16e dimanche Pentecôte (9 septembre)

Homélie du 9 septembre 2018 (16e dimanche après la Pentecôte)

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La Nativité de la Très-Sainte Vierge Marie

Nous nous trouvons de nouveau au sein d’une semaine mariale. Le 8 septembre, nous fêtions la nativité de la Vierge et une semaine après exactement, le 15 septembre, nous fêterons Notre-Dame des Douleurs. Méditons donc sur le premier de ces mystères.

  1. La Mère de l’Agneau ou la véritable brebis de Dieu

Le 8 septembre, jour de l’accouchement de Sainte Anne, intervient logiquement neuf mois jour pour jour après le 8 décembre, jour de l’Immaculée Conception de sa fille Marie. Alors qu’elle était stérile, elle conçut de saint Joachim suivant les lois de la nature, un enfant qui, suivant la loi de grâce et la prédestination divine, fut pourtant exempté du péché originel. Cette naissance intervint à Jérusalem près de la piscine probatique et donc de la porte des brebis qui lui donne son nom (πρόβατον, προβατά = probata signifie brebis en grec).

« Venez, hommes de toutes races, venez célébrer la fête de la naissance de la Mère de Dieu et de la Corédemptrice de l’humanité. Si on fête le jour de la naissance des hommes, comment ne célébrerions-nous pas la naissance de cette femme qui transforma en joie la tristesse d’Ève ? (…) Aujourd’hui a commencé le salut du monde… En effet, dans la ‘maison probatique’, c’est-à-dire la maison des brebis, est née la Mère de Dieu de qui devait naître l’Agneau de Dieu, qui ôte les péchés du monde. Aujourd’hui le Verbe divin, Créateur de toute chose, crée un nouveau Livre (Marie) qui est sorti du cœur de son Père, et qui est écrit par l’Esprit-Saint » (saint Jean Damascène, Sermon pour la Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie).

Celui qui devait remplacer l’homme destiné au sacrifice du rachat comme autrefois le bélier le fit pour Isaac que son père Abraham devait offrir à Dieu, était bien destiné à mourir. Mais comment Dieu pourrait-il mourir, lui qui est pur esprit, si ce n’est en assumant une nature humaine ? Il fallait donc qu’il se choisît une mère qui lui donnerait un corps et ainsi de quoi mourir physiquement tout en ne contractant pas elle-même le péché originel qui fait mourir spirituellement.

  1. La fin de la malédiction

Il est d’usage de citer en lien avec les mystères de la conception et nativité de la Très Sainte Vierge le protévangile (Gn 3, 15 : « Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance : celle-ci te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon »). Ce passage qui raconte pourtant la chute d’Adam et Ève pourrait paraître triste vu les malédictions qu’il renferme. Pourtant la Rédemption est annoncée puisque la descendance, normalement un neutre, est ici exprimé par un masculin et évoque déjà le Christ, nouvel Adam qui a besoin d’une nouvelle Ève prête à collaborer par son obéissance à Dieu à ce plan de rachat de l’humanité toute entière.

Le tableau du Caravage appelé La Madonne des palefreniers (galerie Borghese, Rome) est une excellente illustration de cette théologie de la Nativité de la Vierge et Jean de Carthagène l’a compris en écrivant en 1609 « Il y a une lutte engagée entre la femme et le serpent, et c’est la femme qui en triomphe, mais elle en triomphe par son fils. C’est pour cette raison que Le Caravage montre Jésus posant son pied sur celui de sa mère écrasant le serpent, ainsi ce sont les deux protagonistes qui écrasent le serpent, l’un à travers l'autre : la Vierge à l’aide de son fils » (Homélies, t. III, p. 495). On peut aussi rapprocher la Vierge de Judith qui attaqua à la tête l’ennemi du genre humain (« Bénie sois-tu, ma fille, par le Dieu Très-Haut, plus que toutes les femmes de la terre ; et béni soit le Seigneur Dieu, Créateur du ciel et de la terre. Car le Seigneur t'a dirigée pour frapper à la tête le chef de nos ennemis. Jamais l'espérance dont tu as fait preuve ne s'éloignera du cœur des hommes, mais ils se rappelleront éternellement la puissance de Dieu », Jd 13, 18-19).

