Christ-Roi (31/10 - royauté sociale du Christ)

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La royauté sociale du Christ

Mgr Lefebvre reprochant à l’Église postconciliaire son modernisme revenait souvent sur la royauté sociale du Christ. Cette doctrine s’enracine dans l’encyclique Quas Primas de Pie XI (11 décembre 1925) instituant la fête du Christ-Roi. Méditons ce texte fondamental.

Au début de son pontificat (1922-1939), Pie XI s’interrogeant sur l’origine des maux du genre humain en vit deux aspects : la plupart des hommes ont écarté Jésus-Christ et sa loi de leur vie privée et publique (laïcisme) ; la condition pour que la paix règne entre les peuples est de reconnaître la souveraineté de Notre Sauveur. D’où son mot d’ordre : « chercher la paix du Christ par le règne du Christ ». Il s’agit donc de « restaurer la souveraineté de Notre Seigneur » (QP 1).

Cette année sainte 1925, le Saint-Père se réjouissait de l’exposition universelle des missions montrant le travail inlassable accompli pour étendre le royaume du Christ et faire entrer dans le giron de l’Église des peuples qui ne le connaissait pas. On commémorait aussi les 1.600 ans du concile de Nicée (325) qui avait défini le dogme de la consubstantialité du Fils unique de Dieu avec son Père et ajouté au Credo : « cuius regni non erit finis » (et son règne n’aura pas de fin) qui affirmait la dignité royale du Christ, liée à sa double nature (QP 3).

      1. Jésus est roi dans son humanité par l’union hypostatique
  1. Différents sens de la royauté du Christ

La royauté du Christ s’entend de plusieurs manières. Métaphoriquement, il est roi car sa perfection en tant que Dieu surpasse toute créature. Il règne sur les intelligences par la pénétration de son esprit et l’étendue de sa science. Il est la Vérité que les hommes doivent recevoir docilement. Il règne sur les volontés parce qu’à la sainteté de la volonté divine correspond une parfaite rectitude et soumission de sa volonté humaine. Sous ses inspirations, notre volonté libre s’enthousiasme pour les plus nobles causes. Il est le Roi des cœurs par son inconcevable « charité qui surpasse toute compréhension humaine (Ep 3, 19) et sa douceur et bonté attirant tous les cœurs.

À proprement parler, le Christ est roi dans son humanité. C’est seulement en tant qu’homme qu’on dit qu’il a reçu du Père « la puissance, l’honneur et la royauté » (Dn 7, 13-14) car comme Verbe de Dieu, consubstantiel au Père, il a tout en commun avec le Père, donc la souveraineté suprême et absolue sur toutes les créatures (QP 5).

  1. L’autorité biblique affermit la royauté de Jésus-Homme

L’Écriture Sainte déborde d’exemples et pas que dans le Nouveau Testament[1]. Dès l’Annonciation, le ton est donné par l’ange : « Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin » (Lc 1, 32-33). Jésus au dernier discours annonce  l’apocalypse : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire » (Mt 25, 31). Et, devant Pilate : « ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici » (Jn 18, 36-37). Il envoie les apôtres baptiser parce qu’il est roi : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18) (QP 6)[2].

Jésus est Seigneur et roi par son union hypostatique[3], vrai Dieu et vrai homme, sans confusion ni séparation. « Il en résulte que les anges et les hommes ne doivent pas seulement adorer le Christ comme Dieu, mais aussi obéir et être soumis à l’autorité qu’il possède comme homme » (QP 8). Mais en nous rachetant, il s’acquit de nouveaux droits sur nous, comme un maître sur son esclave, sauf qu’il rachète pour nous affranchir du salaire de péché (QP 9).

      1. Le pouvoir royal de Jésus
  1. Les 3 pouvoirs

Cette royauté du Christ implique les trois pouvoirs (la démocratie les séparant n’est pas d’institution divine !) (QP 10). Il est le Rédempteur qui donne le salut (Denz. 831) et le législateur à qui les hommes doivent obéir, comme moyen d’exprimer leur amour pour lui (Jn 14, 15 ; 15, 10). Il juge au nom du Père (Jn 5, 22), récompensant ou châtiant les hommes, même durant leur vie (contre ceux niant une possibilité de justice immanente de Dieu). Il détient le pouvoir exécutif. Tous doivent être soumis à son empire. Personne n’évitera, s’il est rebelle, la condamnation et les supplices que Jésus a annoncés.

  1. Temporel ou spirituel ?

Certes, cette royauté de Jésus concerne avant tout l’ordre spirituel comme témoignent les S. Écritures et pas que devant Pilate, déjà lorsque des disciples voulaient le couronner : « Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul » Jn 6, 15). On y entre par la pénitence et la conversion, la foi catholique et le baptême (détachement du royaume de Satan), la sequela Christi (se faire ses disciples) jusqu’à la Croix (QP 11). Tant qu’il vécut sur Terre et jusqu’à aujourd’hui, Jésus s’abstint d’exercer cette domination terrestre : « il ne ravit point les diadèmes éphémères, celui qui distribue les couronnes du ciel » (hymne Crudelis Herodes de l’Epiphanie) (QP 12).

