17e dimanche Pentecôte (16 septembre)

Homélie du 17e dimanche après la Pentecôte

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Pour aimer Dieu, il faut déjà Le reconnaître en Jésus

Imaginez que vous deviez aimer votre mari, mais qu’on vous ne le connaissiez pas vu que vous le découvrez le jour du mariage, comme ce fut le cas pour tant de mariages princiers jusqu’à l’époque moderne incluse. C’est impossible au moins au début. Après, en apprenant à se connaître, on pouvait espérer que, parfois, de l’affection puis de l’amour pourrait naître (« l’amour vient après » disait-on). Suivant l’adage latin en effet, « nihil amatum quod non præcognitum » (cf. ST I-II, 27, 2 : rien ne peut être aimé qui ne soit d’abord connu), pour aimer Dieu, encore faudrait-il non seulement savoir qu’il existe mais plus encore savoir qu’Il nous a envoyé Son Fils Jésus Christ. La foi précède de ce point de vue-là la charité, d’où l’ordre classique des vertus théologales : foi, espérance et charité.

Dans l’évangile de Matthieu 22, cette péricope (épisode biblique) intervient après une autre tentation des Juifs contre Jésus. Sauf qu’au début, il s’agissait des Saducéens et que maintenant viennent les Pharisiens. Les uns comme les autres cherchent désespérément à ne pas croire dans l’unique sauveur, comme tant de nos contemporains. Certes, comme le dit Ben Sirac (Ecclésiastique) 19, 4 : « Celui qui croit trop promptement est léger de cœur » et donc, on a raison aussi de chercher à enraciner notre foi, y compris par un questionnement, mais là, c’est apparemment d’endurcissement de cœur qu’il faudrait parler pour ces Juifs lents à croire et à la nuque raide.

  1. Le Seigneur est tenté sur le plus grand des commandements
    1. Quand les hommes se liguent contre Dieu

La démarche des Pharisiens est mauvaise pour 3 raisons : ils sont

  • impudents : ayant entendu que les Saducéens avaient été réduits au silence, ils n’hésitent pas à recommencer, cette fois-ci par eux-mêmes, se croyant sans doute meilleurs polémistes que leurs ennemis sadducéens. Il fallait que Jésus leur imposât le silence (comme St. Paul en Tite 1, 11 : « Car il y a beaucoup de réfractaires, des gens au discours inconsistant, des marchands d’illusion, surtout parmi ceux qui viennent du judaïsme.  Il faut fermer la bouche à ces gens qui, pour faire des profits malhonnêtes, bouleversent des maisons entières, en enseignant ce qu’il ne faut pas »).  Au lieu de croire face à tant d’évidences, ils déploient une grande énergie à ne pas croire.

Il convient parfois de savoir se taire comme le dit

  • méchants de manière préméditée : Pharisiens et Sadducéens sont des « sectes » juives. La première regroupe les grands prêtres du Sanhédrin (Anne, Caïphe), l’élite du clergé juif. Ils ne croient pas aux esprits (anges) ni à la résurrection des morts. Ils collaborent avec l’occupant romain et sont de ce fait assez mal vus. Les Pharisiens, dont Paul faisait partie (disciple de Gamaliel), sont à l’origine du judaïsme rabbinique qui seul a subsisté de nos jours. Ils sont proches du peuple mais ont une interprétation de la Loi trop étroite. Avec les Hérodiens (partisans du roi de Galilée, Hérode Antipas qui fit décapiter St. Jean-Baptiste et allié forcé des Romains), ils s’allient (Mc 3, 6 et Mt 22, 15) contre le Christ, bien qu’ils fussent par ailleurs ennemis.  Cela se reproduisit entre Hérode et Pilate : « Ce jour même, Pilate et Hérode devinrent amis, d'ennemis qu'ils étaient auparavant » (Lc 23, 12). Vaste conspiration contre le Christ et le bien qu’Il fait. Comment ne pas penser à cette parole de Ps.  2, 2 : « les grands se liguent entre eux contre le Seigneur et son messie ».
  • ils sont faux : ils sont nombreux mais n’envoient que l’un d’entre eux interroger Jésus (pour le piéger). Aussi s’il le bat dans cette joute oratoire, ils s’attribueront la gloire commune mais s’il est défait, ils sera le seul à en porter l’opprobre sans que le groupe pharisien en tant que tel n’en conçoive aucune raison de se remettre en question.