Le parallèle entre Marie et Ève est joliment dépeint par l’évêque d’Hippone : « Ève a gémi, Marie a tressailli d’allégresse ; Ève a porté dans son sein un fruit de larmes, et Marie un fruit de joie, attendu que l’une a enfanté un pécheur, et l’autre l’Innocent. La mère du genre humain a introduit le châtiment dans le monde, la Mère de notre Seigneur a apporté le salut. Ève a été la source du péché, et Marie, la source du mérite. Ève nous a été funeste, elle nous a donné la mort ; Marie nous a fait du bien, elle nous a rendu la vie. Celle-là nous a blessés, celle-ci nous a guéris. La désobéissance a été remplacée par l’obéissance, et l’incrédulité par la foi. (…) Ainsi donc le prodige d’un enfantement tout nouveau a remédié à une faute qui nous avait perdus, et le chant de Marie a mis fin aux lamentations d’Ève » (Sermon de saint Augustin, office de Matines, 5e leçon et fin de la 6e).

Voici la raison pour laquelle on parle de « terribilis ut castrorum acies ordinata » (Cant 6, 10) à l’office car si la porte fut ouverte par Ève au démon, elle fut refermée par Marie qui leur apparaît « terrible comme une armée rangée en bataille ».

  1. Le commencement d’une création nouvelle

Une créature nouvelle (2 Co 5, 17), issu de la grâce et du péché, est donc née sur Terre qui annonce le plan divin qui veut diviniser l’homme, en le rachetant du péché originel.

« Aujourd’hui comme pour des noces, l’Église se pare de la perle inviolée, de la vraie pureté. Aujourd’hui, dans tout l’éclat de sa noblesse immaculée, l’humanité retrouvé, grâce aux mains divines, son premier état et son ancienne beauté. Les hontes du péché avaient obscurci la splendeur et les charmes de la nature humaine ; mais, lorsque naît la Mère de celui qui est la Beauté par excellence, cette nature recouvre en elle ses anciens privilèges, elle est façonnée suivant un modèle parfait et entièrement digne de Dieu. Et cette formation est une parfaite restauration et cette restauration est une divinisation et cette divinisation, une assimilation à l’état primitif. Aujourd’hui, contre toute espérance, la femme stérile devient mère et cette mère, donnant naissance à une descendance qui n’a pas de mère, née elle-même de l’infécondité, a consacré tous les enfantements de la nature. Aujourd’hui est apparu l’éclat de la pourpre divine, aujourd’hui la misérable nature humaine a revêtu la dignité royale. Aujourd’hui, selon la prophétie, le sceptre de David a fleuri en même temps que le rameau toujours vert d’Aaron, qui, pour nous, a produit le Christ rameau de la force. Aujourd’hui, une jeune vierge est sortie de Juda et de David, portant la marque du règne et du sacerdoce de celui qui a reçu, suivant l’ordre de Melchisédech, le sacerdoce d’Aaron. Pour tout dire en un mot, aujourd’hui commence la régénération de notre nature, et le monde vieilli, soumis à une transformation divine, reçoit les prémices de la seconde création » (Saint André de Crète (660-740), Sermon pour la Nativité de Marie).

En réalité, Adam côtoyait certes Dieu. Mais avec l’Incarnation, la nature humaine est unie hypostatiquement, c’est-à-dire formant une unité dans la personne Divine du Fils. Autant dire que cette divinisation permise par Jésus Christ va encore plus loin que la société que cultivait Adam en Éden. Le royaume de Dieu qu’est déjà le Christ vaut plus que le paradis terrestre.

La Nativité de la Vierge est l’étape indispensable pour qu’advienne le Christ en qui se réaliseront toutes les promesses de l’ancienne alliance : « Le sceptre royal n’échappera pas à Juda, ni le bâton de commandement, à sa descendance, jusqu’à ce que vienne celui à qui le pouvoir appartient, à qui les peuples obéiront » (Gn 49, 10).

Par la Vierge Marie, si son fils a été cloué sur le bois de la Croix, ce sera au tour du démon d’être fiché en terre cloué par la tête comme le préfigure Yaël, femme de Hèber qui « prit un piquet de la tente, saisit un marteau dans sa main, vint près de lui doucement, et lui enfonça dans la tempe le piquet, qui alla se planter dans la terre. Sissera qui, épuisé, était profondément endormi, mourut » (Jg 4, 21).