Christ-Roi (25 oct. - lect. thom.)

Homélie du Christ-Roi (dimanche 28 octobre 2018)

Commentaire de l’évangile du Christ-Roi

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L’évangile du Christ-Roi (Jn 18, 33-37) se démarque de celui du 22e dimanche où il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu car en cette fête, le Fils de Dieu entend être honoré publiquement comme Roi de toutes les nations.

  1. Pilate interroge Jésus
    1. L’interrogation

Pilate pour bien remplir son office de juge, voulut se faire sa propre opinion plutôt que de souscrire sans examen à l’accusation du grand prêtre : « Tu ne suivras pas la foule pour faire le mal ; et quand tu déposeras dans un procès, tu ne t’aligneras pas sur son opinion pour faire dévier le droit » (Ex 23, 2). Il était sorti entendre les Juifs qui ne pouvait pénétrer son palais au risque de contracter une impureté rituelle avant la Pâques (Jn 18, 28). Il rentra dans son prétoire pour instruire cette cause à frais nouveaux, à huis-clos. Le Christ, éloigné du tumulte des Juifs, pût répondre plus tranquillement : « La cause d’un inconnu, je l’étudiais à fond » (Jb 29, 16).

En interrogeant : « Es-tu le roi des Juifs ? » (v. 33), Pilate montrait que les Juifs lui avaient livré Jésus sous ce prétexte politique puisqu’un motif religieux (un blasphème en se faisant fils de Dieu) aurait été écarté par l’occupant païen : « Nous avons trouvé cet homme en train de semer le trouble dans notre nation : il empêche de payer l’impôt à l’empereur, et il dit qu’il est le Christ, le Roi » (Lc 23, 2). Il se ferait roi à la place de Tibère qui faisait et défaisait les rois vassalisés comme Hérode. Ce témoignage est faux, exactement contraire à ce qu’avait dit Jésus. La réponse fut plus que vague : « S’il n’était pas un malfaiteur, nous ne t’aurions pas livré cet homme » (v. 30). La gravité se concluait de la peine de mort qu’ils requéraient.

    1. L’examen

Jésus s’abstint de répondre mais interrogea à son tour sur l’origine de l’affirmation. Parfois l’homme interroge pour connaître une réalité ignorée comme le disciple avec son maître. Mais d’autres fois, le maître interroge le disciple sur une réalité déjà connue mais il veut connaître la réponse au sujet de laquelle il interroge. C’est ainsi que Jésus interroge Pilate, en maître. Par sa science infuse (ST III, 11), il connaît tout, à la fois ce sur quoi il interrogeait et ce que Pilate allait répondre. Il interroge donc pour notre instruction, afin que nous sussions ce que Juifs et Gentils pensaient de sa royauté et ce qu’il fallait en penser.

Pilate estimait qu’il n’avait pas à chercher si Jésus était le roi des Juifs, mais plutôt à ceux dont il se disait roi : « Chacun a pour ennemis les gens de sa maison » (Mi 7, 6). C’était donc la responsabilité du peuple et des grands prêtres. Le poisson pourrit toujours par la tête : « Les princes et les notables ont été les premiers à mettre la main à cette infidélité » (Esd 9, 2).

  1. La réponse du Christ
    1. Mon royaume n’est pas de ce monde : écarter le manichéisme

Jésus écarta d’abord un faux soupçon. Son Royaume est d’ordre spirituel et ne saurait concurrencer les pouvoirs laïques pourvu qu’ils restent dans leur propre domaine de compétence. Dans l’histoire, l’hérésie manichéenne puis cathare abusèrent de cette affirmation de la spiritualité du royaume du Christ en faisant accroire qu’il y aurait deux dieux et deux royaumes. Un dieu bon, ayant son royaume dans la lumière et spirituel s’opposerait à un dieu mauvais, régnant sur les ténèbres assimilées au monde physique car ils rejetaient toutes les réalités corporelles (la vie conjugale, la nourriture).

Pourtant les réalités terrestres sont toutes voulues par Dieu : « Tout ce que veut le Seigneur, il le fait au ciel et sur la terre, dans les mers et jusqu’au fond des abîmes » (Ps 134, 6) ou « Dieu est le roi de la terre » (Ps 46, 8). Elles ne doivent pas être totalement méprisées, simplement replacées à leur juste niveau inférieur aux réalités spirituelles. Le Christ corrige Pilate qui croyait qu’il ambitionnerait de régner de manière terrestre (corporaliter), un royaume illicite contre l’empereur.

    1. Deux sens au terme regnum

Regnum désigne plusieurs choses. Si on comprend le royaume, « mon royaume » désigne ceux qui croient en Jésus : « Pour notre Dieu, tu en as fait un royaume et des prêtres : ils régneront sur la terre » (Ap 5, 10). Mais il ne dit pas : « n’est pas dans ce monde » comme en Jn 17, 11 mais « n’est pas de ce monde ». Par l’amour et l’imitation, les croyants fidèles sont arrachés à ce monde par l’élection de la grâce : « Nous arrachant au pouvoir des ténèbres, il nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé » (Col 1, 13).

