15e dim Pentecôte (17 septembre)

Homélie du 15e dimanche après la Pentecôte (17 septembre 2017)

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Les sept douleurs de la Très-Sainte Vierge Marie

Si ce jour du 17 septembre n’était tombé un dimanche, nous aurions fêté l’impression des stigmates de St. François. En effet, dans l’hagiographie ou histoire des saints, il fut le premier, en 1224, à recevoir en sa chair la marque des saintes plaies de Notre Seigneur, marquant de manière éminente son attachement, jusque dans son corps, à Jésus Fils de Dieu fait chair. Pourtant, spirituellement parlant, on peut faire le lien avec la Mère de Dieu qui, deux jours avant, le 15 septembre, était fêtée sous le vocable des Sept Douleurs de la Bienheureuse Vierge Marie. Il est des stigmatisations invisibles (comme Ste. Catherine de Sienne) : « ce que Jésus souffrait dans Sa chair, Marie le souffrait dans son cœur » (Bx. Amédée cité par St. Alphonse de Liguori dans Les Vertus de Marie). La première sainte qui fut transfixée ou qui subit la transverbération fut assurément avant tout la mère de notre Seigneur Jésus-Christ au pied de la Croix de son Fils, la mater dolorosa. Méditons sur ces aspects de la vie de notre mère céleste.

  1. Les sept douleurs

Voyons l’enracinement biblique de cette fête des sept douleurs de la Vierge Marie. L’iconographie représente généralement la Mère de Dieu avec sept glaives fichés dans son cœur car c’est à partir de la première citation biblique bien connue qu’ils ont élaboré cette représentation.

  1. Les récits de l’enfance
    1. la prophétie de Syméon

Au moment de la Présentation au Temple, « Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : ‘Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre’ » (Lc, 2, 34-35). Marie comprend au-delà de la littéralité des paroles ce que sera sa vie : « Ne m’appelez plus Noémie (Ma gracieuse), appelez-moi Mara (Amertume). Car le Puissant m’a remplie d’amertume » (Ruth 1, 20).

  1. la fuite en Égypte

Après la Nativité et la venue des Mages à l’Épiphanie, la Sainte Famille doit fuir. « Après leur départ, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : ‘Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr’. Joseph se leva ; dans la nuit, il prit l’enfant et sa mère, et se retira en Égypte, où il resta jusqu’à la mort d’Hérode, pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète (Osée 11, 1) : d’Égypte, j’ai appelé mon fils » (Mt 2, 13-15).

  1. la disparition de Jésus trois jours au Temple

« Chaque année, les parents de Jésus se rendaient à Jérusalem pour la fête de la Pâque. Quand il eut douze ans, ils montèrent en pèlerinage suivant la coutume. À la fin de la fête, comme ils s’en retournaient, le jeune Jésus resta à Jérusalem à l’insu de ses parents. Pensant qu’il était dans le convoi des pèlerins, ils firent une journée de chemin avant de le chercher parmi leurs parents et connaissances. Ne le trouvant pas, ils retournèrent à Jérusalem, en continuant à le chercher. C’est au bout de trois jours qu’ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs de la Loi : il les écoutait et leur posait des questions, et tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses. En le voyant, ses parents furent frappés d’étonnement, et sa mère lui dit : ‘Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois comme ton père et moi, nous avons souffert en te cherchant !’ Il leur dit : ‘Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ?’ Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait. Il descendit avec eux pour se rendre à Nazareth, et il leur était soumis. Sa mère gardait dans son cœur tous ces événements » (Lc 2, 41-51). Marie acquiert la science expérimentale de la douleur qui sépare.

  1. Les récits de la Passion
    1. La rencontre sur le chemin de Croix

Classiquement, à la quatrième station, on associe la mère de Jésus à ces saintes femmes : « Le peuple, en grande foule, le suivait, ainsi que des femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur Jésus. Il se retourna et leur dit : ‘Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants !’ » (Lc, 27-28). Marie doit respecter la déréliction de son fils.

