18e dimanche ap Pentecôte (18 sept. 2016)

Homélie du 18e dimanche après la Pentecôte (18 septembre 2016)

Homélie en format audio ici

La vertu de justice (1)

Un Chrétien doit avoir toujours en ligne de mire son salut. Nous serons jugés, au jour de notre mort, sur la charité que nous aurons pratiquée ou pas. La charité est une vertu théologale, donc un don de Dieu, une grâce. Un principe fondamental est que la grâce suppose la nature (gratia supponit naturam). Or, la charité s’enracine sur une vertu naturelle, indispensable avant de pouvoir s’élever jusqu’à la vertu théologale de la charité, la vertu cardinale de justice.

En quelque sorte, la justice est le degré zéro de la charité ou plutôt son strict minimum pour le pape Benoît XVI : « La charité dépasse la justice, parce qu’aimer c’est donner, offrir du mien à l’autre ; mais elle n’existe jamais sans la justice qui amène à donner à l’autre ce qui est sien, c’est-à-dire ce qui lui revient en raison de son être et de son agir. Je ne peux pas ‘donner’ à l’autre du mien, sans lui avoir donné tout d’abord ce qui lui revient selon la justice. Qui aime les autres avec charité est d’abord juste envers eux. Non seulement la justice n’est pas étrangère à la charité, non seulement elle n’est pas une voie alternative ou parallèle à la charité : la justice est ‘inséparable de la charité’, elle lui est intrinsèque. La justice est la première voie de la charité ou, comme le disait Paul VI, son ‘minimum’, une partie intégrante de cet amour en ‘actes et en vérité’ (1 Jn 3, 18) auquel l’apôtre saint Jean exhorte »[1].

Il convient donc de comprendre ce qu’est cette vertu de justice, à la lumière de St. Thomas. Nous verrons d’abord ce que dit le docteur angélique du droit avant de parler de la justice la semaine prochaine.

  1. Le droit
    1. Le droit met de l’ordre et de l’égalité dans la relation à autrui

Le propre de la vertu de justice implique une certaine égalité : quand on égalise, on ajuste à la personne étymologiquement. Mais l’égalité concerne par définition l’autre par rapport au sujet agissant, contrairement aux autres vertus cardinales qui ne perfectionnent l’homme que dans ce qui le concerne personnellement. Le propre de cette vertu est donc « d’ordonner l’homme en ce qui est relatif à autrui » (II-II, 57, 1), par exemple le paiement du salaire qui est dû en raison d’un service. N’oublions pas que retenir son salaire au travailleur est un péché qui crie vengeance contre Dieu[2]. C’est donc l’objet de l’action juste qui détermine la vertu et non pas la façon dont le sujet l’accomplit, contrairement aux autres vertus. Cet objet (justum) doit être selon le droit (jus).

Le mot droit a été d’abord signifié la chose juste elle-même, puis l’art de discerner le juste, le lieu d’exercice de la justice (rendre le droit) et la sentence (II-II, 57, 1, ad 1). Or, un art préexiste dans l’esprit de celui qui l’exerce (un artiste a une idée de l’œuvre qu’il veut créer). L’art de la justice ou de rendre le droit est donc lié à l’exercice de la vertu de prudence, elle-même reliée à la syndérèse : l’habitus des premiers principes (loi naturelle) comme « il ne faut pas tuer, mentir » (en gros le Décalogue). Cette loi est inscrite par Dieu dans la conscience de tous les hommes. Mais l’art de rendre le droit se réfère parfois à des principes écrits, la loi qui est la règle du droit (II-II, 57, 1, ad 2).

La loi divine, du fait de sa perfection, ne peut pas impliquer une forme d’égalité avec l’homme contenue dans la notion même de justice. On ne parlera pas à strictement parler de droit (ius), mais devoir sacré (fas comme dans faste et néfaste) parce qu’il suffit à Dieu que nous remplissions à Son égard ce que nous pouvons. Toutefois la justice exige que l’homme Lui soumette entièrement son âme (II-II, 57, 1, ad 3). N’oublions pas qu’avant d’avoir de la charité envers Dieu (qui n’est qu’un retour vers la source de cette charité, donnée à l’homme par Dieu puisqu’elle est vertu théologale), il faut déjà lui rendre ses devoirs, donc pratiquer la vertu de religion !

En effet, le propre de la justice de rendre à chacun ce qui lui est dû, selon St. Ambroise (reddere unicuique quod suum est, II-II, 57, 4, obj. 1).

  1. Les catégories du droit

L’action ajustée à autrui, respectant une certaine égalité peut intervenir de plusieurs manières (II-II, 57, 2) :

  • par la nature même des choses (je donne tant pour recevoir autant) : c’est le droit naturel.

