18e Dimanche Pentecôte (23 septembre)

Homélie du 18e dimanche après la Pentecôte (23 septembre 2018)

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La guérison du paralytique

Après les dangers corporels, l’évangéliste présente des miracles contre les dangers spirituels. Jésus reçoit d’abord ceux qui accourent vers lui, pour le paralytique ou quand il était à table (v. 10) avant d’aller vers les autres (Mt 9, 35). Il présente le remède contre le péché (Mt 9, 1-17) avant de présenter celui contre la mort (v. 18). Ce remède consiste en la rémission des péchés.

Jésus s’était éloigné parce que les Géraséniens le lui avait demandé après que les deux possédés eurent été guéris au prix du troupeau de porc qui s’était précipité de la falaise (Mt 8, 28-34). Comme s’il leur faisait peur : « Ils disent à Dieu : ‘Écarte-toi de nous ; nous ne désirons pas connaître tes chemins !’ » (Jb 21, 14). Il avait aussi guéri là mais Dieu ne s’impose pas. Jésus retourna de l’autre côté de la mer de Galilée car sa ville désignée ici est Capharnaüm. Cette puissance qu’il a, dérange finalement. Il l’a montrée non seulement sur les démons mais aussi sur les éléments lorsqu’il calma la tempête (Mt 8, 23-27). Il va encore en faire preuve autrement aujourd’hui.

  1. La foi du paralytique – le spirituel et le matériel
    1. La paralysie du péché

La paralysie désigne symboliquement aussi l’engluement dans le péché qui nous empêche de faire le bien que nous voudrions mais nous fait commettre le mal que nous ne voudrions pas. « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas (…). Moi qui voudrais faire le bien, je constate donc, en moi, cette loi : ce qui est à ma portée, c’est le mal. Au plus profond de moi-même, je prends plaisir à la loi de Dieu. Mais, dans les membres de mon corps, je découvre une autre loi, qui combat contre la loi que suit ma raison et me rend prisonnier de la loi du péché présente dans mon corps. Malheureux homme que je suis ! Qui donc me délivrera de ce corps qui m’entraîne à la mort ? » (Rm 7, 19. 21-24).

Le paralytique est d’une part mû par une foi puissante mais aussi aidé par de fidèles amis dont la foi déplace les montagnes. Le parallèle (Mc 2, 4 ; Lc 5, 19) précise même que, trouvant la porte bloquée par la foule, ils firent passer le grabat par le toit. Ce qui explique l’admiration de Jésus pour leur foi. Le Seigneur guérit parfois quelqu’un en raison de sa foi, parfois en raison de ses prières et de celles des autres : « tout ce que vous demandez dans la prière, croyez que vous l’avez obtenu, et cela vous sera accordé » (Mc 11, 24). D’où la transposition de cette image des porteurs du grabat à ceux qui prient pour les pauvres âmes du Purgatoire qui ne peuvent plus rien faire pour se rapprocher de Dieu et ont besoin de nos prières de suffrage, sacrifices et surtout messes offertes pour être définitivement purifiées.

  1. La foi est indispensable pour être sauvé

Cette foi est requise pour être sauvé : « il a purifié leurs cœurs par la foi » (Ac 15, 9). Jésus invite à la confiance. Pourtant ici, point de paroles de la part des requérants. Un geste suffisamment concret manifeste suffisamment la foi. Finalement, étant donné le silence de l’évangile, on pourrait en être réduit à des conjectures. Venaient-ils pour la guérison physique ou la guérison spirituelle ? Ne furent-ils pas déçus d’entendre cette parole : « tes péchés sont pardonnés » (Mt 9, 2) s’ils attendaient qu’il remarchât ? Dieu sait mieux que nous ce dont nous avons besoin, tel un vrai Père qui sonde les reins et les cœurs et Jésus fait la volonté du Père. « Dieu tout-puissant et éternel, qui dépassez par l’abondance de votre bonté les mérites et les vœux de ceux qui vous prient, répandez sur nous votre miséricorde : pardonnez les fautes qui agitent la conscience, accordez même ce que n’ose formuler la prière »[1] (collecte du 11e dimanche après la Pentecôte). Les oraisons post-communion expriment très souvent le double bénéfice physique et spirituel, partant du principe que la nourriture eucharistique qui s’enracine dans le pain terrestre refait aussi nos âmes (mentis et corporis). Nous sommes toujours dans la double logique de l’Incarnation et des sacrements, signes visibles d’une grâce invisible : « Faites, nous vous en supplions, Seigneur, que nous trouvions dans la réception de votre Sacrement le secours de l’âme et du corps, afin que, sauvés dans l’un et l’autre, nous rencontrions notre gloire dans le plein effet du céleste remède »[2].

