Ste. Thérèse (24 septembre)

Homélie de la solennité de Ste. Thérèse de Lisieux (24 septembre 2017)

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La spiritualité de Ste. Thérèse de Lisieux

Née le 2 janvier 1873 à Alençon, morte le 30 septembre 1897 au carmel de Lisieux, à l’âge de 24 ans, Ste. Thérèse est un maître spirituel, et un géant ! Son procès s’ouvrit en 1910. Béatifiée le 29 avril 1923, canonisée le 17 mai 1925. Elle fut proclamée patronne secondaire de la France en 1945 (ce qui la fait primer sur le dimanche) et docteur de l’Église le 19 octobre 1997 : le Pape St. Jean-Paul II nous l’annonçait en personne à Longchamp pour clôturer les JMJ le 24 août 1997. Tâchons d’approcher certains traits saillants de sa spiritualité.

  1. Un réalisme sur la faiblesse
    1. D’immenses désirs

Ste. Thérèse exprime clairement les immenses désirs qui agitent en réalité tout cœur humain, qu’il le sache ou non : « Sans doute, c’est trois privilèges sont bien ma vocation : carmélite, épouse et mère. Cependant, je sens en moi d’autres vocations, je me sens la vocation de guerrier, de prêtre, d’apôtre, de docteur, de martyr (…). À l’oraison, mes désirs me faisaient souffrir un véritable martyre »[1]. La jeune sainte résume en déclarant « ’Mon Dieu, je choisis tout’. Je ne veux pas être une sainte à moitié, cela ne me fait pas peur de souffrir pour vous, je ne crains qu’une chose c’est de garder ma volonté, prenez-la, car ‘Je choisis tout’ ce que vous voulez ! »[2].

Bien sûr, les désirs de l’âme humaine sont un reflet de la puissance de Dieu, de son infini et sont donc mis en nous, dans leur démesure, par Dieu même pour que nous le cherchions (homo capax Dei). Ne pas pouvoir être satisfait par rien fait partie du sort humain et constitue l’un des ressorts pour rechercher plus grand que soi : Dieu, seul capable d’assouvir nos désirs les plus fous. Et Dieu n’est pas cruel : « Quand j’ai parlé, je ne me cachais pas quelque part dans l’obscurité de la terre ; je n’ai pas dit aux descendants de Jacob : Cherchez-moi dans le vide/en vain ! » (Is 45, 19, cf. Vulg : « non dixi semini Iacob frustra quaerite me »).

  1. Radicale incapacité

À côté de ses immenses désirs, Ste. Thérèse se sait absolument incapable de quoi que ce soit. « O mon Jésus ! à toutes mes folies que vas-tu répondre ?... Y a-t-il une âme plus petite, plus impuissante que la mienne !... Cependant à cause même de ma faiblesse, tu t’es plu, Seigneur, à combler mes petits désirs enfantins, et tu veux aujourd’hui, combler d’autres désirs plus grands que l’univers... ».

Thérèse était entrée au carmel (9 avril 1888) avec le désir de devenir une grande sainte. Mais, fin 1894, au bout de six années, force lui fut de reconnaître que cet objectif était pratiquement impossible à atteindre. Elle avait encore de nombreuses imperfections et manquait d’un charisme comme St. Paul ou Ste. Thérèse d’Ávila. Très volontariste[3], elle voyait bien les limites de tous ses efforts. Elle restait petite et bien loin de cet amour sans faille qu’elle voulait pratiquer.

