13e dim Pentecôte (3 septembre)

13e dimanche après la Pentecôte : 3 septembre 2017

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Seule la relation vivante à Jésus sauve

Les lectures du 13e dimanche après la Pentecôte nous font méditer deux passages scripturaires : dans l’Évangile, la guérison des 10 lépreux (Lc 17, 11-19) et dans l’épître, l’unique médiation du Christ (Ga 3, 16-22). Mais au fond, ils ont trait à la même vérité de foi : pour être sauvé, il faut avoir une relation vivifiante avec Jésus Christ, qui est l’unique sauveur.

  1. Est sauvé du péché celui qui revient vers Jésus
    1. Contexte historique et géographique : Jésus au milieu des pécheurs

Vers la fin de Sa vie terrestre, le Seigneur part de la Galilée, son lieu de résidence habituel (Nazareth, Tibériade, Capharnaüm) et se rend à Jérusalem, chef-lieu de Judée. Il traverse du coup la Samarie. Or, « Galilée des Nations » (Mt 4, 15) et Samarie sont deux régions, au Nord et au Centre de l’actuel État d’Israël, qualifiées par les Juifs de régions mixtes, plus ouvertes aux influences étrangères, autant dire impures comme le prouve l’exclamation de Nathanaël à Philippe : « De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jn 1, 46). En effet, en tant que parties du Royaume d’Israël, au Nord (722 av. JC) qui tomba le premier face aux envahisseurs étrangers, Galilée et Samarie furent colonisées par les païens plus vite et plus longtemps que le Royaume de Juda, au Sud (598 av. JC).

  1. La lèpre du péché

Alors que Jésus se trouve en chemin, viennent à Lui dix lépreux. Ils symbolisent l’impureté non pas uniquement rituelle, les excluant de la communauté juive, mais aussi l’impureté morale, le péché (tout comme la Samaritaine au puit de Jacob). Ils n’approchent pas de Jésus, pour ne pas Lui communiquer leur impureté car pour toutes les confessions non chrétiennes, c’est l’impureté qui est contagieuse, au contraire de chez nous où c’est la pureté qui se répand[1]. Ils sont guéris à distance, par la parole du Fils de Dieu et aussi par un acte de foi existant au moins de manière inchoative (débutant) puisqu’ils doivent, pour être guéris, se mettre d’abord en route vers les prêtres, accomplissant le rituel normal de purification des lépreux (Lév 14, 2-32). C’est donc qu’ils ont commencé à croire au miracle pour que celui-ci intervienne.

Mais ils ont pris au pied de la lettre le commandement d’aller et ils ne reviennent pas. Ils ne comprennent pas qu’il y a une certaine infériorité entre le sacerdoce de l’ancienne Alliance qui ne peut que constater la guérison et le sacerdoce nouveau, qu’incarne Jésus Christ et tous ses « successeurs » qui Le rendent présent, les prêtres catholiques, qui, eux, ont le pouvoir de purifier de la lèpre du péché par le baptême et la confession. D’une certaine manière, c’est assez similaire à la parabole du Bon Samaritain de la semaine dernière : ils passent outre. Ils s’en vont, continuent leur chemin.