Saint Thomas d’Aquin pense que le Seigneur a agi comme un bon médecin qui guérit la cause car selon lui le péché était la cause de la maladie : « Leurs maladies se sont multipliées en raison de leurs iniquités » (Ps 15 (Vulg), 4). Mais il est toujours délicat depuis Job de relier un mal physique à un mal moral car nous savons qu’un juste et innocent peut souffrir.

  1. Guérison physique – salut moral
    1. La double nature du Christ

Vient ensuite la controverse (v. 4). La double nature du Christ, vrai Dieu et vrai homme, fait qu’on peut se méprendre, d’où l’accusation de blasphème. Les scribes voyaient un homme et ne voyaient pas Dieu, or il appartient à Dieu seul de remettre les péchés.

Or, puisqu’ils gardaient ces mauvaises pensées dans leurs cœurs, en sachant lire leurs cœurs par le charisme de cardiognosie, Jésus se révèle comme Dieu ! En effet, Dieu est le seul qui « scrute les cœurs et les reins » (Ps 7, 10) car il est notre créateur. Cette autre prérogative divine montre sa nature et explique la première de rémission de péché.

Le Seigneur réfute les scribes par la guérison physique du paralytique. Pour les hommes qui se laissent souvent engluer dans le matériel qui est toujours plus accessible que les réalités spirituelles, la guérison d’une infirmité physique serait plus difficile que la rémission des péchés. Alors qu’il n’en est rien. En réalité, le mal moral du péché (mal de faute) est plus difficile à guérir que le mal physique (mal de peine) mais ses détracteurs comme tout un chacun estime qu’il est plus facile de dire que de faire. Saint Jérôme écrit : « il est vrai que, pour ce qui est du geste posé, une plus grande force [est requise] pour guérir l’âme que le corps ; mais, pour ce qui est de la puissance, la même puissance [est à l’œuvre] dans les deux cas ».

  1. Dieu entend partager sa substance : la divinisation proposée

Raison pour laquelle Jésus tant durant sa vie terrestre que depuis, par l’intermédiaire des saints, opère des miracles de guérison ou d’autres, plus extravagants d’apparence (bilocation, lévitation, stigmatisation, inédie). Mais le plus grand d’entre eux reste la consécration eucharistique par la transsubstantiation. Nous nous y sommes tellement habitués que nous en oublions qu’elle ne peut s’opérer que parce que, malgré ses péchés et ses habitudes mauvaises qui peuvent demeurer, le prêtre a bien vécu un changement ontologique au jour de son ordination. Elle lui permet de transformer la substance, invisible, du pain en substance du Corps du Christ malgré l’apparente inertie due aux accidents qui, eux, sont visibles mais ne sont pas modifiés, pour ne pas nous dégoûter par l’aspect repoussant d’une chair sanglante que nous aurions du mal à avaler autrement.

À Lourdes ou Međugorje aussi, la plupart des miracles sont des guérisons intérieures, des conversions invisibles. Nous sommes donc proprement dans la logique sacramentelle : signifier par un geste visible une grâce invisible. La symbolique des miracles en fait partie intégrante. Les prières sont là pour non seulement expliquer mais performer. Ainsi l’eau du baptême est-elle symbole de la mort, tant du déluge faisant disparaître la race humaine pécheresse à l’exception de la famille de Noé sauvée par le bois de l’arche que de la Mer Rouge se refermant sur les Égyptiens pour les tuer alors que les Hébreux avaient pu passer à pied sec grâce au bois de Moïse.

« Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir, sur la terre, de pardonner les péchés… – Jésus s’adressa alors au paralysé – lève-toi, prends ta civière, et rentre dans ta maison » (v. 6). Le Christ nous permet ainsi de rejeter une double erreur, celle de Nestorius et de Photin. Nestorius disait que le Fils de l’homme et le Fils de Dieu seraient deux personnes, et qu’on ne pourrait dire de l’une ce qu’on dirait de l’autre. Ainsi, on ne pourrait dire selon lui la Mère de Dieu car elle n’aurait été que la mère du Christ Jésus mais pas celle du Fils. En disant « le Fils de l’Homme », Jésus signifie tout à la fois que seul Dieu peut remettre les péchés mais que ce même Dieu, dans l’unité de la personne du Fils, a assumé une nature humaine. Photin disait que le Christ aurait pris origine de la Vierge Marie et aurait acquis la divinité par son propre mérite. Il se fondait sur « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18). Mais là, Jésus montre qu’il agit ainsi en tant qu’il est Dieu, le Fils du Père.

