21e dimanche Pentecôte (17/10 - 2 serviteurs débiteurs)

Homélie du 21e dimanche après la Pentecôte (17 octobre 2021)

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Notre Seigneur Jésus Christ donne plusieurs paraboles pour approcher le mystère du royaume des Cieux. Celles des deux serviteurs débiteurs (Mt 18, 23-35) éclaire bien l’un des bons moyens d’y parvenir, le pardon.

  1. L’injustice humaine provient d’une perte du sens de Dieu
    1. Deux axes ou le pivot de la Croix

L’homme moderne dans son idolâtrie de l’indépendance, se fourvoie en croyant qu’il ne devrait rien à personne : ni à son Créateur, ni à la nature, ni à sa patrie, ni à sa famille. La souveraineté nationale autrefois chérie a été atomisée, passant du pays à l’individu. Pourtant viendra un moment où il faudra bien rendre des comptes (v. 23). La mort nous rattrapera tous et alors nous paraîtrons devant le Christ juge.

L’évangile indique clairement deux axes : un axe vertical entre le roi et son serviteur pour désigner la relation entre Dieu et l’homme ; un axe horizontal entre des serviteurs qui sont au même niveau, à savoir une égalité entre les hommes puisque le moindre débiteur est désigné comme ‘conservus’ ou ‘συνδούλος’, « son compagnon », mais littéralement ‘son confrère serviteur’. Ces deux axes forment bien sûr une croix. Le propre de la croix est que la qualité de la relation horizontale se prend de la relation verticale. On ne peut aimer ses frères que si l’on aime Dieu. Qu’y aurait-il de bien aimable autrement dans nos semblables comme en nous-mêmes ? L’acte de charité ne dit-il pas : « Mon Dieu, je vous aime par-dessus toutes choses, de tout mon cœur, de toute mon âme et de toutes mes forces, parce que vous êtes infiniment bon et souverainement aimable, et j'aime mon prochain comme moi-même pour l'amour de vous ». Tel est le plan des dix commandements, axés sur une charnière, un gond ou pivot (cardo, cardinis) entre les trois commandements divins pour vivre les sept commandements humains.

    1. Autrui est la mesure de Dieu

Le Christ résume ainsi le décalogue lorsqu’on l’interroge : « ‘Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ?’ Jésus lui répondit : ‘Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes’ » (Mt 22, 36-40). Le Notre Père procède de la même manière : « Pardonnez-nous nos péchés comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » (Mt 6, 12) en renversant toutefois la perspective puisque cette fois-ci, pour ne pas arriver les mains vides devant Dieu, on peut présenter ses bonnes œuvres envers ses frères, en particulier en pardonnant, belle forme du don d’amour : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera : c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous » (Lc 6, 37-38). La dureté de la société actuelle vient en grande partie de ce décrochement d’avec le Dieu le Père tout-puissant (appelé trop anonymement ‘transcendance’).

La quasi homophonie entre ‘misertus’ (v. 27, 33) et ‘remiseritis’ (v. 35) est éclairante. La miséricorde vient étymologiquement d’un cœur (cor, cordis) compatissant à la misère d’autrui (miser), tandis que ‘remittere’ signifie secondairement abandonner, relâcher. Quoi ? La dette ici. Le péché est classiquement comparé à la dette comme explicitement dans la version latine du Notre Père : « dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimittimus debitoribus nostris » ou littéralement « Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs » (Mt 6, 12).

  1. Dette et péché à remettre
    1. Le jubilé ou année sainte

Cela explique pourquoi l’Église a institué les années saintes ou jubilé (de l’hébreu ‘yobel’, corne de chèvre utilisée comme trompette pour l’annoncer). Si l’Ancien Testament connaissait les années sabbatiques tous les sept ans, comme une jachère de la terre, la multiplication par soi-même du nombre sept donne l’année sainte : « Vous compterez sept semaines d’années, c’est-à-dire sept fois sept ans, soit quarante-neuf ans. Le septième mois, le dix du mois, en la fête du Grand Pardon, vous sonnerez du cor pour l’ovation ; ce jour-là, dans tout votre pays, vous sonnerez du cor. Vous ferez de la cinquantième année une année sainte, et vous proclamerez la libération pour tous les habitants du pays. Ce sera pour vous le jubilé : chacun de vous réintégrera sa propriété, chacun de vous retournera dans son clan » (Lv 25, 8-10). L’arithmétique divine est tout autant présente juste avant notre passage évangélique : « Alors Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander : ‘Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ?’. Jésus lui répondit : ‘Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois’ » (Mt 18, 21-22). Sauf qu’au lieu de 7 x 7 pour le jubilé, nous avons pour le pardon 7 x 77, soit onze fois plus, nombre des apôtres « fidèles » (si l’on peut dire !), sans Juda ! Comme si l’Église, fondée sur les onze apôtres fidèles dispensateurs des sept sacrements disposait des trésors du pardon et de la miséricorde de Dieu envers les hommes. L’arithmétique divine continue dans la comparaison entre les deux débiteurs. 10.000 talents (‘μυρίων’ donnant myriades, de rebabah en hébreu), soit soixante millions de pièces d’argent contre cent pièces, soit 600.000 fois plus ! Quelle disproportion entre notre mesquinerie et la dette envers Dieu.