Elle sait qu’elle ne peut absolument rien par elle-même comme un enfant qui n’est pas capable. Elle attend donc d’être élevée par Dieu, par Jésus qui est descendu par l’Incarnation sur Terre pour nous élever au Ciel et dans les bras duquel elle se jette. C’est ce qu’elle appelle son « ascenseur » spirituel[4]. Elle développe à partir de Prov 9, 4, (Vulg[5]) : « Si quelqu’un est tout petit, qu’il vienne à moi ! » et de Sag 6, 6 (Vulg[6]) : « au petit, par pitié, on pardonne, mais les puissants seront jugés avec puissance » et Is 66, 12-13 : « Vous serez nourris, portés sur la hanche ; vous serez choyés sur ses genoux. Comme un enfant que sa mère console, ainsi, je vous consolerai » (cf. épître). La petitesse assumée qu’est la véritable humilité agit comme un appel d’air sur Dieu qui déverse alors sa grâce : l’Esprit Saint donne le secours divin par les vertus cardinales infuses, les vertus théologales et Ses dons. « Je sens toujours la même confiance audacieuse de devenir une grande Sainte, car je ne compte pas sur mes mérites, n’en ayant aucun, mais j’espère en Celui qui est la Vertu, la Sainteté Même, c’est Lui seul qui, se contentant de mes faibles efforts, m’élèvera jusqu’à Lui et, me couvrant de ses mérites infinis, me fera Sainte »[7].

  1. La petite voie de l’enfance
    1. Enfants bien-aimés du Père

Elle comprit alors que c’était sur cette petitesse même qu’elle peut s’appuyer pour demander l’aide de Dieu, à la suite de St. Paul : « lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12, 10). La petitesse de Thérèse, ses limites deviennent ainsi motifs de joie, plus que de découragement. Car c’est là que va s’exercer l’amour miséricordieux de Dieu pour elle. Sa petite voie vient aussi d’un acte d’offrande, non pas à la justice divine bafouée par les impénitents comme certaines religieuses le pratiquaient, mais à l’amour miséricordieux. Elle fit son holocauste d’amour le jour de la Ste. Trinité, 11 juin 1895, afin de recevoir de Dieu cet amour qui lui manquait pour accomplir tout ce qu’elle voulait faire : « Oh mon Dieu ! Trinité Bienheureuse, je désire vous Aimer et vous faire Aimer, travailler à la glorification de la Sainte Église en sauvant les âmes […]. Je désire accomplir parfaitement votre volonté et arriver au degré de gloire que vous m’avez préparé dans votre royaume, en un mot, je désire être Sainte, mais je sens mon impuissance et je vous demande, oh mon Dieu ! d’être vous-même ma sainteté » (Prière à l’amour miséricordieux).

Autant dire que c’est une voie de la sainteté de l’ordinaire. Plus d’un ne comprenait d’ailleurs pas ce qu’il y avait d’extraordinaire dans la vie toute simple de Thérèse (dont sa prieure Mère Marie de Gonzague). Car la petite voie consiste à se rappeler que le royaume des Cieux appartient aux enfants (évangile) : « si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. Mais celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des Cieux » (Mt 18, 3-4). Pour St. Jean-Paul II : « Quelle vérité du message évangélique est en effet plus fondamentale et plus universelle que celle-ci : Dieu est notre Père et nous sommes ses enfants ? ».

L’enfant chute souvent mais alors, ou il se remet bien vite sur ses jambes, ou alors il pleure en tendant les bras à son père pour qu’il le relève, ce qui renvoie très joliment au sacrement de la pénitence[8]. « Être petit … c’est ne point se décourager de ses fautes, car les enfants tombent souvent, mais ils sont trop petits pour se faire beaucoup de mal »[9], ne pouvant tomber de haut ! D’où l’intérêt de l’humilité.

