14e dim Pentecôte (10 septembre)

Homélie du 14e dimanche après la Pentecôte (10 septembre 2017)

La parabole des deux maîtres ou le lys des champs

Méditons l’Évangile du jour, si célèbre, à la lumière du de St. Thomas d’Aquin[1] que nous complétons.

  1. Les deux maîtres : Dieu ou Satan
    1. Servir en faisant la volonté de Dieu

« Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et Mammon » (Mt 6, 24). Après avoir condamné que thésauriser distrayait et même éloignait de Dieu, Jésus continue sur la même thématique. Servir dans un contexte antique ou médiéval implique une forme de servitude ou servage et non pas juste de service. Le mot a perdu de sa force au cours des siècle mais le grec est clair : δουλεύειν = douleuein renvoie à l’esclave (doulos), donc à quelqu’un qui ne se possède pas soi-même, qui appartient à un autre. On ne peut pas appartenir à deux personnes à la fois, dans le sens qu’on ne peut pas porter simultanément sa volonté (qui est la faculté d’aimer évoquée par notre divin maître) vers deux directions opposées et contraires (on ne peut pas vouloir se réchauffer et se refroidir le corps en même temps, mais on peut vouloir à la fois aller se croiser et prendre un bateau en tant que c’est un moyen ordonné à une fin).

Dieu et les richesses sont opposées car l’Un est une réalité invisible, supérieure, éternelle, les autres concernent des réalités visibles car matérielles, terrestres, périssables. « Goûtez les réalités d’en-haut, non pas celles de la Terre » (Col 3, 2)[2] et « si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu » (Col 3, 1). Il existe deux types de maîtres : ceux qui exercent le pouvoir afin que les sujets soient dirigés vers leur fin, qui exerce donc une autorité juste, paternelle et finalement divine ; d’autres, afin de se faire craindre : des tyrans.

  1. L’homme est créé pour rechercher les réalités d’en-haut

On doit aussi distinguer posséder des richesses en maître et en serviteur. La question est finalement si on contrôle ce bien matériel ou si on se laisse contrôler par lui. En effet, les possède en maître celui qui en fait bon usage pour produire du fruit, comme un bon intendant. L’autre, qui se met au service de la richesse comme à une fin et non pas un moyen, n’en tire pas de fruit. « Voici un triste cas que j’ai vu sous le soleil : une fortune amassée pour le malheur de son maître » (Qo 5, 12). Toute fin ou tout but autre que Dieu consiste à idolâtrer une créature que ce soit la richesse ou tout autre bien inférieur : « Leur dieu, c’est leur ventre (…) ils ne pensent qu’aux choses de la terre » (Ph 3, 19).

L’incise : « ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte » s’explique du fait que tout être doit rechercher sa perfection, donc atteindre la fin pour lequel il a été créé. L’homme a été créé pour le bonheur éternel de la béatitude dans le Royaume des Cieux, raison pour laquelle il a été doté par le Créateur d’une intelligence. S’il se contente des choses desquelles les animaux se satisfont, il déchoit de sa dignité humaine puisqu’il ne rend pas hommage à sa nature spirituelle et se rabaisse donc en-dessous des animaux qui eux, atteignent leur fin naturelle d’être non-rationnels par leur instinct, obéissant ainsi à leur nature (manger, se reproduire).

L’homme doit mettre toute son énergie à servir Dieu : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » (Mt 22, 37) reprenant bien sûr le fameux Shema (Écoute) Israël : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Dt 6, 5). Or, l’un des grands problèmes de l’homme est d’avoir une volonté partagée, divisée ou velléitaire comme l’évoque l’épître du jour : « Marchez selon l’esprit, et vous n’accomplirez point les désirs de la chair. Car la chair convoite contre l’esprit, et l’esprit contre la chair ; en effet, ils sont opposés l’un à l’autre, pour que vous ne fassiez pas tout ce que vous voudriez » (Ga 5, 16-17).

