S. Michel (29/09 - enfance, scandale, archange)

Homélie de S. Michel Archange (29 septembre 2019)

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S. Michel Archange

Après avoir montré la gloire dans sa transfiguration, le Seigneur traite du cheminement vers cette gloire, positivement et négativement comme ici où sont rabroués ceux qui demandent de manière inappropriée une place d’honneur dans la gloire. Or, la gloire s’obtient par l’humilité.

  1. Manière d’être humble
    1. L’envie de dominer chez les apôtres

Juste avant, Jésus avait dit à Pierre d’aller vers la mer et d’acquitter le statère trouvé dans le poisson pour eux deux, ce qui suscita l’envie des autres disciples (ce qui n’advint pas à la Transfiguration ou à Gethsémani où trois furent choisis comme témoins privilégiés). Bien sûr, le chemin de perfection est l’humilité (« ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes » Ph 2, 3), même si là au moins, les biens recherchés étaient célestes et non terrestres comme c’est plus souvent encore le cas aujourd’hui quand on veut prédominer.

Si l’on ne peut jamais s’estimer digne du Ciel sans orgueil, du moins peut-on désirer une grâce plus grande afin que nous soit donnée une gloire plus grande (« Recherchez donc avec ardeur les dons les plus grands » = charismes, 1 Co 12, 31). Les apôtres savaient que, dans la gloire, il y a diverses demeures, comme une étoile diffère d’une autre par la clarté.

  1. Enfance et humilité

Jésus répondit par un geste prophétique accompagnant sa parole, comme parfois le faisaient les prophètes de l’ancienne Alliance : Jérémie, Osée. Il appela un tout petit enfant, dépourvu de passions, afin de donner un exemple d’humilité : « Laissez les enfants, ne les empêchez pas de venir à moi, car le royaume des Cieux est à ceux qui leur ressemblent » (Mt 19, 14). Certains estiment que ce serait l’apôtre du Limousin et de l’Aquitaine, S. Martial[1]. D’autres pensent que le Christ se serait ainsi désigné lui-même comme s’étant abaissé et fait petit : « Quel est en effet le plus grand : celui qui est à table, ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Eh bien moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert » (Lc 22, 27) ou encore que l’Esprit-Saint nous rend petits enfants comme avec Nicodème quand Jésus parle de l’eau et de l’Esprit qui permettent de renaître d’en-haut (Jn 3, 3-6).

Quoi qu’il en soit, il faut se départir de toute prétention, en toute simplicité, dans le sens étymologique qui s’oppose à duplicité : « Frères, pour le bon sens, ne soyez pas des enfants ; pour le mal, oui, soyez des petits enfants » (1 Co 14, 20). Les enfants ne recherchent pas de grandes choses : « Seigneur, je n'ai pas le coeur fier ni le regard ambitieux ; je ne poursuis ni grands desseins, ni merveilles qui me dépassent. Non, mais je tiens mon âme égale et silencieuse ; mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère » (Ps 130, 1-3). Ils sont dépourvus de la concupiscence sexuelle qui fait souvent naître de mauvais désirs (Mt 5, 28). Voilà l’humilité qui élève : « l’esprit humble obtiendra la gloire » (Pr 29, 23). « Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé » (Lc 18, 14). Plus un homme a d’humilité, plus il aime Dieu et plus il méprise sa propre excellence et moins il se l’attribue. De sorte que plus un homme a de charité, plus il a aussi d’humilité.

  1. Le scandale
    1. L’interdiction de provoquer du scandale (v. 6)

Jésus dit qu’il ne faut pas scandaliser les petits. Scandaliser veut dire faire tomber ou trébucher, porter un coup, et cela peut atteindre particulièrement celui qui avance sur le chemin de la perfection sans y être parvenus encore (autrement, il aurait atteint une saine indifférence).