Que nous le voulions ou pas, nous pourrions dire à Dieu « je suis votre débiteur » comme dans la langue classique au théâtre pour exprimer sa reconnaissance. L’homme endetté pouvait être vendu comme esclave pour se libérer de sa dette mais avait la possibilité de se racheter la septième année, l’année sabbatique, et retrouver sa propriété. De la même manière, Dieu propose à l’homme d’être totalement libéré des peines temporelles du Purgatoire lors des années saintes, qui sont multipliées à partir du XXe s., les ramenant de 50 à 25 ans, voire aux millésimes liés à 33 (1933, 1983) et maintenant leur moitié (2016). Du sens ancien de rétablissement de la justice pour les pauvres, le Nouveau Testament passe à un sens spirituel dans le sens d’une année de grâces (Is 42, 5-9 ; 61, 1-6 lu par Jésus à la synagogue en Luc 4, 16-30). Les hommes sont libérés de l’esclavage du péché (Ga 5, 1) et de ses conséquences (Ro 8, 21) pour partager l’héritage de la gloire du Christ (Ép 1, 7-18 ; 3, 8-16).

    1. L’indulgence plénière

Cette « comptabilité de l’au-delà » (J. Chiffoleau) en rebute peut-être certains mais constitue un point fondamental de notre foi. Il est bon de repartir léger, de remettre les comptes à plat de temps en temps. La peine temporelle demeure due, même après l’absolution et la pénitence bien faite. Tout mal implique en effet réparation. Mais il faut veiller quel fardeau nous voulons porter. Est-ce celui que nous nous imposons à nous-mêmes, comme si nous nous enfermions dans notre propres tombeaux ? « Vous saurez que Je suis le Seigneur, quand j’ouvrirai vos tombeaux et vous en ferai remonter, ô mon peuple ! Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez ; je vous donnerai le repos sur votre terre. Alors vous saurez que Je suis le Seigneur : j’ai parlé et je le ferai – oracle du Seigneur » (Ez 37, 13-14). Ou est-ce celui que nous propose le Christ, la croix taillée pour nous ? « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger » (Mt 11, 29-30).

Dans Mission, Robert de Niro incarne le personnage de Rodrigo Mendoza, chasseur d’esclave qui a tué et vendu des Indiens Guaranis puis a fini par tuer son frère qui lui a pris sa femme. Alors qu’il croupit en prison en espérant la mort car il ne voit pas de rachat possible, un père jésuite lui lance un défi : choisir sa pénitence. Il le suit donc vers la réduction jésuite du Paraguay grimpant une falaise pendant trois jours avec, attaché autour du cou, un filet chargé de cuirasses et d’armes, symbolisant son ancienne vie, qu’il traîne à travers la jungle. Un jésuite lui coupe la corde mais il la rattache car il estime n’avoir pas suffisamment expié. Si les Indiens accueillent avec joie le retour des missionnaires, ils sont effrayés par leur ancien ennemi. Un Guarani le menace de son couteau mais lui coupe finalement cette corde, le déchargeant alors de son fardeau. Cette fois-ci, le capitaine épuisé par ses mortifications est soulagé d’avoir été pardonné par un autre que lui-même, un ancien ennemi qui reconnaît la valeur de sa pénitence. Il pleure de joie et devient jésuite. Ce film montre que pour alléger le fardeau ou le joug, le pardon divin s’entremêle de pardon humain. S’il faut toujours essayer de se réconcilier avec ses frères, autant que possible, la médiation du prêtre incarne quoi qu’il arrive l’absolution de Dieu auquel il prête sa bouche. Et pour plus facilement pardonner aux autres, il faut avoir conscience d’où on a soi-même été sorti, de quel lit fangeux : « Memento, o homo, quod pulvis es et in pulverem reverteris » – « souviens-toi que tu n’es que poussière et que tu retourneras à la poussière ». La mort arrête les comptes. Malheur à ceux qui ont une ardoise encore chargée à ce moment-là !

Choisissons le poids que nous voulons porter : « et bientôt un poids malheureux me détachait de vous, et je retombais sur ce sol en gémissant ; et ce poids, c’étaient les habitudes de la chair » (S. Augustin, Confessions). Soit le poids de nos vices par l’amour des choses créées, soit le poids de l’amour de Dieu « pondus meum, amor meus » – « ma force de gravité, c'est ce que j'aime; c'est ce qui m'entraîne vers mon lieu naturel ». Ce lieu naturel est ce que nous portons en nous-mêmes, nos ‘tripes’. Soit comme Judas Iscariote nous nous refermons sur nous-même sans croire au pardon et notre péché se répandra au vu de tous au jour du jugement comme ses entrailles (« καὶ ἐξεχύθη πάντα τὰ σπλάγχνα αὐτοῦ » Ac 1, 18). Soit nos entrailles sont tournées vers la miséricorde de Dieu. ‘Σπλαγχνισθεὶς’ – misertus’ (v. 27) renvoie à « διὰ σπλάγχνα ἐλέους θεοῦ » – « grâce à la tendresse, à l’amour de notre Dieu » (Lc 1, 78), littéralement, ‘à travers les entrailles de compassion de Dieu’ comme un mère qui porte son enfant en elle (S. Julienne de Norwich). « Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ? Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas. Car je t’ai gravée sur les paumes de mes mains » (Is 49, 15-16). Notre nom a été comme gravé dans la paume du Fils de Dieu par les clous mêmes de la crucifixion ! Cela vaut tous les tatouages que regrettent les gens qui se sont séparés en ayant marqué sur leur peau le nom de leur ex ! Car il n’est pas de regret en Dieu qui nous a créés pour répondre à son amour et pardon !

Date de dernière mise à jour : 17/10/2021