  1. Le véritable miracle

Par contre, l’un des 10 lépreux revient pourtant. Il fait demi-tour (hypostréphô, v. 15, 18, apparenté au verbe de la conversion : épistréphô[2]) pour approcher Jésus, au pied duquel il se prosterne, tombant face contre terre (‘ἔπεσεν ἐπὶ πρόσωπον παρὰ τοὺς πόδας αὐτοῦ’ : la face, c’est ici prósôpon, qui désigne encore le masque : finalement, il tombe le masque [de théâtre], par cette attitude il met à nu toute sa personne, autre acception du terme. À savoir, il tombe de la hauteur de l’orgueil humain pour se reconnaître humblement créature de Dieu, il revient à sa juste place). C’est-à-dire qu’il L’adore. Il reconnaît ainsi en Lui Dieu. C’est cela que Jésus reproche aux autres : ils ne sont pas revenus, ils sont ingrats. Ils ne sont pas dans l’action de grâce, donc dans une attitude eucharistique (‘εὐχαριστῶν αὐτῷ’ = eucharistôn autô, au v. 16). Or l’Eucharistie c’est laisser entrer corporellement le Fils de Dieu en moi, par la manducation de l’hostie consacrée. Le lépreux samaritain guéri vient maintenant réellement au contact de Jésus et Le reconnaît dans Sa divinité. Les autres ont eu besoin de Lui, sont allés voir les prêtres, symboles de la Loi de Moïse et passent leur chemin. Ils restent toujours à distance finalement, comme au moment de demander leur guérison. Ils ne sont pas réellement en relation avec le Christ, unique Sauveur.

Nous voyons que pour Jésus, être bénéficiaire d’un grand miracle ne signifie pas être sauvé. C’est au Samaritain revenu sur ses pas qu’est donné le Salut : « lève-toi, va, ta foi t’a sauvé ». ‘Lève-toi’, c’est au v. 19 ‘Ἀναστὰς’ = anastas, qui signifie « ressuscite » aussi (la basilique de la Résurrection = Anastasis). Les autres sont guéris, oui, mais visiblement guère que corporellement puisqu’ils ne sont pas capables de revenir, c’est-à-dire faire un retour sur eux-mêmes, vivre une conversion et finalement se laisser rencontrer par le Christ. Comment en effet être sauvé si l’on ne puise pas à la source du Salut qui n’est autre que la personne même de Jésus Ils sont visiblement Juifs puisque Jésus évoque par contraste cet unique qui revient et qui, lui, est Samaritain.

  1. Le Christ, unique médiateur du salut
    1. La loi se contente de débusquer le péché

Finalement, sommes-nous si loin du thème de l’épître ? St. Paul accuse ceux qui croient être sauvés par le seul ministère de la Loi. Se montrer aux prêtres, c’est suivre ce qui est prescrit par l’Ancienne Alliance et Jésus même le demande pour la respecter jusqu’à ce qu’il vienne lui substituer sur la Croix la Nouvelle Alliance. Mais la Loi n’est pas la relation vivante à Dieu. Elle est nécessaire, oui, mais pas suffisante. Elle dénonce le péché mais ne constitue pas la relation vivifiante à Dieu, interpersonnelle : la loi permet tout un plus un rapport avec Lui. La Loi est destinée à tous les pécheurs de la maison d’Israël et au-delà, à la multitude car le péché éclate toujours la personne et les communautés. Or, Jésus est l’unique Fils de la promesse de Dieu, l’unique véritable descendance d’Abraham car l’unique pur, capable de sauver, l’unique médiateur[3] entre Dieu et les hommes pécheurs, en attente de salut. Or, les neuf autres considèrent que la Loi suffit, ils ne sont pas entrés en relation avec le Christ, avec celui qui fait vraiment accéder à Dieu dont il est l’image.

Comprenons bien ce que dit l’épître aux Galates dont commence aujourd’hui la lecture suivie. L’alliance entre Abraham et Dieu est première, chronologiquement (vers 1750-1650 av JC). Elle constitue le peuple élu, issu de la descendance de celui qui n’en avait pas : c’est-à-dire qu’Isaac est vraiment, par le miracle, fils de la promesse. Offert de nouveau à Dieu au Mont Moriah par le sacrifice, il est rendu à son père et devient l’ancêtre de tous les Juifs. Après Isaac, vient sous son fils Jacob (et l’épisode de Joseph détesté de ses 11 frères) l’exil en Égypte. 430 ans plus tard[4] et la sortie d’Égypte, la Loi est donnée à Moïse (vers 1220 av JC). Cette nouvelle forme de l’Alliance (comme on avait connu sous Noé l’arc en ciel, sous Abraham la circoncision, sous Moïse, la Loi) est conçue par St. Paul comme étant plus indirecte : elle est faite par l’entremise des anges et d’un médiateur, qui est Moïse. Mais Abraham avait à ses yeux une plus grande proximité avec Dieu. Et Jésus lui est référencé plus directement, comme étant sa descendance (le nouvel Isaac). Il est d’ailleurs évoqué aussi, seul personnage de l’Ancien Testament, dans les deux cantiques à l’office (Benedictus et Magnificat).