Noyer quelqu’un en lui suspendant au cou une meule de pierre mue par les ânes était la peine pour des voleurs. S. Clément fut martyrisé de manière similaire, mais avec une ancre. Aussi horrible soit ce châtiment, il est préférable de l’encourir des hommes que de Dieu car ce serait la mort éternelle de l’enfer. « Il est redoutable de tomber entre les mains du Dieu vivant ! » (He 10, 31). « Mieux vaut pour moi tomber entre vos mains sans vous céder, plutôt que de pécher aux yeux du Seigneur » (Dn 13, 23). Cela pourrait désigner l’aveuglement des païens qui aveuglèrent Samson pour le faire moudre (Jg 16, 21). Mais les Juifs aussi furent aveuglés et sont plus coupables car ils virent le Christ tout en restant arrimés au plus profond de l’infidélité à Dieu (2 P 2, 21 : « Il aurait mieux valu pour eux ne pas avoir connu le chemin de la justice que de l’avoir connu et de s’être détournés du saint commandement qui leur avait été transmis »), ce qui vaut bien sûr pour les apostats d’aujourd’hui. Mais la Croix est aussi un scandale pour les Juifs (1 Co 1, 23), ce qui est « clivant » ou plutôt critique : permet un jugement entre ceux qui acceptent le Christ comme Fils de Dieu crucifié ou le rejettent.

Certains hérétiques ont cru qu’il était de nécessité absolue que se produisent des péchés et que cette nécessité était entraînée par la prescience divine ou par la nature des étoiles, un peu à la manière de la double prédestination de Calvin où certains sont destinés à l’enfer avant même leur naissance et donc toute action. Il s’agit en réalité d’une nécessité conditionnelle. Ainsi, si Dieu a prévu qu’un tel allait pécher, il péchera, mais il n’en découle pas pour autant qu’il péchera nécessairement. La nécessité présuppose la malice des démons et la faiblesse des hommes. En effet, tout ce qui est métaphysiquement possible se produit nécessairement quelques fois. Le diable tentant, il est évident que des hommes vont tomber. Ou bien encore, la nécessité serait au sens d’utilité : la malice des uns sert à la sanctification des autres car les hommes sont mis à l’épreuve par les scandales : « Car il faut que se produisent des hérésies, afin que ceux qui ont été mis à l’épreuve soient mis en lumière parmi nous » (1 Co 11, 19 Vulg[2]). Cependant, qu’il soit clair que, même si les démons poussent au mal et que la faiblesse humaine y succombe, celui qui cause le scandale encourt cependant une peine comme Judas.

  1. Écarter le scandale provoqué (v. 8)

Même si on sait que des scandales ne pourront pas être totalement évités, il ne faut pas être négligents à en éviter autant que possible, comme le montre la comparaison avec les membres du corps. Il ne faut bien sûr pas la prendre au pied de la lettre, dans le sens de mutilation de son propre corps comme Origène qui se castra parce qu’il devait se sentir faible en son corps et voulait aussi se faire eunuque pour le royaume au sens littéral du prêtre (Mt 19, 12)[3]. Par membre du corps biologique, il faut comprendre les membres du corps mystique de l’Église, ou simplement les amis et les proches qui parfois nous font chuter.

La main peut symboliser ce qui corrige l’homme agissant et le pied le soutien comme Job 29, 15 : « J’étais les yeux de l’aveugle et les pieds du boiteux ». Il convient d’éviter les occasions de pécher et cela nous rappelle qu’il vaut mieux supporter n’importe quel mal temporel voire physique (y compris la torture pour ne pas abjurer la vraie foi chez les martyrs) que de le commettre un mal moral et risquer d’encourir une peine éternelle. D’autres y interprètent la hiérarchie ecclésiastique. Les yeux seraient les prélats (car les évêques sont dit épiscopes et donc doivent surveiller littéralement), les mains seraient les diacres (car ils doivent servir) et le pied, les chrétiens ordinaires. De sorte qu’il vaudrait mieux déposer un prélat ou retrancher un diacre que de scandaliser l’Église.