  1. Il faut choisir laquelle des deux cités habiter

Par Mammon on entend l’argent indûment amassé (matmon en hébreu signifie trésor, argent et en phénicien mommon évoque les bénéfices). Ce mauvais argent est parfois personnalisé comme ici, de telle sorte qu’il est un esprit de richesse comme il existe un esprit de fornication, c’est-à-dire un démon. Pour Ste. Françoise Romaine (1384-1440) : « Le deuxième prince s'appelle Mammon : c'était autrefois un trône, et maintenant il préside aux divers péchés que fait commettre l'amour de l'argent ». Il figure parmi les trois princes de l’enfer qui sont soumis directement à Lucifer avec chacun leur spécialité[3]. Finalement, cela revient à servir le diable et in fine à adorer le démon. Il convient donc de choisir comme le rappelait avec fougue le prophète Élie : « Combien de temps boiterez-vous des deux côtés ? Si c’est le Seigneur qui est Dieu, suivez le Seigneur ; si c’est Baal, suivez Baal » (1 R 18, 21)[4].

Jésus distingue le traitement des deux maîtres par leur serviteur : Il parle bien d’aimer l’Un, Dieu qui seul est digne d’amour, infiniment aimable, mais pas l’autre (haïr) car rien n’est aimable dans la nature du démon. On peut seulement le soutenir/supporter (sustinebit), méprisant alors Dieu. St. Augustin précisait : « Si quelqu’un désire la servante d’un autre, il le sert par amour de la servante, et non de lui-même ; il supporte donc le service du maître pour la servante. Ainsi quelqu’un supporte-t-il le service du Diable pour la richesse ».

Lorsqu’il parle d’aimer Dieu comme son maître ou de le mépriser, comment ne pas rapprocher d’une des citations les plus célèbres de St. Augustin dans la Cité de Dieu où le Père de l’Église d’Occident pose une forte contraposition : « Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste »[5].

  1. Laisser Dieu être Dieu : la confiance en la Divine Providence
    1. Remettre à sa juste place la valeur du travail

« C’est pourquoi je vous dis : ‘Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ?’ » (v. 25).

Ce choix de la traduction peut se justifier mais rendre ‘psychè’ par vie (μὴ μεριμνᾶτε τῇ ψυχῇ ὑμῶν) laisse dans l’ombre ses différentes acceptions que rend parfaitement le latin « ne solliciti sitis animae vestrae » : âme est donc plus large. Non pas que l’âme mange, mais manger est nécessaire à l’homme qui possède une âme. Pour cultiver la vie de son âme, il faut bien un minimum entretenir la vie de son corps qui en est le lien terrestre. On peut mal comprendre cette affirmation du Seigneur, comme le fit l’hérésie d’Eutychès[6], qui disait que les hommes apostoliques ne devaient pas travailler. Or, c’est contraire à ce qu’affirme St. Paul : « Celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas ! » (2 Th 3, 10). Chacun est tenu de travailler autant qu’il le peut pour ne pas vivre au crochet des autres comme le fit St. Paul, choix qui est aussi le mien. C’est un commandement auquel tous sont tenus, même s’il est vrai qu’il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse. Il ne faut pas non plus être angoissé par les choses matérielles[7]. Le souci ou inquiétude applique intensément l’esprit à quelque chose qui est certes important comme avoir le nécessaire pour vivre, mais cela reste un moyen somme toute secondaire par rapport à Dieu qui est l’unique fin. C’est ainsi que nous ne devons pas être inquiets : « L’espoir de ceux qui s’inquiètent sera anéanti » (Pr 11, 7, Vulgate :  expectatio sollicitorum peribit) car nous devons faire confiance en la Divine Providence qui pourvoira comme il convient quand on a fait notre part. Parfois aussi on s’inquiète pour des choses sommes toutes superflues.

  1. L’enseignement de la nature et des animaux

Voici les raisons que donne Jésus contre cette inquiétude. Premièrement, avec la nourriture et les vêtements, Il entend dire que Celui qui a donné les grandes choses, donnera aussi les petites. Dieu a donné l’âme et le corps, Il pourvoira aux autres. Comme il est dit plus loin : « votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (v. 32-33). Dieu est Dieu, donc Il sait. Mais en plus Il nous aime car Il est Père. Nous n’avons pas à dire à Celui qui nous a créés quel est le mode d’emploi de la créature que nous sommes ! Nous ne lui apprenons rien, un peu d’humilité et de confiance filiale, qui est une forme de piété ou respect pour notre Père céleste en tant que nous prenons Son rôle de Créateur au sérieux. Mais avec la référence aux oiseaux du Ciel vient l’inverse ! Celui qui pourvoit aux petites choses pourvoira aux grandes. Puisque Dieu s’occupe des animaux sans raison en tant qu’ordonnateur de toutes choses (« il les nourrit »), Il n’oubliera ni la nourriture ni le vêtement qui nous sont indispensables vu qu’il est notre Père (pas celui des créatures irrationnelles : le rapport n’est pas le même !). Déjà l’Écriture enseignait qu’on pouvait retenir des leçons de sagesse à considérer les animaux : « interroge donc le bétail, il t’instruira, l’oiseau du ciel, il te renseignera » (Jb 12, 7).

