19e dimanche ap. Pentecôte (25 sept. 2016)

Homélie du 19e dimanche après la Pentecôte (25 septembre 2016)

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La vertu de justice (2)

Nous poursuivons notre méditation sur la vertu de justice, degré zéro de la charité, indispensable vertu cardinale avant de prétendre s’élever à cette plus grande de vertus théologales.

  1. La justice
    1. Définition générale

Pour St. Thomas, la justice est l’habitus (disposition stable de l’âme) par lequel on donne, d’une perpétuelle et constante volonté, à chacun son droit ou son dû. On y voit donc trois critères : 1) l’auteur sait ce qu’il fait (connaissance) ; 2) c’est un choix réfléchi poursuivant une fin précise (ce qui désigne un acte volontaire, une intention) ; 3) l’acte bon est pratiqué avec constance (car un seul acte ne crée pas une vertu, il faut une certaine répétition pour en faire un habitus) (II-II, 58, 1).

La justice se pratique essentiellement en société puisqu’elle implique l’autre et de manière plus formelle l’autre qui est totalement autre (pas de sa famille). Cicéron dit : « La justice est la règle qui maintient la société des hommes entre eux, et leur communauté de vie ». L’altérité exige des agents différents. On n’est jamais égal à soi-même, mais à un autre. Donc, la justice proprement dite exige la diversité des sujets mais, au figuré, on peut aussi parler de justice à l’intérieur d’un seul être humain, suivant ses puissances : ainsi est-il juste que la puissance sensible doit être soumise à la raison. Il est important de le préciser car on devra aussi réfléchir à concilier cela avec l’ordo caritatis qui ne fait intervenir l’autre qu’après soi-même : 1) aimer Dieu, 2) soi-même, 3) autrui, 4) son propre corps.

  1. La justice est une vertu siégeant dans la volonté

Une vertu rend bon les actes humains, et par conséquent l’homme agissant lui-même. Pour qu’un acte soit bon, il faut qu’il suive la règle, indiquée intérieurement par la raison (prudence) et extérieurement par la loi (justice), qui normalement, dans un état de vrai droit, ne devraient pas être contradictoires. Elle constitue donc une vertu essentielle (II-II, 58, 3), étant même la plus éminente des vertus cardinales (II-II, 58, 12) et comme toute vertu, elle doit nous rendre prompts à agir bien et comme une seconde nature (« spontanea et prompta voluntate facit illud quod debet », II-II, 58, 3, ad 1).

On pourrait se demander, d’un point de vue chrétien, en quoi serait méritoire une action juste si l’on ne fait que ce que l’on doit en rendant à chacun son dû/ce qui lui revient de droit ? La nécessité de la justice (on doit appliquer la loi) ne nuit-elle pas au mérite ? En réalité, il y a deux nécessités : celle qui vient de la contrainte et celle de l’obligation de précepte. Cela rappelle un peu la nécessité de moyens liée à la fin : si je veux traverser une mer, je dois accepter de prendre un bateau ou un avion.

N’oublions pas que, souvent, la loi se limite à prohiber certaines actions (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas faire de faux-témoignages) mais qu’il est plus rare qu’elle soit prescriptive (on doit payer ses impôts, autrefois faire son service militaire). La vertu entend répandre partout le règne de la justice, en-dehors du strict cadre légal. Mais cela supprime la gloire surérogatoire comme le dit St. Paul : « Annoncer l’Évangile n’est pas une gloire pour moi, c’est une nécessité qui m’incombe » (1 Co 9, 16) (II-II, 58, 3, ad 2).

Cette vertu siège dans la volonté : c’est donc la volonté qui doit vouloir droitement pour agir de même. En effet, la raison est une puissance de connaissance (vis cognoscitiva) mais c’est par la puissance appétitive (nous voulons rejoindre un but par nos actions) que nous agissons. Cette puissance appétitive se subdivise en puissance rationnelle (volonté) et sensible, cette faculté inférieure de l’âme, qui gère les passions corporelles (l’irascible et le concupiscible). Le sensible est exclu car il ne vise que son bien propre, ne pouvant s’élever jusqu’au bien d’autrui, qui est perçu par la raison (II-II, 58, 4). Ce sont deux autres vertus cardinales, en l’occurrence la force (pour l’irascible) et la tempérance (pour le concupiscible)[1] qui rectifient la sensibilité.

