15e Pentecôte (22/09 - veuve de Naïm)

Homélie du 15e dimanche après la Pentecôte (22 octobre 2019)

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La veuve de Naïm (Lc 7, 11-17)

Dans l’Évangile du jour, nous avons presque affaire à un scénario de films, présentant une rencontre, aux portes de la ville de Naïm, à 10 km de Nazareth, au sud du mont Thabor où Jésus fut transfiguré. Un cortège nombreux sort de la ville pour enterrer, le jour même de sa mort, un jeune homme. L’émotion est forte et les pleurs nombreux car sa mère n’avait plus que lui : elle était veuve, mère d’un fils unique maintenant mort. Elle se retrouve donc seule, sans protection. On n’enterrait jamais dans l’enceinte des villes tant dans la culture juive que romaine (raison pour laquelle Jésus « a souffert sa Passion à l’extérieur des portes de la ville » He 13, 12) et la porte de la ville est souvent un lieu de rencontre comme de jugement (« Aux portes de la ville, on reconnaît son mari siégeant parmi les anciens du pays » Prov 31, 23). L’autre travelling présente une foule tout aussi importante, entourant Jésus. Cette fois-ci, ils veulent entrer dans la petite ville de Naïm.

  1. La résurrection du fils de la veuve de Naïm
  1. Une scène touchante pour Jésus

Cet évangile nous présente l’une des sept résurrections qui précédèrent celle du Seigneur (S. Ambroise). Il y eut celle du fils de la veuve de Sarepta (1 R 17, 17-24) ; la seconde, celle du fils de la Sumanite (2 R 4, 8-37) ; la troisième, celle du cadavre jeté au contact des os d’Elisée déjà mort (2 R 13, 20-21) ; la quatrième, celle du fils de la veuve de Naïm (Lc 7, 11-17) ; la cinquième, celle de la fille de Jaïre, chef de la synagogue (Mc 5, 21-43 ; Mt 9, 18-26 ; Lc 8, 40-56) ; la sixième, celle de Lazare (Jn 11, 3-44) ; la septième, celle qui eut lieu au temps de la passion du Sauveur, alors que les corps d’un grand nombre de saints ressuscitèrent (Mt 27, 52-53). La huitième est celle de Jésus-Christ, qui, vainqueur à jamais de la mort, vit pour ne plus mourir, et pour signifier que la résurrection générale aura lieu au huitième jour comme la sienne (la Jérusalem céleste est représentée sur la couronne de Charlemagne comme un octogone bien qu’Ap 21, 13 la décrive avec 4 côtés ayant 3 portes chacun).

L’autorité du Christ est ici bien plus grande que celle du prophète Élie, qui pleura le fils de la femme de Sarepta et dut s’y reprendre à trois fois, ou que du prophète Élisée, qui échoua avec son bâton puis étendit par deux fois son corps sur le cadavre du fils de la Sunamite, ni à l’apôtre saint Pierre, qui pria Dieu de rendre la vie à Thabitha/Dorcas (Ac 9, 36-43). Là éclate la puissance divine qui agit directement, à savoir sans intermédiaire et du premier coup. Jésus parle en peu de mots : « je te le commande, lève-toi ». Mais il agit non seulement par la parole mais par les actes car il toucha le cercueil tout en parlant, comme dans la logique des sacrements, signe visible d’une grâce invisible : une parole efficace accompagnant un geste signifiant.

  1. L’autorité du Fils de Dieu

En effet, l’autorité de Jésus (exhousia ἐξουσία) émane de son être même (ex-housia < οὐσία = l’essence), qui n’est pas divisé comme le nôtre moralement. Il agit dans l’unité de l’unique personne divine avec deux natures divine et humaine. C’est en effet un corps plein de vie et la chair du Verbe tout-puissant dont il a toute la vertu. De même, en effet, que le fer pénétré par le feu, produit les effets du feu ; ainsi la chair étant unie au Verbe qui vivifie toutes choses, se pénètre elle-même d’une puissance vivifiante qui chasse la mort (S. Cyrille).