La Genèse nous rappelle que nous valons plus que les animaux : au sixième jour, Dieu dit « cela était très bon » (Gn 2, 31) et seulement « cela était bon » autrement (Gn 2, 4. 10. 12. 18. 21. 25). Il établit aussi l’homme maître de la Création pour qu’elle lui soit soumise (Gn 1, 26. 28). Il est vrai que Dieu ne nous apporte pas les choses toutes cuites car la créature (les causes secondes) : animaux et hommes doivent aussi jouer leur rôle. Simplement, s’Il a donné aux oiseaux l’instinct naturel par lequel ils se déplacent pour trouver ce dont ils vivront, croyons bien que nous sommes capables de bien mieux car l’homme est aussi sa propre providence (homo providentia sui). Il est des choses que nous pouvons contrôler dans notre corps et d’autres non. La partie de l’âme qui est soumise à la raison concerne la partie motrice et sensitive. Mais la partie végétative, qui assure la croissance et la nutrition, n’est pas sous le contrôle de la raison (vous ne pouvez pas décider d’arrêter de digérer). Ainsi, nous ne nous donnons pas à nous-même la croissance, mais elle nous est donnée par Dieu. Nous ne devons donc pas désespérer de la providence de Dieu.

L’artisanat humain (filage, tissage) cherche souvent à imiter la nature mais il ne peut égaler les capacités de la nature. Combien de fois, même dans les technologies les plus récentes de la bionique, l’homme n’essaie-t-il pas d’égaler le génie divin à l’œuvre dans la nature : que ce soit pour la résistance et l’élasticité des fils d’araignée (une corde large d’un pouce faite de leur fil pourrait tenir 10 autobus !) ou un adhésif repositionnable à l'infini comme les pattes d'un gecko[8]. C’est ce que veut signifier notre Seigneur Jésus-Christ : l’homme ne peut pas égaler de soi ce qui, dans la nature, est « spontané » (mais voulu par Dieu). Ainsi, jamais l’art ne fera des couleurs aussi pures que celles qu’on trouve dans la nature sur les fleurs, même pour Salomon.

  1. Dimension eschatologique

L’évocation des lis renvoie à la Résurrection finale « par les lis, les anges sont désignés ; et, de même que les anges n’ont pas besoin de vêtements, de même en est-il pour la résurrection qui renouvellera notre corps et s’occupera de le vêtir » (St. Jérôme). Éden, mais en mieux ! D’ailleurs, l’herbe[9] évoque ensuite la fugacité du temps : « qui est là aujourd’hui, et qui demain sera jetée au feu » : un memento mori avant l’heure. Tout va dans le même sens du sérieux des réalités surnaturelles qui, elles, sont éternelles, contrairement aux choses terrestres qui passent (sic transit gloria mundi). Jésus met en garde : quand la terre n’est pas bonne, on la brûle. L’homme qui ne respecte pas sa nature faite pour le Ciel (homo capax Dei) va en enfer. Et pour l’éternité.

Même une vie qui serait surtout dominée par des tribulations ici-bas, n’est pas comparable au poids de gloire qui attend ceux qui auront persévéré jusqu’au bout. « J’estime, en effet, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous » (Rm 8, 18) ou « notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel » (2 Co 4, 17)[10].

