. Nul n’est prophète en son pays

Pourquoi un prophète ne serait-il pas considéré chez lui ? Le clergé devrait se souvenir de la raison avancée par Origène ! Plus on a un commerce habituel avec les hommes, plus s’installe une certaine familiarité, et plus diminue la révérence innée faisant surgir le mépris. Sans doute parce qu’on découvre alors les défauts de l’autre. Nous ne révérons que ce que nous n’approchons pas de trop près comme une famille royale qui doit garder son aura de mystère.

Chez Dieu toutefois, l’inverse se produit : plus on le fréquente en l’aimant et le contemplant, plus on connaît ses perfections (car lui seul est vraiment parfait et infini) et le contraste nous fait comprendre notre petitesse et nous rend donc humbles[1].

  1. Une distance spirituelle : l’homme pécheur manquant d’une foi affermie
    1. Le fonctionnaire royal

Le miracle intéresse trois personnes : le malade, l’intercesseur, le guérisseur. Le malade est fils d’un fonctionnaire royal (qualité), retenu à Capharnaüm (lieu), souffrant de fièvre (symptôme). Comparons avec Mt 8, 5-13 malgré quatre différences majeures : un centurion, dont le serviteur/esclave (fils en Lc 7, 1-10) est paralysé ; il refuse le déplacement de Jésus qui était à Capharnaüm car une guérison à distance suffit.

Un fonctionnaire royal du tétrarque Hérode vit donc à Capharnaüm (Kfar Nahum : village de la consolation/compassion). L’homme parcourt à pied 26 km de Cana à Capharnaüm sur la durée d’une nuit (hier). Cet homme n’a pas une fois encore solide. La distance symbolise son cheminement. Mais il est prêt à ce déplacement lointain pour l’amour de son fils. Il voudrait que Jésus vienne chez lui mais il se contentera de sa parole comme les lépreux que Jésus renvoyait aux prêtres et dont la guérison intervint sur le chemin (Lc 17, 14).

    1. Une foi balbutiante

Le fonctionnaire royal n’a pas une fois affirmée. S’il croyait en l’homme Jésus, il ne reconnaissait pas en lui le Fils de Dieu. Or, Dieu peut guérir à distance puisqu’il est partout présent (Jér 23, 24 : « Ne suis-je pas celui qui remplit le ciel et la terre ? »). De plus, il attendit que Jésus entrât en Galilée au lieu d’aller le trouver en Judée comme préférant tout essayer, même un pis-aller. Cela rappelle l’homme demandant la guérison de son fils possédé par un démon muet : « Je crois, viens au secours de mon manque de foi » (Mc 9, 14-27).

Les infidèles ne peuvent être touchés par l’enseignement doctrinal car la foi surpasse la raison et ils ne reconnaissent pas l’autorité des Écritures. Il leur faut donc des signes ou miracles (1 Co 14, 22 : « un signe non pour les croyants, mais pour ceux qui ne croient pas »). Jésus lui reproche d’avoir grandi parmi les Juifs et donc de connaître la Loi mais de réclamer un miracle. Prodiges ou miracles sont plus forts (prodigium < porrodicium : dire plus en avant) et annoncent l’avenir où Jésus « essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur » (Ap 21, 4). Toutefois, sa persévérance est à inscrire à son crédit et montre un progrès dans la foi (Lc 18, 1 : « Jésus disait à Ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager »).

Jésus ne se déplace pas car il veut confondre notre orgueil qui délaisserait l’esclave d’un simple centurion mais honorerait le fils d’un haut fonctionnaire royal car nous sommes toujours plus prompts à offrir nos services aux grands hommes qu’aux petits. Lui, Seigneur de toute chose, ne se récuse pas à cet abaissement : « Rends toi aimable à l’assemblée des pauvres » (Eccl 4, 7). Le fonctionnaire n’a pas atteint le degré de foi du centurion et croit que Jésus doive se déplacer pour agir. En refusant de se déplacer, Jésus, lui montre sa puissance.

    1. La distance du péché

Aujourd’hui, la distance entre Jésus Christ et nous est moins géographique ou même chronologique (puisque, par le sacrifice de la messe, sommes mystiquement transportés à la Passion puisqu’est rendu présent l’unique Sacrifice de la Croix). Non, la distance est plus spirituelle. Trois fois nous répétons avant la communion : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit mais dîtes seulement une parole et je serai guéri », directement inspiré des parallèles à notre évangile. En Luc, le centurion romain n’osant déranger lui-même Jésus avait envoyé une délégation de Juifs dont il est bienfaiteur, puis des amis : « Seigneur, ne vous dérangez pas d’avantage, car je ne mérite pas que vous entriez sous mon toit ; aussi bien ne me suis-je pas jugé digne de venir vous trouver. Mais dites un mot et que mon enfant soit guéri ». Puis vint l’exemple frappant de l’obéissance du soldat à ses supérieurs (« Car moi, qui n'ai rang que de subalterne, j'ai sous moi des soldats, et je dis à l'un : ‘Va !’ et il va, et à un autre : ‘Viens !’ et il vient, et à mon esclave : ‘Fais ceci !’ et il le fait »).

Cette distance morale entre la créature pécheresse et le Créateur parfait rappelle que « Simon-Pierre se jeta aux genoux de Jésus, en disant : ‘Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur !’ La frayeur en effet l'avait envahi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause du coup de filet qu'ils venaient de faire » (Lc 5, 8-9). Il faut donc reconnaître ses péchés : « Pitié pour moi, Seigneur, guérissez-moi car j'ai péché contre Vous ! ». Là l’urgence est grande, l’enfant, donc la créature pécheresse aimée de Dieu, commence à mourir (Jc 1, 15 : « la convoitise conçoit et enfante le péché, et le péché, arrivé à son terme, engendre la mort »).

