Septembre 2020

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S. Thérèse (27 septembre - petite voie de l'enfance) 0

 

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La petite voie de l’enfance

 

Lisieux, la maison des Buissonnets, Noël 1886, la petite Thérèse Martin reçut une grâce qu’elle décrivit comme sa « conversion » définitive et radicale. Que cela signifie-t-il pour une jeune fille d’à peine 14 ans qui était tout sauf une dévergondée ? Elle quitta l’enfance, plutôt douloureuse pour elle : orpheline de mère à 4,5 ans, elle souffrit à l’école, perdit sa « mère d’adoption » Pauline, sa sœur, entrée au Carmel quand Thérèse avait 9 ans, elle tomba gravement malade peu après en 1882. Elle quittait l’enfance naturelle d’un être hypersensible, pleurant comme une Madeleine, sans doute avait-elle été trop choyée par sa famille pour compenser la mort de sa mère ? Cette nuit de Noël, « je sentis, en un mot, la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir, et depuis lors je fus heureuse ». Elle retrouva « la force d’âme qu’elle avait perdue » presque 10 ans auparavant à la mort de sa mère, et c’était « pour toujours qu’elle devait la conserver ». Mais elle ne quitta l’enfance humaine que pour entrer dans l’enfance spirituelle en inventant la « petite voie de l’enfance ».

 

 

I)     Homo capax Dei…

a)    L’incroyable capacité du désir de l’homme

 

L’homme est créé par Dieu. L’une des traces de ce lien avec le Tout-Puissant est ce désir si absolu. Nous voulons quelque chose de grand comme celui qui nous a faits. Ce désir de faire de grandes choses peut devenir une vertu : la magnanimité, liée à la force. Elle s’avance courageusement vers ce qui est difficile (aggredi). « L’âme se sent pleine d’espoir pour accomplir des actions grandes et glorieuses » (Cicéron). Elle est proche de la magnificence (même étymologie de magnum, grand en latin) : cette constance dans l’exécution qui nous empêche, malgré l’ampleur de la tâche, de lâcher prise dans la réalisation de ce qu’on a entrepris avec confiance. « La magnificence est le projet de la réalisation de choses grandes et sublimes, que l’âme s’est proposée avec éclat et grandeur » (ST II-II, 128).

 

Magnanimité et magnificence n’excluent nullement la vertu théologale de l’espérance qui attend tout du secours de Dieu : « ne pas avoir confiance en soi mais en Dieu qui est en nous » (attribué à S. Thérèse). La magnanimité sait qu’elle doit son honneur et sa dignité aux dons de Dieu pris au sérieux, sans s’enorgueillir puisqu’elle en connaît l’origine divine. Au contraire, la conscience de son propre péché l’incline à l’humilité pour elle-même.

 

Le projet de Dieu sur l’homme, sa divinisation, choque par son ambition : « scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes » (1 Cor 1, 23). Mais Dieu est le but et le moyen d’y parvenir. Ce que le pusillanime (opposé au magnanime ST II-II, 133, 2) ne perçoit pas par étroitesse d’esprit, parce qu’il refuse intellectuellement d’aller au fond de ces conclusions de foi, comme une démonstration inachevée (ST II-II, 133, 2, ad 1).

 

b)    La petite Thérèse voulait tout

 

S. Thérèse était magnanime car elle voulait tout : « Être ton épouse, ô Jésus, être carmélite, être par mon union avec toi la mère des âmes, cela devrait me suffire... il n’en est pas ainsi... Sans doute, ces trois privilèges sont bien ma vocation, Carmélite, Épouse et Mère, cependant je sens en moi d’autres vocations, je me sens la vocation de guerrier, de prêtre, d’apôtre, de docteur, de martyr ; enfin, je sens le besoin, le désir d’accomplir pour toi Jésus, toutes les œuvres les plus héroïques... Je sens en mon âme le courage d’un Croisé, d’un Zouave Pontifical, je voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l’Église...