Conclusion :

Le Royaume de Dieu, en latin regnum Dei évoque le verbe régner. Le règne de Dieu s’exerce sur l’homme lorsqu’il est soumis à la volonté de celui qui règne. Être juste (recherche Sa justice, pas la justice vaguement) c’est d’abord respecter la volonté de Dieu : n’oublions pas que la vertu de religion dépend de la justice. Parfois, le surcroît peut paraître bien lointain : mais le médecin sait quand il convient que le patient se voit soustrait même un peu de nourriture ou boisson, le mettant à la diète, car c’est pour son bien ! Le Seigneur, à qui il revient de pourvoir, permet que l’homme souffre, soit pour qu’il soit soigné, soit pour que les autres en prennent exemple.

 


[1] Lectura super Matthæum, cours de 1269-1270 à la Sorbonne, pris en note ou reportatio par maître Léger de Besançon (Leodegarius Bissuntinus).

[2] « τὰ ἄνω φρονεῖτε, μὴ τὰ ἐπὶ τῆς γῆς » est traduit aujourd’hui par « Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre » qui n’est pas des plus heureux. En grec, il est certes difficile de traduire la phronesis, liée chez Aristote à la prudence mais aussi à la sagesse. Le latin de la Vulgate traduit : « quae sursum sunt sapite non quae supra terram » qui donne aussi bien savoir que savourer car la sagesse (sapientia) est goûteuse d’après l’étymologie qu’on lui attribuait avec St. Isidore de Séville : sapida scientia.

[3] Traité de l’enfer, chap. 6 : Nombre des démons, leurs noms et leurs emplois. Sous Lucifer, tyran des enfers et présidant au vice de l’orgueil servent Asmodée l’ancien chérubin désormais esprit impur, Mammon, l’ancien trône dédié aux péchés liés à l’amour de l’argent, Belzébuth, l’ancienne domination qui s’occupe d’enténébrer les hommes par l’idolâtrie.

[4] La traduction officielle appauvrit le début : « Combien de temps allez-vous danser pour l’un et pour l’autre ? » alors que la Vulgate est claire : « usquequo claudicatis in duas partes » qui nous fait perdre la référence à Jacob/Israël boitant après avoir lutté contre Dieu au Yaboq (Gn 32, 31) : celui qui boitait : hatsalah. Cf. Mi 4, 6.

[5] « Fecerunt itaque civitates duas amores duo, terrenam scilicet amor sui usque ad contemptum Dei, caelestem vero amor Dei usque ad contemptum sui » : de Civitate Dei, XIV, 28, in Bibl. Augustinienne 35, p. 465-467.

[6] Cet archimandrite d’un monastère proche de Constantinople intervint dans les querelles christologiques pour proposer un compromis mais il contribua à jeter le trouble. Soutenu par le brigandage d’Éphèse en 448, il fut finalement condamné par le concile de Chalcédoine en 451. Il mourut en 454 mais ses idées monophysites furent reprises jusqu’à aujourd’hui, dans leur version miaphysite par les Églises des trois conciles (préchalcédonienne) d’Arménie, Égypte et Éthiopie. Leur erreur consiste à croire qu’il n’y aurait qu'une nature en Jésus-Christ, la nature divine, par laquelle aurait été absorbée la nature humaine « comme une goutte d'eau l'est par la mer ».

[7] On doit dire aussi qu’il n’est pas mauvais de chercher à éviter les problèmes (Mt 10, 23) en allant dans une autre ville car l’homme a besoin de paix et tranquillité : il faut faire ce qui est en son pouvoir et Dieu fera le reste, comme Il libéra les justes de leurs tribulations : Daniel de la fosse aux lions et les trois enfants de la fournaise (Dn 3, 51ss).

[8] Guillot, Agnès ; Meyer, Jean-Arcady, La Bionique. Quand la science imite la nature, Dunod, Paris, 2008, p. 32-36 ; 50.

[9] L’herbe est aussi au service des hommes, cf. Ps 146, 8 : « Il fait germer l'herbe sur les montagnes et les plantes pour l'usage des hommes ».

[10] Cf. 1 P 1, 7-9 : « Aussi vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves ; elles vérifieront la valeur de votre foi qui a bien plus de prix que l’or – cet or voué à disparaître et pourtant vérifié par le feu –, afin que votre foi reçoive louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ. Lui, vous l’aimez sans l’avoir vu ; en lui, sans le voir encore, vous mettez votre foi, vous exultez d’une joie inexprimable et remplie de gloire, car vous allez obtenir le salut des âmes qui est l’aboutissement de votre foi ».