  1. Marie au pied de la Croix

Il s’agit sans doute là de la plus célèbre des douleurs en raison de la fécondité artistique qu’elle a eue : après que Jacopone da Todi (vers 1230-1306) eut composé sa séquence du Stabat Mater dolorosa (texte ci-dessous en annexe), reprise par la liturgie, elle fut mise en musique par une foule des plus grands compositeurs (Vivaldi, Pergolèse, Haydn): « Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : ‘Femme, voici ton fils’. Puis il dit au disciple : ‘Voici ta mère’. Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui » (Jn, 19, 25-27). Jésus veut mourir pauvre et sans mère et donne Marie à l’humanité pécheresse.

  1. Marie à la déposition/descente de la Croix

Le 6e glaive est lui aussi connu grâce à l’art, la Pietà (Vierge de Pitié) ou Mater dolorosa (Mère des douleurs) dont celle de Michel Ange. « Il y avait là de nombreuses femmes qui observaient de loin. Elles avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour le servir (…). Il (Joseph d’Arimathie) alla trouver Pilate pour demander le corps de Jésus. Alors Pilate ordonna qu’on le lui remette » (Mt, 27, 55-59). Jésus est dans les bras de Marie, comme à Sa Nativité, mais que pour un bref instant car la loi mosaïque exige qu’il soit enterré avant le coucher du soleil.

  1. Marie à la mise au tombeau

La mère doit abandonner le corps de son Fils lorsqu’est refermée la pierre du sépulcre. « Ils prirent donc le corps de Jésus, qu’ils lièrent de linges, en employant les aromates selon la coutume juive d’ensevelir les morts. À l’endroit où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin et, dans ce jardin, un tombeau neuf dans lequel on n’avait encore déposé personne. À cause de la Préparation de la Pâque juive, et comme ce tombeau était proche, c’est là qu’ils déposèrent Jésus » (Jn, 19, 40-42). Marie doit abandonner maintenant pleinement son fils. Lorsqu’il sera ressuscité, il ne lui appartiendra pas plus et elle devra continuer à vivre sans Lui après l’Ascension.

  1. La dévotion à Notre-Dame des douleurs
    1. Signification

Qui ne connaît le prénom Dolorès ? Mais sait-on qu’il est dérivé de cette ancienne dévotion, passé par l’Espagne où nombre de prénoms féminins ne sont que les compléments ajoutés à la Mère de Dieu : Mercedes (ND de la Merci ou Miséricorde, d’où l’ordre des Mercédaires), Pilar (ND du Pilier à Saragosse) ou Dolorès.

Laissons la parole au grand St. Bernard de Clairvaux : « Le martyre de la Vierge nous est connu tant par la prophétie de Siméon que par le récit même de la Passion du Seigneur. De l’enfant Jésus, ce vieillard disait : Il sera un signe de division ; et toi, disait-il à Marie, une épée transpercera ton âme. Oui, Mère bénie, un glaive a transpercé ton âme : il n’aurait pu, sans transpercer celle-ci, pénétrer dans la chair du Fils. C’est vrai : ce Jésus qui est le tien — qui est à tous, certes, mais à toi tout particulièrement —, après avoir remis son esprit, ne fut pas atteint dans son âme par la lance meurtrière. Sans épargner un mort, auquel elle ne pouvait pourtant plus faire de mal, elle lui ouvrit le côté ; mais c’est ton âme qu’elle transperça. La sienne assurément n’était plus là mais la tienne ne pouvait s’enfuir. Ton âme, c’est la force de douleur qui l’a transpercée, aussi pouvons-nous très justement te proclamer plus que martyre, puisque ta souffrance de compassion aura certainement dépassé la souffrance qu’on peut ressentir physiquement.

N’a-t-elle pas été plus qu’une épée pour toi, n’a-t-elle pas percé ton âme et atteint jusqu’à la division de l’âme et de l’esprit, cette parole : Femme, voilà ton fils ? Ô quel échange ! Jean t’est donné en lieu et place de Jésus, le serviteur à la place du Seigneur, le disciple au lieu du Maître, le fils de Zébédée à la place du Fils de Dieu, un simple homme au lieu du vrai Dieu. Comment l’écoute de cette parole ne transpercerait-elle pas ton âme pleine d’affection, quand le seul souvenir de cette parole brise déjà nos cœurs, qui sont pourtant de roc et de fer ? Ne vous étonnez pas, frères, qu’on puisse dire de Marie qu’elle a été martyre dans son âme. S’en étonnerait celui qui aurait oublié comment Paul mentionne, parmi les fautes les plus graves des païens, le fait qu’ils ont été sans affection. Un tel péché était bien loin du cœur de Marie ; qu’il le soit aussi de ses modestes serviteurs.