Il est à signaler que dans l’épisode parallèle chez Marc (12, 28-34), l’appréciation du Seigneur semble plus positive : « Jésus, voyant qu'il avait fait une remarque judicieuse, lui dit : « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu ». St. Augustin affirme pour concilier les deux évangiles qu’il vint pour le faire tomber, mais que, satisfait de sa réponse, il se serait converti.

  1. Aimer Dieu de tout son être et son prochain comme soi-même ?

Les Pharisiens voulaient piéger Jésus (une fourchette comme l’on dit aux échecs) : il ne peut que perdre a priori. Soit il choisit l’un des commandements et on peut lui répondre que tous sont de Dieu et qui serions-nous pour hiérarchiser les volontés de Dieu ? Soit il ne répond pas et perd la face devant le peuple et ses disciples, lui qui est un maître en Israël et c’en est fini de Son influence.

Jésus répond en citant Dt 6, 5 : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force ». St. Thomas, dans son Commentaire In Matthaeum, (capitulum XXII, lectio 4) s’interroge : alors qu’on peut aussi citer Dt 10, 14 : « Et maintenant, sais-tu, Israël, ce que le Seigneur ton Dieu te demande ? Craindre le Seigneur ton Dieu, suivre tous ses chemins, aimer le Seigneur ton Dieu, le servir de tout ton cœur et de toute ton âme », pourquoi Jésus ne parle-t-il pas de la crainte de Dieu mais que de l’amour ? Nous avons déjà évoqué la crainte servile et la crainte filiale lorsque nous méditions les 7 dons de l’Esprit Saint. On peut simplement servir Dieu pour ne pas subir une peine, donc par peur de souffrir : aller en enfer ou même perdre un bien que Dieu nous aurait un temps confié ici-bas. Alors que le véritable amour de Dieu consiste à craindre juste de L’offenser Lui, parce qu’avec Son Fils, Il nous a tout donné. Le véritable amour de Dieu cherche à répondre le moins mal possible à Son amour. Il faut aimer Dieu comme la fin de tout, donc rapporter tout autre amour à Dieu, même celui, légitime qu’on a pour les autres. On ne doit pas les aimer uniquement pour eux-mêmes mais avant tout en Dieu (sinon, comment pourrait-on aimer ses ennemis qui n’ont en eux, rien d’aimable ?).

Pourtant, même si l’on y met tous ses efforts, on ne pourra jamais Le comprendre  ou L’appréhender totalement. Pour St. Jean Chrysostome, l’amour est composé de deux choses : le principe et l’effet. Le principe de l’amour est lui-même double : on peut aimer par la passion, l’amour sensible (amor ut passio) ou bien par un jugement de la raison (caritas). Aimer de tout son cœur serait aimer par la passion, de toute son âme serait donc aimer volontairement (les deux niveaux de l’âme : facultés sensibles inférieures et les facultés supérieures de la raison et volonté). Puis vient l’effet de l’amour : celui que j’aime, je le vois librement, j’y pense librement, je fais ce qui lui plaît comme en Jn 14, 23 : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure ». St. Augustin, lui, comprend le cœur comme originant les pensées (cf. Mt 15, 19), tandis que de l’âme procède la vie et que de l’esprit viennent la science et l’intelligence.

Ce commandement est le premier et aussi le plus grand : il permet d’aimer les autres et il contient tout le reste. Vient ensuite l’ordo caritatis : on aime d’abord Dieu, puis soi-même, puis le prochain (vu que le « second commandement » est d’aimer son prochain « comme soi-même », c’est donc bien que le juste amour de soi est intercalé après l’amour de Dieu et même intervient quasi comme une condition de l’amour du prochain). L’homme est fait à l’image et à la ressemblance de Dieu et c’est la raison pour laquelle on doit aimer le prochain : soit parce qu’il est déjà juste, soit pour qu’il le devienne (donc en priant pour sa conversion par exemple et c’est déjà là un acte de charité important envers nos ennemis). On ne doit pas aimer que pour le bien que l’autre représente pour nous mais en soi-même, c’est-à-dire aussi en Dieu.

Finalement, Raban Maur disait que les deux commandement symbolisaient les deux tables de la Loi : la première sur Dieu (3 premiers commandement) et la seconde sur le prochain (7 derniers commandements).