Le Bx. Cardinal Schuster, dans son Liber Sacramentorum, explique que « l’Apôtre fait observer que la loi donnée à Moïse quatre cent trente ans après la divine promesse faite à Abraham et à sa postérité, ne put en abolir les effets, celle-ci étant antérieure, gratuite et absolue, tandis que celle-là eut le caractère d’un contrat temporaire, bilatéral et sujet à annulation du fait de l’une et de l’autre parties. Israël a, le premier, annulé le contrat en reniant le Messie ; il est donc juste que Dieu, lui aussi, abroge la Loi, la remplaçant par l’Évangile. En conséquence, tout monopole religieux cesse dès lors pour les Hébreux, et tous les croyants sont appelés à avoir part à l’héritage de foi promis à Abraham »[1].

  1. La Loi ne peut sauver mais Jésus seul

Le lien avec l’Évangile de dimanche dernier est très fort : prêtre et lévite ne cherchent pas à guérir, c’est-à-dire à sauver celui qui est pourtant leur frère (car est samaritain celui qui aide, non pas celui qui est aidé) : la Loi ne peut sauver. Le Messie qu’on n’attend pas (le Bon Samaritain), lui, le fait et ne se désintéresse de personne. L’Abbé Rupert[5] est cité par Dom Guéranger dans l’Année liturgique : « La proximité voulue de cet Évangile jette une grande lumière sur notre Épître, ainsi que sur toute la Lettre aux Galates d’où elle est tirée. Le prêtre et le lévite de la parabole, en effet, c’est toute la Loi représentée ; et leur passage auprès de l’homme à demi-mort qu’ils voient, sans chercher à le guérir, marque ce qu’a fait la Loi. Elle n’allait point à l’encontre des promesses de Dieu, mais par elle-même ne pouvait justifier personne. Quelquefois le médecin qui ne doit pas venir encore envoie au malade un serviteur expert dans la connaissance des causes de maladie, mais inhabile à composer le remède contraire, et pouvant seulement indiquer à l’infirme les aliments, les breuvages dont il doit s’abstenir de crainte que son mal, en s’aggravant, n’amène la mort. Telle fut la Loi, établie, nous dit l’Épître, à cause des transgressions, comme simple surveillante, jusqu’à l’arrivée du Bon Samaritain, du médecin céleste. L’homme, en effet, tombé dès son entrée dans la vie entre les mains des voleurs, naît dépouillé de ses biens surnaturels et couvert des plaies que lui a faites le péché d’origine ; s’il ne s’abstient des péchés actuels, de ces transgressions pour l’indication desquelles la Loi a été établie, il court risque de mourir tout à fait sans retour ».

Au fond, l’Église ne dit rien d’autre lorsqu’elle publia la déclaration Dominus Iesus de la Congrégation de la Doctrine de la Foi (cardinal Ratzinger avec approbation en forme spécifique de St. Jean-Paul II) : sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus Christ et de l’Église (6 août 2000). Le dialogue avec les autres confessions (œcuménique : entre Chrétiens) et avec les autres religions (interreligieux) ne saurait faire oublier que, si des quelques parcelles de vérité sont contenues dans les autres traditions religieuses, l’intégralité de la Vérité et des moyens de salut sont contenus dans l’Église catholique et en elle seule. Car « il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes [que celui de Jésus], par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4,12).