Il fallait un large public à cette manifestation de la puissance divine, d’où ces deux cortèges se rencontrant qui pourront témoigner partout de ce miracle qu’ils ont vu (ailleurs qu’en Galilée puisque cela atteignit toute la Judée, v. 17). D’ailleurs, le mort lui-même se mit à parler. Ce jeune homme fut associé à S. Materne, l’une des 72 disciples de Jésus, envoyé par Pierre à Trêves, en Gaule belgique (suivant Euchère avec Valère) et qui évangélisa Cologne puis Tongre, en Belgique (ancêtre du diocèse de Liège).

  1. L’Église pleure les fils qu’elle a perdus
  1. Une mère éplorée

Mais on peut faire une lecture plus symbolique de cet épisode : la vie touche la mort et se communique au cadavre. Le Christ vient nous ramener à la vie. La veuve signifie alors l’Église. L’épouse du Christ est veuve depuis le vendredi saint et seule de nouveau à partir de l’Ascension. Elle ne cesse de pleurer ses fils qui vont à leur perdition (S. Bède) en s’abandonnant à leurs mauvaises passions, en ignorant ou reniant le Christ mort pour eux. L’Église en versant ses larmes intercède pour ses fils perdus. « Car les chutes des fidèles, pour être réparées, ne lui causent pas un moindre travail que l’enfantement de ceux qui n’ont pas cru encore » (Dom Guéranger citant S. Jean Chrysostome).

Ce passage est pour S. Laurent Justinien (De compunctione et complanctu christianae perfectionis et animae reformatione ad perfectionem) une lamentation d’une mère éplorée par la perte spirituelle de ses fils qui l’abandonnent, en se perdant moralement ou en apostasiant de manière pratique sinon théorique, oubliant de qui ils tiennent la vie. Le contraste est grand avec les débuts de l’accroissement de l’Église : « Resplendissante alors de tout l’éclat des joyaux spirituels dont l’Époux l’avait ornée au jour de ses noces, elle tressaillait de l’accroissement de ses fils en vertu comme en nombre, les appelant à monter plus haut toujours, les offrant à son Dieu, les portant dans ses bras jusqu’aux cieux. Obéie d’eux, elle était bien la mère du bel amour et de la crainte (Sir 24, 18 : mater pulchræ dilectionis et timoris Dei), belle comme la lune, éclatante comme le soleil, terrible comme une armée rangée en bataille (Cant 6, 10 ou Vulg 6, 9 : « terribilis ut castrorum acies ordinata »). Comme le térébinthe elle étendait ses rameaux (Sir 24, 16 ou Vulg 24, 22 : « Ego quasi terebinthus extendi ramos meos »), et, sous leur ombre, protégeait ceux qu’elle avait engendrés contre la chaleur du jour, la tempête et la pluie. Tant qu’elle put donc elle travailla, nourrissant dans son sein tous ceux qu’elle parvenait à rassembler.

Mais son zèle, tout incessant qu’il fût, a redoublé depuis qu’elle en a vu plusieurs, et des multitudes, abandonner la ferveur première. Depuis nombre d’années, elle gémit en voyant s’étendre chaque jour l’offense de son Créateur, ses propres pertes et la mort de ses fils. Celle qui se revêtait de pourpre a pris la robe de deuil, et ses parfums n’exhalent plus leur odeur ; une corde a remplacé sa ceinture d’or, on ne voit plus sa brillante chevelure, et le cilice tient lieu d’ornement sur son sein (Is 3, 24). Aussi ne peut-elle arrêter maintenant ses lamentations et ses pleurs. Sans cesse elle prie, cherchant si par quelque manière elle n’arrivera point à retrouver dans le présent sa beauté passée, quoiqu’elle défaille presque en sa supplication, regardant comme impossible de redevenir ce qu’elle était. La parole prophétique s’est accomplie pour elle : Tous ils se sont détournés de la voie, ensemble ils sont devenus inutiles ; il n’y en a point qui fassent le bien, il n’y en a pas même un seul (Ps 13, 3) !... Les œuvres multipliées par les enfants de l’Église contre les préceptes divins montrent bien, dans ceux qui les font, des membres pourris et étrangers au corps du Christ. L’Église, cependant, se souvient de les avoir engendrés dans le bain du salut ; elle se souvient des promesses par lesquelles ils s’étaient engagés à renoncer au démon, aux pompes du siècle et à tous les crimes. Elle pleure donc leur chute, comme étant leur vraie mère, et elle espère toujours obtenir leur résurrection par ses larmes. O quelle pluie de larmes est répandue ainsi tous les jours en présence du Seigneur ! Que de prières ferventes cette vierge très pure envoie, par le ministère des saints anges, au Christ salut des pécheurs ! Elle crie dans le secret des cœurs, dans les retraites isolées, comme dans ses temples au grand jour, afin que la divine miséricorde rappelle à la vie ceux qui sont ensevelis dans le bourbier des vices. Qui dira son intime allégresse, quand elle reçoit vivants ceux qu’elle pleurait comme morts ? Si la conversion des pécheurs réjouit tellement le Ciel (Lc 15, 7), combien aussi la Mère ! Selon la mesure de la douleur qu’elle avait conçue de leur perte (Ps 93, 19), la consolation déborde alors en son cœur ».