  1. La justice légale

La vertu de justice s’intéresse au bien d’autrui en tant qu’il est membre d’une communauté, donc qu’elle sert à travers le bien commun qui est préservé par la loi. On parle alors de justice légale. Elle a un caractère général car elle peut ordonner les autres vertus vers ce bien commun. « Par elle, l’homme s’accorde avec la loi qui ordonne les actes de toutes les vertus au bien commun » (II-II, 58, 5).

On peut donc bien faire un parallèle entre la charité pour les vertus théologales et la justice pour les cardinales d’ordonner les autres vertus de leur catégorie à quelque chose de supérieur : « De même en effet que la charité peut être qualifiée de vertu générale en tant qu’elle ordonne les actes de toutes les vertus au bien divin, ainsi la justice légale qui ordonne leurs actes au bien commun » (II-II, 58, 6). Elle est générale aussi de ce point de vue de commandement sur les autres vertus, tout en ayant un objet propre : le bien commun. Elle doit donc résider principalement chez les supérieurs qui ont comme mission propre de garder à l’esprit le bien commun (« elle réside dans le prince à titre de principe, dotée d’une qualité architectonique, ne se trouvant chez les sujets que de façon secondaire, comme agents d’exécution »[2]).

La justice particulière pour un bien d’une personne individuelle existe aussi, à côté de la justice légale qui concerne le bien commun (II-II, 58, 7). La différence n’est pas qu’entre l’un et le multiple mais bien d’espèce (II-II, 58, 7, ad 2). On peut parler de justice économique pour les relations domestiques (homme et femme, père et fils, maître et serviteur autrefois).

Il y a deux façons d’entendre les vertus cardinales : soit comme des vertus spéciales ayant des matières déterminées ; soit comme des manières générales d’être vertueux comme le fait St. Augustin qui dit que « la prudence est ‘la connaissance des réalités désirables ou évitables’ ; la tempérance, ‘un refrènement de la cupidité à l’égard des délectations temporelles’ ; la force, ‘une fermeté d’âme en présence des choses pénibles d’ici-bas’ ; et la justice, ‘qui se diffuse dans les autres vertus, un amour de Dieu et du prochain’ que l’on trouve à la racine de toutes nos relations avec autrui » (II-II, 58, 7, ad 2). On voit ainsi le lien entre la justice et la charité, moteur de notre action envers le prochain.

  1. Le juste milieu

Comme toute vertu, la justice consiste dans le juste milieu, mais avec cette fois-ci un caractère plus objectif puisqu’elle traite de la réalité extérieure avec autrui et non pas subjectif comme pour les passions intérieures à l’homme (II-II, 58, 10). Un juste milieu revient à éviter à la fois le trop (ou superflu) et le trop peu (ou manque). Le lucre ou gain abusif est le trop et le dommage désigne le manque. Ces termes sont tirés du vocabulaire de l’achat et de la vente où ils sont leur sens propre mais ce sens est ensuite étendu aux autres domaines de la justice (II-II, 58, 11, ad 3).

La vertu cardinale de justice qui, suivant St. Ambroise, « est la vertu qui rend à chacun son dû, ne réclame pas le bien d’autrui, et néglige son propre intérêt pour sauvegarder l’équité commune » renferme une multitude de vertus annexes (comme l’obéissance, la vérité, la religion, la politesse, la gratitude, la libéralité) qui feront l’objet de futures méditations. Aussi, lorsque St. Augustin attribue à la justice de « secourir les malheureux » et donc lorsque nous faisons œuvre de justice sociale, leur donnant ce qui est à nous et non ce qui est à eux, nous glissons vers les vertus dépendantes de la justice que sont la miséricorde et la libéralité (II-II, 58, 11, obj. 1 et ad 1). Cette libéralité ne pourrait toutefois pas être généralisée (au risque d’entraîner la ruine alors que la justice prend en compte le bien de ses proches aussi qui doit être préservé, II-II, 58, 12, ad 1). C’est une vertu bienfaitrice au sens étymologique (faire ou poursuivre le bien commun et d’autrui) qui sert aussi bien en temps de paix que de guerre (II-II, 58, 12).

  1. La justice de Dieu

Ayant parlé justement d’une justice qui va au-delà en donnant du sien plus qu’à l’autre son dû, nous sommes parvenus à la notion de miséricorde. Elle nous invite à revenir à ces attributs moraux de la volonté divine que sont la justice et la miséricorde[3]. En effet, il est de foi (de fide) de professer que Dieu est infiniment juste et miséricordieux. Mais penchons-nous aujourd’hui sur Sa justice puisque c’est notre thème.