Précisons toutefois qu’il peut advenir qu’on ne doive pas respecter le droit naturel, à cause de la mutabilité de la nature humaine. En effet, l’homme est versatile. Par exemple, un principe de la loi naturelle serait qu’on doive rendre un dépôt à celui qui nous l’a confié. Toutefois, on doit ne pas le rendre si la personne peut l’utiliser (une arme par exemple déposée) contre le bien commun ou elle-même par folie (II-II, 57, 2, ad 1).

  • par convention, par commun accord (quelqu’un s’estime content de recevoir tant) :
    • une convention privée : droit privé.
    • une convention publique (l’adéquation ou proportion avec autrui résulte du consentement populaire, ou de l’ordre du prince qui a la charge du peuple et tient sa place) : droit positif.

Le droit positif, issu d’une convention publique (donc le code de loi) n’est possible que dans le cadre des choses qui ne s’opposent pas au droit naturel[3]. Dépénaliser l’avortement ou pire le légaliser ne le rendra jamais juste. Il y aura toujours le devoir d’objection de conscience ! « Malheur à ceux qui font des lois iniques » (Is 10, 1) (II-II, 57, 2, ad 2).

Nous touchons là les limites de la démocratie qui n’est certainement pas un système parfait ni même le moins mauvais de tous. Il est malheureux à mon sens que l’Église eût cru bon récemment d’adhérer à ce système qui mène à des lois contre la vie (avortement, euthanasie) ou la famille (divorce, gender). Une monarchie où le souverain ne cherche pas à plaire au peuple pour flatter les plus bas instincts de l’homme me paraît mieux armée pour ne pas soumettre certaines questions, relevant de la loi naturelle, au vote humain. Sinon, nous tombons dans le nominalisme : une chose est bonne parce que la volonté humaine (le vote) l’aurait rendue telle. Il existe un bien et un mal intrinsèques et jamais rien ne rendra bonne telle action, quand bien même on peut concevoir parfois de ne pas la punir.

Cet ajustement (adæquatio < æqualitas = égalité) à autrui peut intervenir de deux manières en envisageant les choses (II-II, 57, 3) :

  • soit absolument, en soi : l’homme, comme tel, s’adapte à une femme pour avoir des enfants, ou un père à son fils pour l’élever
  • soit relativement à ses conséquences : la propriété privée d’un champ en soi n’a pas de raison de revenir plus à un individu qu’à un autre, mais pour le cultiver, mieux vaut peut-être qu’il appartienne à l’un qu’à l’autre.

Le droit naturel vaut aussi pour les animaux avec qui nous avons en commun le genre animal. Mais nous différons par l’espèce humaine, donc le droit des gens ne vaut que pour des êtres rationnels. Le jurisconsulte Gaïus le définit : « Ce que la raison naturelle établit chez tous les hommes, ce que toutes les nations observent, on l’appelle le droit des gens ». Cela montre que certaines choses doivent être tenues comme valables par tous les peuples et toutes les époques (II-II, 57, 3).

La question de l’altérité par rapport à laquelle se cherche une certaine égalité n’est pas toujours absolue comme entre deux citoyens d’un même État. Parfois l’autre est aussi d’une certaine manière une partie de moi-même : la femme pour l’homme (droit économique au sens d’oikos comme le foyer familial ou droit domestique) ou le fils pour le père (droit paternel). mais si quelqu’un se rend à soi-même son dû, il n’y a pas là de droit à proprement parler, seulement pour ainsi dire, en tant qu’ils sont des êtres humains subsistant et non pas en tant qu’ils sont au moins partiellement partie de l’un (II-II, 57, 4 et ad 2).

[1] Benoît XVI in Caritas in Veritate 6, faisant allusion à Paul VI, Allocution de la messe pour la Journée du développement, Bogota, 23 août 1968 : in AAS 60 (1968), p.626-627 = DC 65 (1968), col. 1547.

[2] Cf. Catéchisme de St. Pie X (1905), n°966 : les 4 péchés péchés qui crient vengeance devant la face de Dieu sont le meurtre (homicide volontaire), l’homosexualité (péché impur contre l’ordre de la nature), l’oppression des pauvres (de la veuve et de l’orphelin), le refus du salaire aux ouvriers. Repris car CEC 1867 : « Crient vers le ciel : le sang d’Abel ; le péché des Sodomites ; la clameur du peuple opprimé en Égypte ; la plainte de l’étranger, de la veuve et de l’orphelin ; l’injustice envers le salarié ».

[3] « voluntas humana ex communi condicto postest aliquid facere iustum in his quæ secundum se non habent aliquam repugnantiam ad naturalem iustitiam. Et in his habet locum ius positivum ».