  1. Redamare (rendre amour pour amour)

Il convient donc de se spécialiser dans la tâche principale des plus petits des enfants : se laisser aimer et aimer en retour (redamare). C’est la raison pour laquelle Ste. Thérèse fut proclamée docteur de l’Église en science de l’amour : « Considérant le corps mystique de l’Église, je ne m’étais reconnue dans aucun des membres décrits par S. Paul, ou plutôt je voulais me reconnaître en tous... La charité me donna la clé de ma vocation. Je compris que si l’Église avait un corps, composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas ; je compris que l’Église avait un Cœur, et que ce Cœur était brûlant d’amour. Je compris que l’Amour seul faisait agir les membres de l’Église, que si l’Amour venait à s’éteindre, les Apôtres n’annonceraient plus l’Évangile, les Martyrs refuseraient de verser leur sang... Je compris que l’amour renfermait toutes les vocations, que l’amour était tout, qu’il embrassait tous les temps et tous les lieux... ; en un mot, qu’il est éternel !...Alors, dans l’excès de ma joie délirante, je me suis écriée : O Jésus, mon Amour... ma vocation, enfin je l’ai trouvée, ma vocation, c’est l’amour !...Oui, j’ai trouvé ma place dans l’Église et cette place, ô mon Dieu, c’est vous qui me l’avez donnée... dans le Cœur de l’Église, ma Mère, je serai l’Amour... ainsi, je serai tout... ainsi mon rêve sera réalisé !!!... »[10].

Conclusion :

Qu’éclairé par l’Esprit-Saint et la maternelle intercession de notre compatriote normande, chacun de nous puisse dire avec Ste. Thérèse qu’il a trouvé sa place dans notre Sainte-Mère l’Église !

 


[1] Ste. Thérèse de Lisieux, Histoire d’une âme, Clovis, p. 320-323 (manuscrit B, 2v-3r) : « Enfin, je sens le besoin, le désir d’accomplir pour toi Jésus, toutes les œuvres les plus héroïques... Je sens en mon âme le courage d’un Croisé, d’un Zouave Pontifical, je voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l’Eglise...

Je sens en moi la vocation de prêtre ; avec quel amour, ô Jésus, je te porterais dans mes mains lorsque, à ma voix, tu descendrais du Ciel... Avec quel amour je te donnerais aux âmes ... Mais hélas ! tout en désirant d’être Prêtre, j’admire et j’envie l’humilité de St François d’Assise et je me sens la vocation de l’imiter en refusant la sublime dignité du Sacerdoce.

O Jésus ! mon amour, ma vie... comment allier ces contrastes ?

Comment réaliser les désirs de ma pauvre petite âme ?...

Ah ! malgré ma petitesse, je voudrais éclairer les âmes comme les Prophètes, les Docteurs, j’ai la vocation d’être Apôtre... je voudrais parcourir la terre, prêcher ton nom et planter sur le sol infidèle ta Croix glorieuse, mais, ô mon Bien-Aimé, une seule mission ne me suffirait pas, je voudrais en même temps annoncer l’Evangile dans les cinq parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées... Je voudrais être missionnaire non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l’avoir été depuis la création du monde et l’être jusqu’à la consommation des siècles... Mais je voudrais par-dessus tout, ô mon Bien-Aimé Sauveur, je voudrais verser mon sang pour toi jusqu’à la dernière goutte...

Le Martyre, voilà le rêve de ma jeunesse, ce rêve il a grandi avec moi sous les cloîtres du Carmel... Mais là encore, je sens que mon rêve est une folie, car je ne saurais me borner à désirer un genre de martyre... Pour me satisfaire, il me les faudrait tous... Comme toi, mon Epoux Adoré, je voudrais être flagellée et crucifiée... je voudrais mourir dépouillée comme St Barthélémy... Comme St Jean, je voudrais être plongé dans l’huile bouillante, je voudrais subir tous les supplices infligés aux martyrs... Avec Ste Agnès et Ste Cécile, je voudrais présenter mon cou au glaive et comme Jeanne d’Arc, ma sœur chérie, je voudrais sur le bûcher murmurer ton nom, o Jésus... En songeant aux tourments qui seront le partage des chrétiens au temps de l’Antéchrist, je sens mon coeur tressaillir et je voudrais que ces tourments me soient réservés... Jésus, Jésus, si je voulais écrire tous mes désirs, il me faudrait emprunter ton livre de vie, là sont rapportées les actions de tous les Saints et ces actions, je voudrais les avoir accomplies pour toi... ».