  1. Tout peut être pardonné : le pont vers la vie éternelle

Pour cette Monique aux pleurs touchant le cœur de Dieu, tout, en effet, peut être pardonné, y compris l’apostasie des clercs, pourvu qu’elle soit regrettée avec un cœur contrit. Certains puristes (novatianistes, donatistes) prétendirent que les prêtres et les évêques qui étaient tombés (lapsi) durant les persécutions de Dioclétien en 303, livrant les livres sacrés pour les brûler (traditores) ne devaient en aucune manière être réintégrés dans l’Église pour reprendre leur ministère ou que leurs sacrements seraient invalides. Or, si le Christ est présent dans tous les sacrements, un sacrement est effectif quels que soient les antécédents du prêtre qui le délivre (ex opere operato). S. Bède commente ainsi notre passage : « Ainsi se trouve confondue l’erreur des Novatiens, qui, en voulant détruire la purification des pécheurs repentants, nient par la même que l’Église, notre mère, qui pleure la mort spirituelle de ses enfants, doive être consolée par l’espérance de leur rendre la vie ».

Le bois du cercueil comme celui de la croix, au contact du corps du Christ, de symbole de mort devient symbole de vie (S. Ambroise), il est un pont. Le prêtre est « pontifex » constructeur de pont entre l’ici-bas de la Terre et l’au-delà du Ciel, médiateur entre Dieu et les hommes (Dom Pius Parsch). L’Église aussi jette un pont : « le premier pilier de ce pont est le baptême, le dernier est le retour du Seigneur et, entre ces deux piliers, elle jette le pont de l’Eucharistie ».

« Quand nous sommes venus au monde, nous portions déjà en nous le germe de la mort ; dès notre premier jour, nous étions déjà sous le coup de cette malédiction : ‘tu es poussière et tu retourneras en poussière’. Notre vie terrestre est comme un convoi funèbre ; nos passions et nos péchés sont les porteurs qui hâtent le pas pour nous ensevelir dans la poussière. C’est alors que le Christ se présente au milieu de notre marche vers la tombe. Il prononce la grande parole : ‘Jeune homme, je te le dis, lève-toi’. Ce fut le baptême. Nous reçûmes alors une vie nouvelle, immortelle. Mais il s’agit de conserver cette vie et de la développer. Au baptême, mon âme était comme un enfant nouveau-né ; il faut qu’elle grandisse. Des ennemis l’épient déjà pour lui enlever la vie divine. Mais le Christ est là de nouveau. Il nous rompt, tous les dimanches ou même tous les jours, le ‘pain pour la vie du monde’. Sans doute ce pain ne crée pas la vie ; son rôle est de la conserver et de la développer. C’est ce que nous indique l’épître d’aujourd’hui en nous ordonnant de ‘vivre dans l’esprit et de marcher dans l’esprit’. Ainsi, tout le long de notre vie, nous construisons le pont d’or qui nous conduira au jour radieux du retour du Seigneur ».

Conclusion :

Jésus est littéralement touché jusqu’en ses entrailles par la détresse de la veuve. Il vient sauver ce qui était perdu dans la maison d’Israël mais cela condamne aussi ceux qui ne veulent pas se laisser toucher par le Christ comme lui s’est laissé toucher par leur déréliction.