  1. Jésus met les Pharisiens devant leurs contradictions sur sa propre nature

Après avoir été tenté en vain, c’est Jésus, qui, à son tour, met ses détracteurs devant leurs propres contradictions : ils ne sont pas capables de reconnaître qu’Il est vraiment le Fils de Dieu. Nous arrivons à une querelle christologique. La question est difficile et semble reprendre Is. 53, 7 (Vulgate) : « qui racontera sa génération ? ».  Mais il fallait la poser car il est évident que ces Juifs-là ne reconnaissent pas le Christ en Sa divinité, sinon, ils ne l’auraient pas tenté (cf. Dt 6, 16).

Il est clair que pour nous, catholiques, il y a chez Jésus Christ deux engendrements (ou générations) : l’une dans le temps, l’autre de toute éternité, l’une dans la chair (il a pris chair de la Vierge Marie récitons-nous dans le Credo) et l’autre dans l’esprit. Le Verbe de Dieu est comme la pensée du Père, mais qui lui reste immanente, c’est-à-dire qu’elle n’est pas prononcée mais demeure en Lui. St. Thomas précise dans son commentaire du Credo (n°36 pour l’article 2) : « le Fils de Dieu n’est rien d’autre que le Verbe de Dieu ; ce n’est pas un verbe, une parole proférée au dehors, parce que ce verbe extérieur passe, mais c’est un verbe, une parole, conçue au-dedans c’est pourquoi ce Verbe de Dieu est de même nature que Dieu et lui est égal »). Pour l’engendrement éternel, cf. Ps. 2, 7 : « Tu es mon fils ; moi, aujourd'hui, je t'ai engendré » dans le sens où l’éternité est l’aujourd’hui de Dieu.

Les Pharisiens, dans leur réponse que le Christ est le fils de David, se réfèrent uniquement à l’engendrement suivant la chair. Oui, par son père adoptif, St. Joseph mais visiblement aussi par sa mère, la Bienheureuse Vierge Marie, le Christ est le descendant de David comme l’affirme Rm 1, 3 : « Son Fils qui, selon la chair, est né de la descendance de David » et comme le montrent les deux généalogies, un peu fastidieuses, données dans l’ordre descendant en Matthieu  (Mt 1, 1-17 qui part seulement d’Abraham en 42 générations) et ascendant en Luc (Lc 3, 23-38 qui remonte jusqu’à Adam). Cela n’est pas contradictoire : pour pouvoir nous élever au Ciel, le Fils a dû s’abaisser (cf. hymne de Ph 2, 6-11 qui est l’exitus-redditus : il est ‘sorti’ de Dieu pour nous y faire ‘entrer’).

La citation faite par Jésus est tirée du Ps. 109, 1 : « Oracle du Seigneur à mon seigneur : ‘Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône’ ». L’enjeu est : sachant que d’après la loi juive, le fils ne peut pas être plus grand que le père, auquel est dû la piété (4e commandement : « tu honoreras ton père et ta mère » in Ex 20, 12), comment se fait-il que le fils soit dit par son père ‘Seigneur’ tout comme lui ? Ou le Christ n’est pas le fils de David ou il est quelqu’un de plus grand  que lui ?

Bien sûr, le trône à la droite n’est pas géographique : la droite signifie l’honneur donné par le Père au Fils, finalement Son égale dignité puisqu’Il est Dieu né de Dieu (Mc 16, 5 et surtout Ac 7, 55 où St. Etienne, durant son martyr a cette vision : « Mais lui, rempli de l’Esprit Saint, fixait le ciel du regard : il vit la gloire de Dieu, et Jésus debout à la droite de Dieu »).

Conclusion :

Le Christ a imposé le silence à Ses détracteurs. Il réalise ainsi déjà ce qui est la continuité du Ps. 109, 1 : « je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône ». Ces ennemis tout humain sont les premiers défaits (malgré leur apparente victoire lors du procès de Jésus qui n’était, par la Résurrection, qu’une victoire à la Pyrrhus). Mais vient aussi du même coup la mort et le diable, même si, pour nous tous, cela ne sera qu’à la fin des temps. (cf. 1 Cor 15, 25-27 : « Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort, car il a tout mis sous ses pieds »). Ce doit être l’enracinement de notre espérance et la preuve ultime que Jésus est Dieu.