Puisqu’il faut se faire petit pour être grand dans le royaume, il convient de ne pas mépriser les petits car souvent petitesse rime avec mépris : « Voici que je t’ai fait petit parmi les nations, méprisable aux yeux des hommes » (Jr 49, 15 Vulg). Les petits aux yeux des hommes sont grands aux yeux de Dieu puisqu’il leur donne toujours la préférence dans les apparitions, phénomènes mystiques et charismes des saints : « ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est » (1 Co 1, 28). Mépriser les amis de Dieu revient à mépriser Dieu : « Celui qui vous méprise me méprise » (Lc 10, 16 Vulg).

  1. Les saints anges
    1. Nature et fonction des anges

Si Dieu prend soin de tous les hommes, y compris des petits qui reçoivent comme tous la protection des anges gardiens, l’homme doit les respecter. Dieu aime toutes ses créatures même si toutes ne lui répondent pas également ni ne reçoivent les mêmes dons de la grâce. « Un ange a été assigné à la garde de chaque homme » (S. Jérôme) et « il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins » (Ps 90, 11). Si leur nature est d’être des esprits, leur fonction est d’être envoyés pour délivrer des messages divins comme annonciateurs puisqu’ange signifie messager (bonne nouvelle : ev-angelos) : « Les anges ne sont-ils pas tous des esprits chargés d’une fonction, envoyés pour le service de ceux qui doivent avoir en héritage le salut ? » (He 1, 14). « Il faut savoir que cette dénomination d’Anges désigne leur fonction et non leur nature ; car si ces bienheureux esprits de la céleste patrie sont toujours des esprits, ils ne peuvent pas toujours être appelés des Anges ; ils sont Anges seulement lorsqu’ils annoncent quelque chose. C’est pour cela qu’un Psaume dit en parlant de Dieu : ‘Lui qui, des esprits, fait ses Anges’ (Ps 103, 4 Vulg) » (S. Grégoire).

Le ministère des anges n’est pas que descendant mais aussi ascendant, comme sur l’échelle de Jacob (Gn 28, 11-19 dont v. 12 : « Il eut un songe : voici qu’une échelle était dressée sur la terre, son sommet touchait le ciel, et des anges de Dieu montaient et descendaient ») évoqué explicitement par le Christ qui se l’assimile dans l’appel de Nathanaël (« Amen, amen, je vous le dis : vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme » Jn 1, 51). Ainsi tout homme, par le Christ, est amené à une relation personnelle avec Dieu.

Les anges portent donc nos prières à Dieu puisqu’à chaque messe, ils officient en parallèle devant l’autel de Dieu, comme pour l’encens : « et par la main de l’ange monta devant Dieu la fumée des parfums, avec les prières des saints » (Ap 8, 4). Aussi la messe évoque-t-elle à de nombreuses reprises ce ministère angélique : « Nous vous en supplions, Dieu tout-puissant, faites porter ces offrandes par les mains de votre saint ange, là-haut, sur votre autel, en présence de votre divine Majesté » (prière Te supplices).

Les anges nous indiquent en quoi consistera le Ciel : « à la résurrection, en effet, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme les anges dans le ciel » (Mt 22, 30). Nous aurons constamment devant nous, si nous y sommes admis, la vision face à face de Dieu (et leur mission auprès de nous n’interrompt pas la vision béatifique angélique), immédiatement perçu, sans intermédiaire contrairement à la foi ici-bas (« Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu » 1 Co 13, 10).