Je sens en moi la vocation de prêtre ; avec quel amour, ô Jésus, je te porterais dans mes mains lorsque, à ma voix, tu descendrais du Ciel... Avec quel amour je te donnerais aux âmes ... Mais hélas ! tout en désirant d’être Prêtre, j’admire et j’envie l’humilité de St François d’Assise et je me sens la vocation de l’imiter en refusant la sublime dignité du Sacerdoce.

O Jésus ! mon amour, ma vie... comment allier ces contrastes ?

Comment réaliser les désirs de ma pauvre petite âme ?...

Ah ! malgré ma petitesse, je voudrais éclairer les âmes comme les Prophètes, les Docteurs, j’ai la vocation d’être Apôtre... je voudrais parcourir la terre, prêcher ton nom et planter sur le sol infidèle ta Croix glorieuse, mais, ô mon Bien-Aimé, une seule mission ne me suffirait pas, je voudrais en même temps annoncer l’Evangile dans les cinq parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées... Je voudrais être missionnaire non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l’avoir été depuis la création du monde et l’être jusqu’à la consommation des siècles... Mais je voudrais par-dessus tout, ô mon Bien-Aimé Sauveur, je voudrais verser mon sang pour toi jusqu’à la dernière goutte... ».

 

Oui, le désir de l’âme est grand car l’âme est faite pour Dieu qui est tout. Dieu serait-il si cruel qu’il nous donnerait le désir mais l’incapacité de l’assouvir ? Que non !

 

 

II)  …Sed incapax per seipsum…

a)    Le constat réaliste de l’incapacité radicale de l’homme

 

S. Thérèse est extrêmement lucide : « Y a-t-il une âme plus petite, plus impuissante que la mienne ! ». « Renonçant d’avance à toute performance, Thérèse ne voit que le potentiel d’amour, d’union à Dieu, que recèle son désir »[1]. Mais au lieu de s’en lamenter, elle en tira une profonde leçon spirituelle qui lui valut d’être proclamée docteur de l’Église en 1997 : la petite voie de l’enfance. Lorsque l’enfant dit à son père, « je suis petit », cela signifie « toi qui es grand, porte-moi jusqu’à toi ». Lorsqu’il s’écrit : « je ne sais pas, je ne suis pas capable de le faire », cela signifie « toi qui est fort, aide-moi s’il te plaît ». Renoncer à être grand par soi-même, revient à laisser la grandeur de Dieu, notre Père, se déployer en nous.

 

« Rester petite enfant devant le bon Dieu, c’est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu, comme un petit enfant attend tout de son père ; c’est ne s’inquiéter de rien, ne point gagner de fortune. Même chez les pauvres, on donne à l’enfant ce qui lui est nécessaire, mais aussitôt qu’il grandit, son père ne veut plus le nourrir et lui dit : ‘Travaille maintenant, tu peux te suffire à toi-même. C’est pour ne pas entendre cela que je n’ai pas voulu grandir, me sentant incapable de gagner ma vie, la vie éternelle du Ciel »[2]. Autant l’éducation humaine consiste à rendre autonome l’enfant pour qu’il devienne adulte, autant l’éducation surnaturelle, spirituelle, consiste à réaffirmer sa stricte dépendance par rapport à Dieu en tout. Exactement à rebours de ce que fait le monde. Pourtant, sans mièvrerie !

 

b)    Renaître d’en-haut

 

Le Seigneur enseigne-t-il autre chose à Nicodème, venu le voir au milieu de la nuit ? « Amen, amen, je te le dis : à moins de naître d’en haut, on ne peut voir le royaume de Dieu’. Nicodème lui répliqua : ‘Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une deuxième fois dans le sein de sa mère et renaître ?’ » (Jn 3, 3-4). Oui, on peut rentrer dans le ventre de sa mère : l’Église. La Vierge Marie, préfiguration de l’Église, peut nous faire entrer en son sein, faire en sorte que nous soyons pétris en elle par l’Esprit-Saint comme en elle fut pétrie l’humanité du Fils de Dieu, NSJC. N’oublions pas cette intimité de Marie avec l’Esprit : elle fut couverte par son ombre (adumbrata) à l’Annonciation (Lc 1, 35 : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre »), elle en fut inspirée comme Élisabeth à la Visitation, le reçut à la Pentecôte au milieu des apôtres (Ac 1, 14) pour accomplir sa nouvelle maternité, sur toute l’Église, sur l’humanité qui accepterait de la prendre chez soi comme S. Jean (Jn 19, 25-26).