Dieu étant infini, Il l’est aussi en chacune de Ses perfections, donc aussi la justice. « Le Seigneur (YHWH) est juste, Il aime la droiture » (Ps 10, 8) ; « Vous, vous êtes juste, Seigneur, vous êtes droit dans vos décisions » (Ps 118, 137).

Il faut admettre toutefois contre Marcion que la justice divine peut être aussi vindicative. On ne saurait opposer le Dieu juste et vindicatif de l’Ancien Testament et le Dieu bon et miséricordieux du Nouveau Testament. En ces temps troublés de confusion dans l’Église, il n’est pas inutile de rappeler qu’il convient toujours de tout tenir ensemble !

Dieu est à Lui-même sa propre norme car Il n’a personne au-dessus de Lui (Deus sibi ipsi est lex : I, 21, 1, ad 2).  La justice légale qui règle les relations juridiques de l’individu avec la société appartient à Dieu en tant qu’Il dirige les créatures par la loi naturelle et la loi morale en vue du bien commun. La justice commutative qui règle les rapports juridiques des individus entre eux, ne peut pas être attribuée au sens propre à Dieu parce qu’entre le Créateur et la créature manque l’égalité de relation. La créature ne peut pas, à cause de sa dépendance complète par rapport au Créateur, obliger celui-ci par une prestation à une autre prestation en échange. La justice distributive, qui règle les relations juridiques de la communauté avec l’individu, appartient à Dieu au sens propre : après avoir créé le monde, à la suite d’une libre décision, Dieu doit à Sa sagesse et à Sa bonté de donner aux créatures tout ce dont elles ont besoin pour accomplir leur tâche et pour atteindre leur but. La justice distributive se manifeste aussi lorsque Dieu, en tant que juge et sans faire acception des personnes, récompense le bien (justice rémunérative) et puni le mal (justice vindicative).

La peine infligée par Dieu aux pêcheurs n’est pas seulement une peine médicinale mais elle recherche avant tout l’expiation pour l’offense faite à Dieu et donc le rétablissement de l’ordre moral détruit par le péché (Deut 32, 41 : « Je tournerai la vengeance contre mes rivaux, je réglerai leur compte à mes adversaires » ; Rm 12, 9 : « La vengeance m’appartient, c’est moi qui punirait, dit le seigneur » maintenant rendu par « C’est à moi de faire justice, c’est moi qui rendrai à chacun ce qui lui revient, dit le Seigneur »). La peine de l’enfer est, à cause de sa durée éternelle, pour les damnés, seulement vindicative (Mt 25, 41-46). Mais Dieu pourrait grâcier, c’est-à-dire remettre la peine sans satisfaction équivalente.


[1] Cf. II-II, 58, 9. Notons toutefois que l’ad 2 précise : « Les activités extérieures tiennent pour ainsi dire le milieu entre les réalités extérieures, qui sont leur matière, et les passions intérieures qui sont leurs principes. Or il peut arriver qu’il y ait un défaut sur un point et non sur l’autre : par exemple si quelqu’un s’empare du bien d’autrui non par désir cupide de posséder, mais par volonté de nuire ; ou inversement, s’il convoite le bien d’autrui, mais sans vouloir le prendre. Aussi est-ce à la justice de rectifier les activités sous le rapport où elles aboutissent aux choses extérieures ; mais en tant qu’elles dérivent des passions, leur rectification relève des vertus morales qui ont les passions pour objet. De là vient que la justice empêche la soustraction du bien d’autrui pour autant qu’elle s’oppose à l’égalité à établir dans les choses extérieures ; et la libéralité, en tant que cette soustraction procède d’un amour immodéré des richesses. Toutefois, parce que les activités extérieures ne tirent pas leur espèce des passions intérieures, mais plutôt des réalités extérieures, il s’ensuit, à proprement parler, que les réalités extérieures sont la matière de la justice plus que des autres vertus morales ».

[2] Pour un prince (à comprendre pour un responsable dans le civil, un prélat dans l’Église), cela intervient par mode d’ordres ou de directions mais chez les sujets par mode d’exécution de ces décisions. Cf. II-II, 58, 1, ad 5.

[3] Nous avons déjà traité de cette approche en St. Thomas à partir de la q. 2I de la Prima pars. Nous nous fondons donc ici sur Ott, Louis, Précis de théologie dogmatique, 2e éd., Mulhouse, Salvator, 1957, p.75-76.