Mais on dira peut-être : ne savait-elle pas d’avance qu’il devait mourir ? — Sans nul doute. N’espérait-elle pas qu’il ressusciterait aussitôt ? — Oui, assurément. Et malgré cela elle souffrit de le voir crucifié ? — Oui, et violemment. Qui donc es-tu, frère, et d’où vient ta sagesse, pour que tu puisses t’étonner davantage de la compassion de Marie que de la passion du fils de Marie ? Lui a pu mourir dans son corps, et elle, n’aurait-elle pas pu mourir avec lui dans son cœur ? Voilà (dans la passion du Christ) ce qu’a accompli une charité telle que personne n’en a éprouvé de plus grande ; et voici (dans la compassion de Marie) ce qu’a accompli une charité qui, après celle de Jésus, n’a pas son pareil »[1].

  1. Histoire

L’ordre mendiant des Servites de la Bienheureuse Vierge Marie fondé à Florence en 1233 s’attacha à cette dévotion qu’il fit sienne des Sept Douleurs de Marie qu’ils contribuèrent à diffuser largement (avec les Franciscains comme Jacopone da Todi). C’est pour eux que la fête liturgique fut fixée au 15 septembre.

L’un des autres grands foyers de cette dévotion se trouve dans la piété rhéno-flamande. La fête de la Compassion, de Notre-Dame des Douleurs ou de Notre-Dame de Pitié, ou encore de la Transfixion de Notre-Dame, fut instituée au concile provincial de Cologne en 1423 contre les Hussites iconoclastes mais fut fixée au vendredi après le dimanche de la Passion.

Ces sept douleurs furent pour la première fois exprimées d’une façon formelle, par Jean de Coudenberghe, curé de Saint-Sauveur de Bruges. Il confia à ND des Douleurs les fléaux des États bourguignons durant la guerre opposant Français et Impériaux pour le contrôle de l’héritage bourguignon de Marie, fille de Charles le Téméraire. Une confrérie de Notre-Dame des Sept Douleurs fut instituée en 1492 avec le soutien du fils de Marie de Bourgogne : Philippe le Beau (père de Charles Quint) dont le confesseur, le dominicain Michel François de Lille, avait composé un ouvrage sur les douleurs de Marie (1495). Leur office (dimanche dans l’octave de l’Ascension) fut approuvé par le pape Alexandre VI Borgia la même année.

Après avoir été fixée à différentes dates, la fête fut marquée au vendredi de la première semaine de la Passion, avec le titre des Sept Douleurs. Benoît XIII l’étendit à toute l’Église latine le 22 avril 1727. La réforme de Paul VI fit disparaître cette première fête pour ne conserver que celle du 15 septembre des Servites dont l’approbation remontait au 9 juin 1668 : « les Frères des Servites portent la robe noire en souvenir du veuvage de Marie et de la souffrance qu’elle a subie durant la Passion de son Fils ». D’autres approbations pontificales la fixèrent au 3e dimanche de septembre (le 9 août 1692 par Innocent XII, le 18 septembre 1814 par Pie VII qui venait d’être libéré de sa captivité française voulait commémorer ainsi les tribulations vécues par l’Église et par lui sous Napoléon). Ce fut St. Pie X qui la plaça définitivement en 1913 au 15 septembre, jour octave de la Nativité de la Ste Vierge.

La séquence de ND des Douleurs (Jacopone da Todi)

Stabat Mater dolorosa

Juxta crucem lacrimosa

dum pendebat Filius.

 

Cuius animam gementem,
contristatam et dolentem,
pertransivit gladius.

 

O quam tristis et afflicta
fuit illa benedicta
Mater Unigeniti.

 

Quæ mœrebat et dolebat,
Pia Mater cum videbat
Nati pœnas incliti.