 

c)     L’ascenseur

 

Dans sa maison d’Alençon, on voit toujours l’escalier que gravissait chaque jour la petite Thérèse. Lorsqu’elle l’empruntait, elle demandait à chaque marche : « Maman, m’aimes-tu ? ». Ce petit jeu pourrait paraître pénible si l’on oubliait à quel point le désir d’absolu est d’abord un besoin absolu d’être aimé. S. Thérèse comme tout un chacun avait besoin d’être aimée absolument, pour sa mère terrestre, S. Zélie, mais cela l’inspira pour aller au Ciel, rapidement. Elle parla de l’ascenseur fait pour les petits, par les bras de Jésus.

 

« Vous le savez, ma Mère, j’ai toujours désiré d’être une sainte, mais hélas ! j’ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu’il y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foulé aux pieds des passants ; au lieu de me décourager, je me suis dit : Le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté ; me grandir, c’est impossible, je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections ; mais je veux chercher le moyen d’aller au Ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. Nous sommes dans un siècle d’inventions, maintenant ce n’est plus la peine de gravir les marches d’un escalier, chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement. Moi je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m’élever jusqu’à Jésus, car je suis trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. Alors j’ai recherché dans les livres saints l’indication de l’ascenseur, objet de mon désir et j’ai lu ces mots sortis de la bouche de la Sagesse Éternelle : ‘Si quelqu’un est TOUT PETIT, qu’il vienne à moi’. Alors je suis venue, devinant que j’avais trouvé ce que je cherchais et voulant savoir, ô mon Dieu ! Ce que vous feriez au tout petit qui répondrait à votre appel, j’ai continué mes recherches et voici ce que j’ai trouvé : - Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux ! Ah ! Jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses, ne sont venues réjouir mon âme, l’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela je n’ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. O mon Dieu, vous avez dépassé mon attente et moi je veux chanter vos miséricordes ». Et, dans la même veine : « Je le guidais avec humanité, par des liens d’amour ; je le traitais comme un nourrisson qu’on soulève tout contre sa joue ; je me penchais vers lui pour le faire manger » (Os 11, 4).

 

Conclusion

 

Les petits enfants savent s’abandonner totalement, sans calcul. Ils n’envisagent pas qu’on puisse les laisser tomber lorsqu’ils s’endorment dans les bras de leur père, même s’ils deviennent si lourds. Ils ont fait inconsciemment le choix de la confiance absolu en Dieu. Posons ce même acte de foi consciemment.

 

[1] P. Max Huot de Longchamp, Prier à l’école des Saints, Centre St. Jean de la Croix, 2008, p. 161.

[2] Ste. Thérèse de Lisieux, Entretien du 6 août 1897, cité par P. Max Huot de Longchamp, ibidem.

16e Pentecôte (20/09 - lect. thom.) 0

Homélie du 16e dimanche après la Pentecôte (20 septembre 2020)

 

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Lecture thomiste de l’évangile (Lc 14, 1-11)

 

 

I)              La guérison de l’hydropique

a.     Un piège dénonçant la malignité de témoins malveillants

 

Un hydropique se présenta devant Notre Seigneur reçu chez des pharisiens. L’hydropisie désignait autrefois l’insuffisance cardiaque congestive. Jésus montre qu’il est Dieu en étant capable de lire dans leurs cœurs les mauvaises pensées (cardiognosie), privilège réservé à Dieu et que même les démons ne possèdent pas. Il ne refusait pas de se rendre chez ses ennemis car, même en connaissant leur malice, il savait l’utilité de témoins de ses paroles et miracles. Les pharisiens observaient, à l’affut pour le pendre à défaut s’il manquait à la loi en posant une action défendue le sabbat.