Conclusion

Mais ne croyons pas que ce qui est arrivé aux Juifs ne puisse nous survenir à nous aussi. Au fond, pour être sauvés, nous devons avoir la foi et les œuvres, les deux ensemble. Nous pourrions n’avoir que la foi, mais trop théorique, en Jésus sauveur. Les Juifs, eux, n’auraient que les œuvres, et encore, à entendre dans un certain sens. Celui où ils ont le rituel, les gestes qui sont liés à la vertu de religion (liée à la justice), mais pas suffisamment les œuvres de la vraie charité, qui est normalement le prolongement de la vertu de foi[6]. La foi devient active et unit à Dieu car elle provient de Dieu. Mais pour qu’elle soit véritablement charité, il faut qu’elle soit nourrie d’une relation personnelle avec le Christ, au fond d’une vie sacramentelle d’une part, mais aussi d’oraison ou de prière d’autre part. N’oublions jamais que la religion peut connaître des excès et perdre ainsi son caractère vertueux (un juste milieu entre un manque et un excès) alors que la charité, en tant que vertu théologale et non pas cardinale, elle, ne connaît que des manques mais jamais d’excès. On n’aime jamais trop le Bon Dieu !

 


[1] D’où le fait que les reliques soient fabricables à partir d’un seul petit morceau d’os mis dans un autre (pour le crâne en particulier), ou qu’on fabrique de nouveaux clous à partir de la limaille de ceux de la Passion, qu’on mette une écharde du bois de la vraie Croix dans un nouveau morceau, qu’on fasse toucher au tombeau d’un saint des morceaux de tissus ou qu’on ne bénisse pas un scapulaire quand on en change car la bénédiction reçue lors de l’imposition passe au nouveau.

[2] Cf. Mt 13, 15 : « qu'ils ne se convertissent et que je ne les guérisse » (avec ces deux verbes stréphô et iáomai) et parallèle en Jn 12, 40.

[3] Cf. catéchèse de Benoît XVI du 16 janvier 2013 : « En Jésus, la médiation entre Dieu et l’homme trouve également sa plénitude. Dans l’Ancien Testament, il existe une série de figures qui ont eu cette fonction, en particulier Moïse, le libérateur, le guide, le ‘médiateur’ de l’alliance, comme le définit également le Nouveau Testament (cf. Ga 3, 19 ; Ac 7, 35 ; Jn 1, 17). Jésus, vrai Dieu et vrai homme, n’est pas simplement l’un des médiateurs entre Dieu et l’homme, mais il est ‘LE médiateur’ de l’alliance nouvelle et éternelle (cf. He 8, 6 ; 9 ; 15 ; 12, 24) ; ‘car Dieu est unique — dit Paul —, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus’ (1 Tm 2, 5 ; cf. Gal 3, 19-20). En Lui nous voyons et nous rencontrons le Père ; en Lui nous pouvons invoquer Dieu sous le nom ‘d’Abbà Père’ ; en Lui nous est donné le salut ».

[4] Attention, ces chiffres ne sont pas à prendre à la lettre, cela dépend à partir de quand on compte.

[5] De div. Off. 12, 13.

[6] Jc 2, 18 : « À quoi cela sert-il, mes frères, que quelqu'un dise : ‘J'ai la foi’, s’il n'a pas les œuvres ? La foi peut-elle le sauver ? Si un frère ou une sœur sont nus, s’ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l'un d'entre vous leur dise : ‘Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous’, sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il ? Ainsi en est-il de la foi : si elle n'a pas les œuvres, elle est tout à fait morte. Au contraire, on dira : ‘Toi, tu as la foi, et moi, j'ai les œuvres ? Montre-moi ta foi sans les œuvres ; moi, c'est par les œuvres que je te montrerai ma foi. Toi, tu crois qu'il y a un seul Dieu ? Tu fais bien. Les démons le croient aussi, et ils tremblent. Veux-tu savoir, homme insensé, que la foi sans les œuvres est stérile ? Abraham, notre père, ne fut-il pas justifié par les œuvres quand il offrit Isaac, son fils, sur l'autel ? Tu le vois : la foi coopérait à ses œuvres et par les œuvres sa foi fut rendue parfaite ».