Cependant, le souverain domaine de notre Rédempteur embrasse la totalité des hommes, même non-Chrétiens[4], que ce soit dans la vie privée ou publique car Il est l’unique source du salut (Ac 4, 12). Les chefs d’État sont donc tenus de rendre personnellement et en tant que représentant de leur peuple, des hommages publics de soumission à la souveraineté du Christ (QP 13). Les Cristeros ne sont-ils pas morts pour l’honneur public du Cristo Re ?

      1. La dimension publique et politique de son royaume
  1. L’ennemi laïciste

Le renversement des valeurs depuis la révolution anthropocentrique de la Renaissance aux Lumières (sic) fait que le pouvoir des chefs d’État vient du peuple et non plus de Dieu[5]. Le Général de Gaulle voulut resacraliser la fonction présidentielle en la revêtant d’une onction : non plus le sacre par Dieu, mais l’élection au suffrage universel par le peuple. Au lieu d’un pouvoir venu d’en-haut obligeant très gravement le roi qui reçoit ce pouvoir par la grâce de Dieu, la source du pouvoir vient désormais d’en-bas, voire d’en-dessous ?

Ce caractère sacré du pouvoir ne vient pas des hommes mais est communiqué par Dieu à ceux qui sont élus (pas démocratiquement mais par Dieu comme un charisme) (QP 14). Certes, cela implique un souverain vertueux et pieux mais dans un esprit de foi, tout en reconnaissant dans les princes des hommes comme les autres, leurs égaux par la nature humaine, en les voyant même incapables ou indignes, les citoyens ne refuseraient pas pour autant de leur obéir voyant en eux l’image et l’autorité du Christ Dieu et Homme (QP 15).

La source de la paix ne peut venir que de la royauté du Christ sur Terre. La description faite par Pie XI semblerait idyllique (QP 14-16) mais est pourtant bien réelle. De vrais princes chrétiens et de vrais sujets chrétiens, partout dans le monde, sont la condition pour que la vraie paix puisse s’instaurer. Certes, en régime de chrétienté européen, les guerres intestines entre princes montraient que les progrès dans la conscience chrétienne n’avaient pas encore atteint l’instauration de tout en Christ , devise de S. Pie X (« omnia instaurare in Christo », Ep 1, 10). La fête liturgique annuelle fut instituée pour mieux diffuser cette doctrine du Christ-Roi chez tous les fidèles que ne le font des  textes magistériels lus une fois par une minorité (QP 17).

Le laïcisme est l’ennemi, la peste. Son venin s’est répandu même chez certains prélats ou enseignants de la S. Église. On commença par nier la souveraineté du Christ sur toutes les nations ; on refusa à l’Église le droit du Christ d’enseigner le genre humain, de porter des lois et gouverner les peuples en vue de leur béatitude éternelle. Puis on assimila la religion du Christ aux fausses religions placées au même niveau (« l’esprit d’Assise » n’arrangea rien). On la soumit, ensuite, à l’autorité civile. Certains allant jusqu’à substituer à la vraie religion une religion naturelle ou même l’irréligion, l’athéisme d’État comme dans les pays communistes.

  1. Que Jésus vienne régner sur nous

L’Église est pourtant une société parfaite (societas perfecta) disposant de tous les moyens de conduire ses membres à leur fin, la béatitude. En vertu de ce droit originel, l’Église ne peut abdiquer la pleine liberté et l’indépendance complète à l’égard du pouvoir civil. Elle ne peut dépendre d’une volonté étrangère pour accomplir sa mission divine d’enseigner, gouverner et conduire au bonheur éternel tous les membres du royaume du Christ. Au contraire, l’État doit procurer une liberté aux ordres et congrégations religieuses ayant choisi la voie de perfection  Les gouvernants et les magistrats doivent rendre au Christ un culte public et obéir à ses lois en se remémorant le Jugement Dernier. Sa dignité royale exige que l’État établisse ses lois en suivant les commandements de Dieu et les principes chrétiens dans la justice, la formation intellectuelle et morale de la jeunesse, qui doit respecter la saine doctrine et la pureté des mœurs.

La doctrine du Christ-Roi veut faire régner Jésus sur chacune de nos facultés : sur nos intelligences en adhérant fermement aux vérités révélées du Christ ; sur nos volontés pour observer les lois et les commandements de Dieu ; sur nos cœurs sacrifiant nos affections naturelles pour aimer Dieu par-dessus tout ; sur nos corps servant « comme des armes au service de la justice » (Rm 6, 13).

Conclusion

Acte de consécration du genre humain au Sacré-Cœur du Christ Roi (Pie XI)

Très doux Jésus, Rédempteur du genre humain, jetez un regard sur nous qui sommes humblement prosternés devant votre autel. Nous sommes à vous, nous voulons être à vous, et afin de vous être plus fermement unis, voici que chacun d’entre nous se consacre spontanément à votre Sacré Cœur.