[2] Manuscrit A, 10 r-v : « Un jour Léonie pensant qu’elle était trop grande pour jouer à la poupée vint nous trouver toutes les deux avec une corbeille remplie de robes et de jolis morceaux destinés à en faire d’autres ; sur le dessus était couchée sa poupée. ‘Tenez mes petites sœurs, nous dit-elle, choisissez, je vous donne tout cela’. Céline avança la main et prit un petit paquet de ganses qui lui plaisait. Après un moment de réflexion j’avançai la main à mon tour en disant : ‘Je choisis tout !’ et je pris la corbeille sans autre cérémonie (…). Ce petit trait de mon enfance est le résumé de toute ma vie ; plus tard lorsque la perfection m’est apparue, j’ai compris que pour devenir une sainte il fallait beaucoup souffrir, rechercher toujours le plus parfait et s’oublier soi-même ; j’ai compris qu’il y avait bien des degrés dans la perfection et que chaque âme était libre de répondre aux avances de Notre-Seigneur, de faire peu ou beaucoup pour Lui, en un mot de choisir entre les sacrifices qu’Il demande. Alors comme aux jours de ma petite enfance, je me suis écriée : ‘Mon Dieu, je choisis tout’. Je ne veux pas être une sainte à moitié, cela ne me fait pas peur de souffrir pour vous, je ne crains qu’une chose c’est de garder ma volonté, prenez-la, car ‘Je choisis tout’ ce que vous voulez !...».

[3] Aussi écrivit-elle à Céline à l’âge de seize ans en citant le père Pichon : « La sainteté ! Il faut la conquérir à la pointe de l’épée, il faut souffrir… » in Lettre 89 (26 avril 1889 et conférence de retraite du père Pichon, mai 1888), p. 390.

[4] Manuscrit C, 3r-2v : « Vous le savez, ma Mère, j’ai toujours désiré d’être une sainte, mais hélas ! j’ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu’il y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foulé aux pieds des passants ; au lieu de me décourager, je me suis dit : Le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté ; me grandir, c’est impossible, je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections ; mais je veux chercher le moyen d’aller au Ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. Nous sommes dans un siècle d’inventions, maintenant ce n’est plus la peine de gravir les marches d’un escalier, chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement. Moi je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m’élever jusqu’à Jésus, car je suis trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. Alors j’ai recherché dans les livres saints l’indication de l’ascenseur, objet de mon désir et j’ai lu ces mots sortis de la bouche de la Sagesse éternelle : Si quelqu’un est tout petit, qu’il vienne à moi. Alors je suis venue, devinant que j’avais trouvé ce que je cherchais et voulant savoir, ô mon Dieu ! ce que vous feriez au tout petit qui répondrait à votre appel, j’ai continué mes recherches et voici ce que j’ai trouvé : - Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux ! Ah ! jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses, ne sont venues réjouir mon âme, l’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela je n’ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. O mon Dieu, vous avez dépassé mon attente et moi je veux chanter vos miséricordes ».

[5] « Si quis est parvulus veniat ad me » a aujourd’hui été transformé en « Vous, étourdis, passez par ici ! » (aelf) et vive la révision des traductions de St. Jérôme !

[6] « exiguo enim conceditur misericordia potentes autem potenter tormenta patientur ».

[7] Manuscrit A (1895), f. 32r, Œuvres complètes, Paris, 1992, DDB/Cerf, p. 120.

[8] Lettre 247, à l’abbé Bellière, 21 juin 1897, p. 603-604 : « Le souvenir de mes fautes m’humilie, me porte à ne jamais m’appuyer sur ma force qui n’est que faiblesse, mais plus encore ce souvenir me parle de miséricorde et d’amour. Comment, lorsqu’on jette ses fautes avec une confiance toute filiale dans le brasier dévorant de l’amour, comment ne seraient-elles pas consumées sans retour ? ».

[9] Derniers entretiens, Le Carnet jaune, 6 août 1897, p. 1083.

[10] Lettre à Sr. Marie du Sacré-Cœur (8 septembre 1896).