 

Quis est homo qui non fleret,
Matrem Christi si videret
in tanto supplicio?

 

Quis non posset contristari,
Christi Matrem contemplari
dolentem cum Filio?

 

Pro peccatis suæ gentis
vidit Iesum in tormentis
et flagellis subditum.

 

Vidit suum dulcem natum
morientem desolatum,
dum emisit spiritum.

 

Eia Mater, fons amoris,
me sentire vim doloris
fac, ut tecum lugeam.

 

Fac ut ardeat cor meum
in amando Christum Deum,
ut sibi complaceam.

 

Sancta Mater, istud agas,
Crucifixi fige plagas
cordi meo valide.

 

Tui nati vulnerati,
tam dignati pro me pati,
pœnas mecum divide.

 

Fac me tecum pie flere,
Crucifixo condolere,
donec ego vixero.

 

Iuxta crucem tecum stare,
et me tibi sociare
in planctu desidero.

 

Virgo virginum præclara,
mihi iam non sis amara:
fac me tecum plangere.

 

Fac ut portem Christi mortem,
passionis fac consortem,
et plagas recolere.

 

Fac me plagis vulnerari,
fac me cruce inebriari,
et cruore Filii.

 

Flammis ne urar succensus
per te Virgo, sim defensus
in die judicii

 

Christe, cum sit hinc exire,
da per Matrem me venire
ad palmam victoriae.

 

Quando corpus morietur,
fac ut animæ donetur
Paradisi gloria.

 

Amen ! In sempiterna sæcula. Amen.

Elle était debout, la Mère, malgré sa douleur,
En larmes, près de la croix,

Où son Fils était suspendu.

 

Son âme gémissante,
Contristée et dolente,
Un glaive la transperça.

 

Qu’elle était triste, anéantie,
La femme entre toutes bénie,
La Mère du Fils de Dieu !

 

Dans le chagrin qui la poignait,
Cette tendre Mère pleurait
Son Fils mourant sous ses yeux.

 

Quel homme sans verser de pleurs
Verrait la Mère du Seigneur
Endurer si grand supplice ?

 

Qui pourrait dans l’indifférence
Contempler en cette souffrance
La Mère auprès de son Fils ?

 

Pour toutes les fautes humaines,
Elle vit Jésus dans la peine
Et sous les fouets meurtri.

 

Elle vit l’Enfant bien-aimé
Mourant seul, abandonné,
Et soudain rendre l’esprit.

 

Ô Mère, source de tendresse,
Fais-moi sentir grande tristesse
Pour que je pleure avec toi.

 

Fais que mon âme soit de feu
Dans l’amour du Seigneur mon Dieu :
Que je Lui plaise avec toi.

 

Mère sainte, daigne imprimer
Les plaies de Jésus crucifié
En mon cœur très fortement.

 

Pour moi, ton Fils voulut mourir,
Aussi donne-moi de souffrir
Une part de Ses tourments.

 

Donne-moi de pleurer en toute vérité,
Comme toi près du Crucifié,
Tant que je vivrai !

 

Je désire auprès de la croix
Me tenir, debout avec toi,
Dans ta plainte et ta souffrance.

 

Vierge des vierges, toute pure,
Ne sois pas envers moi trop dure,
Fais que je pleure avec toi.

 

Du Christ fais-moi porter la mort,
Revivre le douloureux sort
Et les plaies, au fond de moi.

 

Fais que Ses propres plaies me blessent,
Que la croix me donne l’ivresse
Du Sang versé par ton Fils.

 

Je crains les flammes éternelles;
Ô Vierge, assure ma tutelle
À l’heure de la justice.

 

Ô Christ, à l’heure de partir,
Puisse ta Mère me conduire
À la palme des vainqueurs.

 

À l’heure où mon corps va mourir,
À mon âme, fais obtenir
La gloire du paradis.

 

Amen ! Pour les siècles des siècles. Amen.

 

 

[1] Cf. Office des matines/lectures de ND des Douleurs : Homélie pour le dimanche après l’Assomption 14-15, Editions Cisterciennes 5 (1968), p. 273-274.