  1. Un pouvoir partagé

Le pouvoir dont il use, pourrait-on rétorquer, ne lui était toutefois pas propre ni exclusif. « Pierre et Jean montaient au Temple pour la prière de l’après-midi, à la neuvième heure. On y amenait alors un homme, infirme de naissance, que l’on installait chaque jour à la porte du Temple, appelée la ‘Belle-Porte’, pour qu’il demandât l’aumône à ceux qui entraient. Voyant Pierre et Jean qui allaient entrer dans le Temple, il leur demanda l’aumône. Alors Pierre, ainsi que Jean, fixa les yeux sur lui, et il dit : ‘Regarde-nous !’. L’homme les observait, s’attendant à recevoir quelque chose de leur part. Pierre déclara : ‘De l’argent et de l’or, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, lève-toi et marche’. Alors, le prenant par la main droite, il le releva et, à l’instant même, ses pieds et ses chevilles s’affermirent. D’un bond, il fut debout et il marchait. Entrant avec eux dans le Temple, il marchait, bondissait, et louait Dieu » (Ac 3, 1-8). Donc, même les apôtres avaient ce pouvoir. Mais il faut dire que ceux-ci l’avaient par voie d’administration, et non d’autorité. Jésus leur faisait participer ce pouvoir, comme à tous les hommes qui opèrent des miracles en son nom, consciemment ou pas.

Dieu agit par sa parole : « Il parla, et ce qu'il dit exista ; il commanda, et ce qu'il dit survint » (Ps 32, 9). Le malade avait trois traits : il gisait sur son grabat ; il était porté par d’autres ; il ne pouvait se déplacer. Ainsi, parce qu’il gisait, Jésus lui dit : « lève-toi » ; parce qu’il était porté, il lui ordonna de porter son grabat ; parce qu’il ne pouvait se déplacer, il dit : « marche ». Mais cela ne vaut que pour la dimension physique. Il faudrait y ajouter la dimension morale de rémission du péché. Au pécheur gisant dans le péché, il est dit : lève-toi du péché par la contrition ; porte ton grabat par la satisfaction (« Je porterai la colère du Seigneur, car j’ai péché contre lui », Mi 7, 9) ; et rentre dans ta maison pour signifier la demeure de l’éternité ou la paix de sa propre conscience (« Entrant dans ma maison, je m’y reposerai », Sg 8, 16).

Conclusion : quel pouvoir est-il si grand ?

Finalement, le pouvoir si grand qui fait craindre la foule est-il celui de guérir ou de devenir fils adoptif de Dieu dans le Fils par nature ? « Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu » (Jn 1, 12-13). Finalement, le pouvoir de devenir enfants de Dieu (ἐξουσίαν τέκνα Θεοῦ γενέσθαι à rapprocher de ἐξουσίαν ἔχει ὁ υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου) passe bien sûr par la double nature du Fils qui est la porte ouverte, pour nous les hommes, de l’humanité. Le pouvoir en grec se dit : ἐξουσία, c’est-à-dire qu’il émane (ex) de sa substance même (housia). En Dieu le dire et le faire étant unis, ils ne laissent pas de place à la moindre incohérence de vie comme chez l’homme pécheur qui dit mais ne fait pas. « Tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas » (Mt 23, 3). Ainsi la crainte servile de la foule ou même haineuse des scribes qui ont reçu une bonne leçon doit-elle se muer en crainte filiale, en piété reconnaissante pour l’amour que Dieu le Père nous porte dans le Fils.

 


[1] Omnípotens sempitérne Deus, qui, abundántia pietátis tuæ, et merita súpplicum excédis et vota : effúnde super nos misericórdiam tuam ; ut dimíttas quæ consciéntia metuit, et adícias quod orátio non præsúmit. Per Dóminum.

[2] « Sentiámus, quǽsumus, Dómine, tui perceptióne sacraménti, subsídium mentis et córporis : ut, in utróque salváti, cæléstis remédii plenitúdine gloriémur. Per Dóminum nostrum ».