Beaucoup ne vous ont jamais connu, beaucoup ont méprisé vos commandements et vous ont renié. Miséricordieux Jésus, ayez pitié des uns et des autres et ramenez-les tous à votre Sacré Cœur.

Seigneur, soyez le roi, non seulement des fidèles qui ne se sont jamais éloignés de vous, mais aussi des enfants prodigues qui vous ont abandonné ; faites qu’ils rentrent bientôt dans la maison paternelle pour qu’ils ne périssent pas de misère et de faim.

Soyez le roi de ceux qui vivent dans l’erreur ou que la discorde a séparés de vous ; ramenez-les au port de la vérité et à l’unité de la foi, afin que bientôt il n’y ait plus qu’un seul troupeau et qu’un seul pasteur.

Soyez le roi de tous ceux qui sont encore égarés dans les ténèbres de l’idolâtrie ou de l’islamisme, et ne refusez pas de les attirer tous à la lumière de votre royaume. Regardez enfin avec miséricorde les enfants de ce peuple qui fut jadis votre préféré ; que sur eux aussi descende, mais aujourd’hui en baptême de vie et de Rédemption, le sang qu’autrefois ils appelaient sur leurs têtes[6].

Accordez, Seigneur, à votre Église une liberté sûre et sans entraves ; accordez à tous les peuples l’ordre et la paix. Faites que d’un pôle du monde à l’autre une seule voix retentisse : « Loué soit le divin Cœur qui nous a acquis le salut ! A lui, honneur et gloire dans tous les siècles des siècles ! »

Ainsi soit-il. 

 

[1] Dans l’Ancien Testament : il est le dominateur issu de Jacob (Nb 24, 19), le roi établi par le Père sur sa montagne sainte de Sion pour recevoir en héritage les nations et étendre son domaine aux confins de la terre (Ps 2), le véritable roi futur d’Israël : « Votre trône, ô Dieu, est dressé pour l’éternité ; le sceptre de votre royauté est un sceptre de droiture » (Ps 44/45, 7). Son royaume, ignorant les frontières, sera enrichi des trésors de la justice et de la paix : « En ses jours se lèvera la justice avec l’abondance de la paix... Il dominera, d’une mer à l’autre, du fleuve jusqu’aux extrémités de la terre » (Ps 71, 7-8). « Un petit enfant... nous est né, un fils nous a été donné. La charge du commandement a été posée sur ses épaules. On l’appellera l’Admirable, le Conseiller, Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix. Son empire s’étendra et jouira d’une paix sans fin ; il s’assoira sur le trône de David et dominera sur son royaume, pour l’établir et l’affermir dans la justice et l’équité, maintenant et à jamais (Is 9, 6-7). Jérémie annonce dans la race de David un « germe de justice, qui régnera en roi, sera sage et établira la justice sur la terre » (Jér 23, 5). Daniel prédit la constitution d’un royaume « qui ne sera jamais renversé... et qui durera éternellement » (Dn 20, 44 et 7, 13-14). Zacharie prophétise l’entrée à Jérusalem du Roi plein de mansuétude monté sur une ânesse et son poulain (Za 9, 9).

[2] Cf. aussi « le prince des rois de la terre » (Ap 1, 5) ; « sur son vêtement et sur sa cuisse, il porte un nom écrit : ‘Roi des rois et Seigneur des seigneurs’ » (Ap 19, 16) ; Dieu « nous a parlé par son Fils qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a créé les mondes » (He 1, 2) ; « C’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis » (1 Co 15, 25).

[3] S. Cyrille d’Alexandrie : « La souveraineté que Jésus possède sur toutes les créatures, il ne l’a point ravie par la force, il ne l’a point reçue d’une main étrangère, mais c’est le privilège de son essence et de sa nature ».

[4] Léon XIII, Annum sacrum (25 mai 1899) : « Son empire ne s’étend pas exclusivement aux nations catholiques ni seulement aux chrétiens baptisés, qui appartiennent juridiquement à l’Église même s’ils sont égarés loin d’elle par des opinions erronées (hérétiques) ou séparés de sa communion par le schisme ; il embrasse également et sans exception tous les hommes, même étrangers à la foi chrétienne, de sorte que l’empire du Christ Jésus, c’est, en stricte vérité, l’universalité du genre humain ».

[5] Pie XI, Ubi arcano (23 décembre 1922) : « Dieu et Jésus-Christ ayant été exclus de la législation et des affaires publiques, et l’autorité ne tenant plus son origine de Dieu mais des hommes, il arriva que... les bases mêmes de l’autorité furent renversées dès lors qu’on supprimait la raison fondamentale du droit de commander pour les uns, du devoir d’obéir pour les autres. Inéluctablement, il s’en est suivi un ébranlement de la société humaine tout entière, désormais privée de soutien et d’appui solides ».

[6] La partie en italique a été supprimée par Jean XXIII pour ne pas froisser les autres religions.