 

Scribes et pharisiens avaient tendu un piège à Jésus sur le libelle du divorce car ils étaient incapables de comprendre que le mariage est rendu indissoluble par Dieu (Mt 19) et ils croyaient le forcer soit à contredire Moïse soit à accepter la répudiation. Mais cette fois-ci, Jésus prit l’initiative, retournant leurs sophismes contre eux, pour leur clore le bec en approfondissant leur regard sur la véritable volonté de Dieu. « Est-il permis de guérir le jour du sabbat ? ». Jésus les place devant un dilemme qu’ils sont incapables de résoudre. Ils se taisent (« Et ils gardèrent le silence ») car quelle que soit leur réponse, elle tournera contre eux. S’il est permis de guérir le sabbat, pourquoi épier le Sauveur pour voir s’il guérira ? Et si ce n’est pas permis, pourquoi prennent-ils soin de leurs animaux même le jour du sabbat. Il est toujours possible de faire des bonnes œuvres : un jour où l’on ne fait point de bonnes œuvres, est un jour maudit.

 

Jésus avait déjà comparé une maladie à un animal en mauvaise posture au précédent chapitre (Lc 13, 10-17) pour la femme courbée tenue par le démon : « Hypocrites ! Chacun de vous, le jour du sabbat, ne détache-t-il pas de la mangeoire son bœuf ou son âne pour le mener boire ? Alors cette femme, une fille d’Abraham, que Satan avait liée voici dix-huit ans, ne fallait-il pas la délivrer de ce lien le jour du sabbat ? ». Un âne ou un bœuf sont-ils en danger, les pharisiens leur viendront en aide, au moins par avarice. Plus que l’hypocrisie de la loi, Jésus n’admet pas qu’ils considèrent leur prochain malade comme un non-frère et même moins qu’un animal dénué de raison

 

b.     La maladie

 

Sans se préoccuper des embûches des Juifs, Jésus guérit cet hydropique qui, par crainte des pharisiens, n’osait lui demander sa guérison le jour du sabbat. Il se tenait seulement devant lui, afin que le Sauveur, touché de compassion à la vue de son triste état, lui rendît la santé. Connaissant ses dispositions, il ne lui demanda pas comme à d’autres s’il voulait être guéri, mais le guérit sans tarder : « Et prenant cet homme par la main, il le guérit et le renvoya ». Jésus n’est pas prisonnier d’un respect humain sur le qu’en dira-t-on : tant pis pour ceux qui se scandalisent faussement d’un rien. C’est à dessein que Jésus guérit cet hydropique devant les pharisiens, parce que l’infirmité corporelle de l’un était la figure de la maladie intérieure des autres.

 

Le puits où est coincé un animal n’est pas sans rapport avec cette maladie qui provoque des œdèmes, donc des accumulations d’eau alourdissant cœur et poumons. Certains pères associent symboliquement l’hydropisie à la libido charnelle. D’autres à un riche avare, car plus le liquide épanché abonde chez l’hydropique, plus il est dévoré par la soif. Ainsi plus le riche avare voit augmenter les richesses dont il fait un mauvais usage, plus ses désirs s’enflamment.

 

Mais le choix de l’âne et du bœuf dans ces deux miracles évoque aussi, comme à la crèche, les sages et les insensés, ou les deux peuples, c’est-à-dire le peuple juif, accablé sous le joug de la loi, et le peuple des Gentils, qui n’avait pu être dompté par aucun moyen rationnel. Notre Seigneur les a tous retirés du puits de la concupiscence où ils étaient tombés.

