20e Pentecôte (10/10/21 - Jésus règne sur peuples)

Homélie du 20e dimanche après la Pentecôte (10 octobre 2021)

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Dieu veut régner sur toutes les nations

  1. La faillite des Juifs
    1. Les Juifs qui se sont récusés sont réprouvés

Ce miracle de la guérison du fils du fonctionnaire royal intervint entre Cana et Capharnaüm. Cana est la ville où Jésus inaugura son ministère public par un premier miracle, durant des noces (Jn 2, 1-11) où il changea l’eau en vin (Jn 4, 46) avant d’opérer ce second miracle (Jn 4, 54). Ce contexte explicite rappelle l’évangile de dimanche dernier (Mt 22, 1-14) où les premiers invités aux noces se récusaient. D’autres prirent leur place pour remplir de convives la salle du banquet : tous ceux qui se trouvaient sur leur chemin, même si tous n’en étaient pas dignes et certains furent rejetés en enfer.

Le peuple juif, l’élu de la première alliance, refuse obstinément jusqu’à nos jours l’invitation de Dieu qui l’écarta donc : « Le Seigneur dit : ‘Donne-lui le nom de Lô-Ammi (c’est-à-dire “Pas-mon-Peuple”), car vous n’êtes pas mon peuple, et moi, je ne suis pas pour vous’ » (Os 1, 9), soit l’exact contraire de l’Emmanuel, ‘Dieu avec nous’ (Mt 1, 22-23, citant Is 7, 14). S. Paul était le juif par excellence : « J’allais plus loin dans le judaïsme que la plupart de mes frères de race qui avaient mon âge, et, plus que les autres, je défendais avec une ardeur jalouse les traditions de mes pères » (Ga 1, 14). Mais il comprit que Jésus accomplissait les promesses et devint son disciple après l’avoir persécuté (Ac 9, 4) : « Ils sont Hébreux ? Moi aussi. Ils sont Israélites ? Moi aussi. Ils sont de la descendance d’Abraham ? Moi aussi. Ils sont ministres du Christ ? Eh bien – je vais dire une folie – moi, je le suis davantage : dans les fatigues, bien plus ; dans les prisons, bien plus ; sous les coups, largement plus ; en danger de mort, très souvent » (2 Co 11, 22-23). Et il décida de passer aux Nations (Ga 2, 8). S. Paul interprète la parole d’Osée (Rm 11, 25-26) comme l’élargissement de l’élection du peuple juif à tous les peuples de la Terre, les Nations ou ‘gentes’ (goyim en hébreu) qui fait de lui l’apôtre des Gentils.

    1. Les Juifs ne comprennent pas la messianité du Christ

Les Juifs ne se départirent pas d’une vision trop terrestre de la messianité et trop spiritualiste de la divinité qui fait obstacle à la saine compréhension du mystère de Dieu qui s’abaisse ou kénose (Ph 2, 5-11). Ils demeurent dans l’ignorance « parce qu’au lieu de compter sur la foi, ils comptaient sur les œuvres » (Rm 9, 32). Même des ultra-orthodoxes juifs israéliens actuels (haredim ou craignant Dieu) comme les Neturei Karta (gardiens de la cité) sont violemment antisionistes et considèrent le récent État d’Israël (heretz Israel) comme une hérésie empêchant la venue du Messie. Tout est bon pour expliquer que Dieu ne leur a plus envoyé aucun prophète depuis 2000 ans. Leur drame est qu’ils attendent toujours le Messie déjà venu !

Pourtant, l’un des signes donnés pour la fin des temps sera la conversion des Juifs (CEC 674) pour laquelle on prie chaque vendredi saint : « l’endurcissement d’une partie d’Israël s’est produit pour laisser à l’ensemble des nations le temps d’entrer. C’est ainsi qu’Israël tout entier sera sauvé » (Rm 11, 25-26). Le mot ‘perfide’ utilisé pour les impropères fut mal compris puisqu’il indique étymologiquement seulement une foi déviante (per-fides).

  1. Ouverture à l’humanité entière du message évangélique
    1. La pierre d’achoppement de l’Incarnation

L’Incarnation constitue la pierre d’achoppement (Rm 9, 32-33) qui en fait chuter beaucoup d’après la prophétie de Siméon (Lc 2, 34). Ils ne comprennent pas la kénose ou l’abaissement de Dieu (se vidant de lui-même) clairement évoquée dans cet évangile qui rappelle la parabole du Bon Samaritain (« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho » = κατέβαινεν ἀπὸ Ἱερουσαλὴμ, Lc 10, 30). Les verbes de mouvement sont nombreux. Le père implore trois fois Jésus de descendre (καταβῇ) tandis que montent les serviteurs à sa rencontre. Le Fils de Dieu accepte de descendre du Ciel, du monde des purs esprits (Dieu et ses anges) pour mourir à notre place en assumant une nature humaine. Les Juifs croyaient que le Messie serait roi comme David « Mais Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul » (Jn 6, 15).