Si on comprend regnum comme royauté, cela signifie que son pouvoir et l’autorité par laquelle il est roi ne viennent pas de causes mondaines et du choix des hommes, mais du Père lui-même : « Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite » (Dn 7, 14). Autrement, il se serait facilement défendu par ses serviteurs (ministros – ὑπηρέται) comme un gouverneur soutenant son pouvoir par les militaires. S. Pierre, en dégainant l’épée, ne comprit pas encore que Jésus, vrai Dieu, n’avait pas besoin que des hommes l’aidassent. Ici-bas, on n’est pas puissant tout seul mais avec des serviteurs comme la maison de David montant tandis que régressait celle de Saül (2 S 3, 1). Au contraire, un roi d’en haut (supernus rex) est si puissant par lui-même qu’il donne sa puissance à ses serviteurs (servis) sans besoin de ministros ou d’alliés. Ces serviteurs recevant son pouvoir sont d’abord les anges qui le servaient comme au désert (Mc 1, 13) et dont il aurait pu lever douze légions (Mt 26, 53). Puis les prêtres.

  1. Royauté du Christ et vérité
    1. Je suis venu rendre témoignage à la vérité (v. 37)

Pilate ne comprit toujours pas bien (v. 37) en quoi le Christ était roi. Il s’imaginait que son royaume serait matériel et loin de ses frontières car il n’était pas éclairé par l’Esprit-Saint dans la foi : « L’homme naturel (ψυχικὸς δὲ ἄνθρωπος) n’accueille pas ce qui vient de l’Esprit de Dieu » (1 Co 2, 14, Vulg). En effet, « ce qu’est chacun détermine la façon dont la fin lui apparaît » : celui qui ne juge que d’après la connaissance sensible n’a pas accès aux choses surnaturelles révélées par l’Esprit-Saint (« Le sot ne reçoit pas les paroles de prudence, à moins que tu ne lui dises ce qui est déjà dans son cœur » (Pr 18, 2) ; « Il parle comme à quelqu’un qui dort, celui qui raconte la sagesse à un sot (Si 22, 9) »). Jésus confessa finalement qu’il était roi devant Pilate, mais à demi-mots, en prenant distance (« c’est toi qui dis que »). Il n’est pas roi à la manière dont Pilate le comprenait, mais ne nia pas puisqu’il est spirituellement Roi des rois.

Il montra ensuite le mode et la raison de sa royauté. Suivant S. Augustin pour qui le royaume du Christ est formé de ceux qui croient en lui, le Christ règne sur les croyants. Il est venu dans le monde pour les rassembler et leur acquérir un royaume comme dans la parabole : « Un homme de la noblesse partit dans un pays lointain pour se faire donner la royauté et revenir ensuite » (Lc 19, 12). « Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci » (v. 37) évoque sa naissance charnelle, dans la nature humaine, d’une femme mais envoyé par le Père éternel (Ga 4, 4). Jésus est la Vérité (Jn 14, 6). « Moi, je me rends témoignage à moi-même, et pourtant mon témoignage est vrai, car je sais d’où je suis venu, et où je vais ; mais vous, vous ne savez ni d’où je viens, ni où je vais » (Jn 8, 14). Étant Dieu, il sait toutes choses alors que l’homme erre toujours entre les deux acceptions du royaume. Jésus prépare son royaume en manifestant qu’il est la Vérité, faisant la volonté du Père. La vérité est une lumière donnée à l’intelligence et Jésus est la Lumière comme le proclame le credo.

Pour S. Jean Chrysostome, le Christ est roi par un pouvoir divin, d’en-haut car éternellement engendré du Père : « Dieu de Dieu et de même Roi de Roi » (cf. Ps 2, 6-7, Vulg : « Ego autem constitutus sum rex ab eo »). Il a assumé une nature humaine pour témoigner sur Terre de cette Vérité.

    1. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix (v. 37)

Jésus, le roi, appelle « royaume » ceux qui lui sont soumis (subditos). Il compare son règne et le travail du bon pasteur : « les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix » (Jn 10, 4, cf. 10, 27). Comme le pasteur fait paître les brebis (cf. Ez 34, 2), le roi soutient ses sujets. Écouter sa voix ne se fait pas que par les oreilles, extérieurement, mais intérieurement, en croyant, aimant et accomplissant l’œuvre : « Quiconque a entendu le Père et reçu son enseignement vient à moi » (Jn 6, 45).

Certes, toutes les créatures sont de Dieu. Pourtant tous ne l’écoutent pas ! Si tous sont de Dieu par la création, seuls certains sont de Dieu par l’amour (affectus) et l’imitation, seul moyen de lui appartenir vraiment et qui ouvre la porte du Paradis. Les autres s’entendront dire : « Vous n’êtes pas de Dieu » (Jn 8, 47). Il ne dit pas : « quiconque écoute ma voix est de la vérité », alors nous serions de la vérité parce que nous croyons. En réalité, nous croyons parce que nous sommes de la vérité. Nous recevons le don de Dieu par lequel nous croyons et aimons la vérité : « tout cela vient de Dieu qui, pour le Christ, vous a fait la grâce non seulement de croire en lui mais aussi de souffrir pour lui » (Ph 1, 28-29).

Conclusion :

Mgr Lefebvre déplorait à juste titre dans Ils l’ont découronné que l’Église eût abandonné cette doctrine du Christ-Roi qui exige que les États reconnaissent la royauté du Christ qui est la Vérité et mérite en toute justice le respect dû à son rang que même Pilate reconnut officiellement en apposant la tablette INRI au-dessus de la tête du divin crucifié et en défendant vigoureusement son choix contre les Juifs (Jn 19, 19-22). Pour nous, reconnaître sa voie signifie adhérer amoureusement à Jésus, seule manière de vivre adéquatement la liberté humaine qui ne saurait être un arbitraire changeant au gré des modes du moment, un caprice de moderniste.