  1. Une distance surmontée par la foi humblement demandée
    1. La foi est pontifex : elle construit des ponts

Pour que Dieu puisse œuvrer en nous, créons cette saine distance contre le fusionnel psycho-affectif ambiant. Elle permet à Dieu de déployer sa puissance. Saine distance créée par le don de l’Esprit-Saint qu’est la crainte de Dieu qui tempère le don de la piété qui pourrait tendre à trop de familiarité. Distance morale partant du constat réaliste de notre péché mais ose pourtant s’appuyer sur l’aveu de sa propre faiblesse pour se confier à Dieu. Le verbe « infirmabatur » de l’enfant malade renvoie à St. Paul : « car, lorsque je suis faible (infirmor), c'est alors que je suis fort » (1 Co 12, 1). Faible de soi, fort de Dieu : c’est le propre des vertus théologales qui ne viennent pas de notre effort comme les vertus cardinales mais de Dieu.

L’autre distance provient du sacrement. Si nous ne voyons pas encore Jésus, caché sous les saintes espèces, nous croyons qu’il est pourtant là corporellement et spirituellement, dans sa divinité et son humanité : « Or la foi est la garantie des biens que l'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit pas » (He 11, 1) avec tout son poids métaphysique[2]. Regardons dans nos vies ce que Dieu a déjà opéré : nous donnant l’existence, ses dons et des grâces plus rares. Pour lui demander (épiclèse) la configuration à son Fils, faisons, comme à la messe, anamnèse (parce que dans le passé vous nous avez donné cela, nous vous implorons aujourd’hui pour recevoir cette grâce particulière). L’espérance et la foi se nourrissent de la certitude de ce que Dieu a déjà donné et de la confiance qu’il continuera à agir ainsi dans nos vies.

La guérison intervint à la 7e heure, soit 1 heure après la rencontre avec la Samaritaine, comme si on voyait une progression vers l’heure de la mort consommant le sacrifice du Christ (la 9e heure). La fièvre (pyretos en grec, étymologiquement liée au feu (cf. pyromane) rapproche de l’eau de la Samaritaine. L’eau et le feu symbolisent l’Esprit-Saint. Le chiffre 7 fait allusion aux 7 sacrements, canaux ordinaires de l’Esprit divin par lesquels opère le salut de l’homme pécheur. La foi, la vie dans l’Esprit, apporte une certaine quiétude, comme le 7e jour alors que l’âme inquiète ronge le pécheur (Is 30, 15 : « si vous vous reposez, vous serez sauvés »).

    1. L’obéissance du fonctionnaire royal

Le fonctionnaire croit à la parole de Jésus annonçant que son fils vit. Il se met donc en chemin car il progresse dans la foi, même si elle est encore imparfaite. Il avance plutôt que de stagner, ce qui serait déjà régresser (in via enim Dei non proficere, deficere est).

En chemin, ses serviteurs lui annoncent la guérison de son fils. Pourquoi le devancent-ils sur son chemin de retour ? Le fils guéri et croyant que Jésus se déplacerait, ils ne voulaient pas le déranger. La foi du fonctionnaire, pas encore solide vérifie l’horaire de la guérison pour la relier ou non à la parole de Jésus. Or la parole de Dieu est performative (Ps 33, 9 : « Il parla, et ce qu'il dit exista ; il commanda, et ce qu'il dit survint »). Sa foi affermie rejaillit sur toute sa maison, famille et serviteurs compris, qui l’embrassèrent unanimement. Sa foi est littéralement un chemin de conversion (retour sur soi/chez soi dans l’état originel de créature aimée de Dieu).

Conclusion

Les Galiléens furent plus lents que les Samaritains qui crurent sur le seul témoignage d’une femme de mauvaise vie avant de rencontrer le Sauveur lui-même (Jn 4, 41 : « Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de sa parole à lui, et ils disaient à la femme : ‘Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous L’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde’ »). Les Galiléens eurent le miracle de l’eau changée en vin puis cette guérison.

Ce double miracle s’interprète spirituellement comme les deux avènements du Christ et les deux effets que la Parole de Dieu a dans les âmes. Elle réjouit la créature (cf. « introibo ad altare Dei qui lætificat juventutem meam » (Ps. 42, 4) : « J'avancerai jusqu'à l'autel de Dieu, vers Dieu qui est toute ma joie »). Cette joie est le vin des noces de Cana « qui réjouit le coeur de l'homme » (Ps 103, 15). Ensuite, la Parole guérit (cf. Sag 16, 12 : « Ni plante ni onguent ne fut leur remède, mais ta Parole, Seigneur, elle qui guérit tout ») comme ce fils du fonctionnaire.

Le premier avènement, dans la Crèche, est lié à la joie (Lc 2, 10-11 : « Voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur »). Le second avènement sera pour enlever nos péchés infirmités et nos peines, configurant nos corps à sa gloire, ce qui implique parfois la souffrance de la cautérisation du Purgatoire.

 

[1] Cf Job 42, 5 : « C’est par ouï-dire que je vous connaissais, mais maintenant mes yeux vous ont vu. C’est pourquoi je me rétracte et me repens sur la poussière et sur la cendre ».

[2] « Est autem fides sperandorum substantia, rerum argumentum non apparentium ». « Ἔστιν δὲ πίστις ἐλπιζομένων ὑπόστασις, πραγμάτων ἔλεγχος οὐ βλεπομένων ». Hypostasis est le fondement même de l’être.