Alors qu’approche la fête du Christ-Roi au dernier dimanche d’octobre, le Fils de Dieu rappelle qu’il n’est pas roi à la manière humaine : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici » (Jn 18, 36) car son Père pourrait envoyer des légions d’anges le défendre (Mt 26, 53). Sa royauté est le prétexte de sa condamnation par l’INRI (Jn 19, 19-22), puisque les Juifs firent accroire qu’il concurrencerait César Tibère : « Si tu le relâches, tu n’es pas un ami de l’empereur. Quiconque se fait roi s’oppose à l’empereur » (Jn 19, 12). Jésus refuse cette royauté trop étroite car « humaine, trop humaine » : il ne saurait être limité comme roi d’une seule nation. « Il faut qu’il règne » (1 Co 15, 25) sur chacune d’elles. Mais il ne règne pas comme les rois. Il règne comme Dieu, spirituellement. Un messie humain tel David chasse les envahisseurs étrangers. Le Fils de Dieu est venu chasser l’envahisseur intérieur qu’est le démon. Seul Dieu le peut. Il est son Fils, ce qui était le vrai motif de sa condamnation : « nous voulons te lapider (…) pour un blasphème : tu n’es qu’un homme, et tu te fais Dieu » (Jn 10, 33).

Il n’est pas anodin qu’un fonctionnaire royal vînt solliciter Jésus. Ce ‘regulus’ ou ‘βασιλικός’ (basilikos) désigne autant un petit roi (rex, regis). Celui-là vient sans le savoir faire allégeance au vrai roi de l’univers, son Créateur, son Dieu, son Sauveur. Quand Jésus n’est pas là, la mort domine. Quand il paraît, par sa présence physique ou simplement par son verbe si on y croit, renaît la vie. Cette parole de vie, cette guérison à l’article de la mort, cette quasi-résurrection à distance est d’ailleurs reprise durant la messe dans les paroles de l’évangile parallèle du centurion implorant la guérison de son serviteur : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri » (Mt 8, 8) que nous répétons trois fois avant la communion. Elle exprime la pénitence et contrition du pécheur qui sait avoir besoin d’être sauvé. Elle professe aussi la foi au Christ tout-puissant.

    1. L’ouverture à la gentilité et le Nouvel Israël de l’Église universelle

Les païens voulaient participer aux noces, alors que la plupart des Juifs refusèrent l’invitation. La mission d’Israël était de transmettre aux autres peuples la foi au Dieu unique. Or, ils se réservèrent de manière réductrice, élitiste, cet appel, ne cherchant pas à évangéliser réellement malgré l’épisode de la reine de Saba visitant Salomon (2 Chr 9, 1-13). Alors même que l’Église a toujours considéré que la mission ad gentes était un devoir indispensable. On pourrait faire le parallèle avec le charisme ou gratia gratis data, grâce donnée gratuitement à quelques uns, mais qui doit servir à l’édification de ses frères. Le but est d’amener chacun à la grâce sanctifiante du baptême, cette gratia gratum faciens, grâce rendant agréable, digne de Dieu. Eux ne considèrent pas tous les humains comme leurs frères. Ils ont en quelque sorte conservé l’image antique d’un dieu national plus qu’universel.

Le malade n’a pas même la force de se déplacer pour implorer sa guérison. Il doit se tourner vers son père. Le père païen se convertit et transmit à toute sa maisonnée le salut reçu lors de la rencontre personnelle avec le Christ, par la foi. Aussi de ville mixte dans la Galilée des Nations (Mt 4, 15), toute adonnée au lucre, Capharnaüm devint vraiment village de la consolation (Kfar Nahum). Au-delà de l’évangélisation des païens apparaît l’image de l’Église, rassemblement de tous les peuples. Nous invoquons la Vierge Marie sous le vocable de Notre-Dame de tous les peuples d’après l’apparition à Amsterdam de 1945 à 1959 : « tu fus immolé, rachetant pour Dieu, par ton sang, des gens de toute tribu, langue, peuple et nation » (Ap 5, 9). Et en ce sens, comme le père intercède auprès du Seigneur pour son fils, la Sainte Mère Église intercède pour tous les hommes. Elle est l’âme d’un monde livré à l’emprise de Satan.

La septième heure du miracle pourrait faire penser au 7e jour, celui du repos pour être consacré à Dieu. Il est d’ailleurs peu ou prou l’heure de la sieste (13h). Dieu n’agit jamais aussi bien que quand l’homme se laisse faire : « Dieu comble son bien-aimé quand il dort » (Ps 126, 2), ainsi que pour Adam qui tomba dans une torpeur divine (Gn 2, 21) pour que Dieu puisse poursuivre et parachever la Création (6e jour) en créant Ève pour accomplir l’humanité d’Adam.

Conclusion

Cette messe anticipe la réconciliation finale pour le retour du Christ. Le chœur des Gentils se fait entendre au graduel et dans l’antienne de communion, le chœur des Juifs dans l’introït et l’offertoire. Israël y confesse sa faute et espère son pardon : « Tout ce que vous avez fait, ô Dieu, à notre égard, n’est que trop juste et mérité, car nous avons péché contre vous en nous révoltant contre votre sainte loi. Nous méritons bien le sort qui nous est réservé, mais vous, qui êtes bon, ne regardez pas notre malice, mais traitez-nous seulement selon votre immense miséricorde    » (Dn 3, 31.29.35). Seulement après avoir reçu la miséricorde peut venir la paix intérieure car en paix avec Dieu : « Non est pax impiis » (il n’est pas de paix pour les impies, Is 48, 22). La nostalgie des Hébreux à Babylone se languissant d’Israël (Ps 136, 1 à l’antienne d’offertoire) rappelle que notre véritable patrie à tous est le Paradis où nous verrons face à face notre Père commun. Mais il faut pour y accéder que le Seigneur descende et guérisse nos âmes !