  1. S. Michel

S. Michel est l’un des trois archanges explicitement nommés dans la Bible avec Gabriel et Raphaël. Il signifie « qui est comme Dieu ? ». « Toutes les fois qu’il s’agit d’une chose où il faut une puissance extraordinaire, c’est Michel que l’Écriture cite comme envoyé, afin que son nom aussi bien que l’acte même, donne à comprendre que nul ne peut faire ce que Dieu fait par son incomparable puissance. Aussi l’antique ennemi qui disait, dans son orgueilleuse ambition de s’égaler à Dieu : ‘Je monterai jusqu’aux cieux, j’élèverai mon trône au-dessus des astres du ciel, je serai semblable au Très-Haut’ (Is 14, 13) cet ancien ennemi, dis-je, lorsqu’à la fin du monde, sera laissé dans toute sa force, pour être ensuite écrasé dans l’éternel supplice, est-il mentionné comme devant combattre contre l’Archange Michel, d’après cette parole de saint Jean : ‘Et un combat s’est engagé avec l’Archange Michel’ (Ap 12, 7) » (S. Grégoire).

S. Michel est mentionné à plusieurs reprises dans la messe : dans le Confiteor car il joue un rôle dans la pesée des âmes au jugement ; dans la prière d’imposition de l’encens à l’offertoire comme liturge céleste et notre médiateur. Enfin, il est invoqué dans les prières à la fin de la messe prescrite par Léon XIII après chaque messe basse :

« Saint Michel Archange, défendez-nous dans le combat, soyez notre secours contre la malice et les embûches du démon. Que Dieu exerce sur lui son empire, nous vous le demandons en suppliant. Et vous, Prince de la Milice Céleste, repoussez en enfer par la force divine Satan et les autres esprits mauvais qui rôdent dans le monde en vue de perdre les âmes. Ainsi soit-il ».

 

[1] Cette apostolicité de S. Martial remonte à Adémar de Chabannes, moine de l'abbaye Saint-Martial, prédicateur des ostensions de l’an 994 à l’occasion du mal des ardents dans la Vita prolixior. Cela fut reconnu aux conciles de Limoges de 1029 et 1031. Jean XIX (1024-1032), ce qui draina un fructueux flot de pèlerins vers l’abbaye éponyme de Limoges. Bien que dénoncée dès le XVIIe siècle, cette légende fut maintenue par la sacrée congrégation des rites par décret du 18 mai 1845 de Bx. Pie IX, mais abandonnée au début du XXe siècle. Selon cette tradition, Martial aurait été de la tribu de Benjamin, proche parent en ligne droite de S. Étienne. Il serait né près de Rama. À peine âgé de quinze ans, il se serait mis à la suite de Jésus Christ, qu'il n'aurait plus quitté, tout en s'attachant particulièrement à S. Pierre.

[2] Une nouvelle fois la traduction officielle actuelle ne rend pas justice à l’original grec qui parle clairement d’hérésies : « δεῖ γὰρ καὶ αἱρέσεις ἐν ὑμῖν εἶναι, ἵνα οἱ δόκιμοι φανεροὶ γένωνται ἐν ὑμῖν » en rendant « il faut bien qu’il y ait parmi vous des groupes qui s’opposent (sic), afin qu’on reconnaisse ceux d’entre vous qui ont une valeur éprouvée ».

[3] Comme toujours l’actuelle traduction n’est pas vraiment fidèle et affaiblit le sens de la métaphore du Christ : « Il y a des gens qui ne se marient pas car, de naissance, ils en sont incapables ; il y en a qui ne peuvent pas se marier car ils ont été mutilés par les hommes ; il y en a qui ont choisi de ne pas se marier à cause du royaume des Cieux » à la Vulgate officielle : « Sunt enim eunuchi, qui de matris utero sic nati sunt: et sunt eunuchi, qui facti sunt ab hominibus: et sunt eunuchi, qui seipsos castraverunt propter regnum caelorum » ni à l’original grec : « εἰσὶ γὰρ εὐνοῦχοι οἵτινες ἐκ κοιλίας μητρὸς ἐγεννήθησαν οὕτω· καὶ εἰσὶν εὐνοῦχοι οἵτινες εὐνουχίσθησαν ὑπὸ τῶν ἀνθρώπων, καὶ εἰσὶν εὐνοῦχοι οἵτινες εὐνούχισαν ἑαυτοὺς διὰ τὴν βασιλείαν τῶν οὐρανῶν ».