 

 

II)           Ne pas rechercher les places d’honneur

a.     L’humble rend honneur à Dieu qui sonde les reins et les cœurs

 

Suit alors l’éloge de l’humilité en défendant de choisir les premières places dans les repas de noces. Aller au-devant d’honneurs indus, c’est faire preuve de témérité, ce qui rend notre conduite digne de blâme. Certes, la vie nous montre une apparente réussite terrestre des carriéristes. Mais l’ambitieux n’obtient pas les distinctions qu’il désire et subira un honteux affront au jour du jugement. En cherchant de trop grands honneurs passagers ici-bas, il n’en reçoit aucuns dans l’au-delà. Jésus commande la modestie, de rechercher les dernières places.

 

Pour S. Basile, il ne conviendrait pas plus de se disputer la dernière place des banquets par fausse humilité parce que cela trouble l’ordre et devient une cause de tumulte. L’amour de la contestation est un plus grand signe d’orgueil, que de s’asseoir à la première place, quand on ne la prend que par obéissance. Laissons au maître du festin le soin de placer ses convives. Aussi un monastère bénédictin règle-t-il soigneusement la place de chacun au réfectoire, en fonction de l’âge et de la fonction.

 

Celui qui se pousse lui-même aux honneurs, ne jouit pas d’une estime durable et universelle. Tandis que les uns semblent l’honorer, les autres le déchirent, et souvent ceux qui affectent de le traiter avec le plus de distinction. Cette matière n’est pas si anodine qu’il paraît. La passion de la vaine gloire ne doit pas être méprisée. Le divin médecin vint tout guérir et nous relever de tous nos maux. Au-delà de l’apparence anecdotique des places au banquet, la maxime générale suivante est une règle fondamentale du christianisme : « Car quiconque s’élèvera sera humilié, et quiconque s’humilie sera exalté ». Ces paroles s’entendent bien sûr de la règle suivie par la justice de Dieu et non de la conduite ordinaire des hommes, qui accordent souvent les honneurs à ceux qui les désirent, et qui laissent les humbles dans l’obscurité, à commencer par les hiérarques de l’Église.

 

b.     Lecture eschatologique

 

Car celui qui ne désire point être placé au-dessus des autres, l’obtient justement de la divine Providence : « afin que quand viendra celui qui vous a invité, il vous dise : ‘Mon ami, montez plus haut’. Alors ce sera une gloire pour vous devant ceux qui seront à table avec vous ». La vraie gloire est bien sûr uniquement céleste même si elle peut passer par une élévation aux honneurs des autels.

 

Le vrai festin des noces de Jésus-Christ et de son Église est eschatologique. Il ne faut pas s’enorgueillir de ses mérites, comme si l’on était plus élevé que les autres, car on serait obligé de céder la place à un plus honorable, bien qu’invité après. On descendrait couvert de confusion à la dernière place, reconnaissant la supériorité de la vertu des autres. En s’asseyant à la dernière place, on met en pratique la recommandation de l’Esprit saint : « Plus vous êtes grand, plus vous devez vous humilier en toutes choses et vous trouverez grâce auprès de Dieu » (Si 3, 20 Vulg). Alors le Seigneur donnant le nom d’ami à celui qu’il trouvera dans ces sentiments d’humilité, lui commandera de monter plus haut, car quiconque s’humilie comme un enfant, est le plus grand dans le royaume des cieux (Mt 18, 4).

 

Nous ne sommes pas Dieu, seul capable de sonder les reins et les cœurs, de peser avec justesse et justice le poids des mérites de chacun. Ne cherchez donc pas maintenant ce qui vous est réservé pour la fin.

 

 

 

 

15e Pentecôte (13/09 - veuve de Naïm) 0

Homélie du 15e dimanche après la Pentecôte (13 septembre 2020)

 

 

La veuve de Naïm (Lc 7, 11-17)

 

 

Naïm est une petite ville, à 10 km de Nazareth, au sud du mont Thabor où Jésus fut transfiguré. Un cortège nombreux sortait de la ville pour enterrer, le jour même de sa mort, un jeune homme. L’émotion était forte et les pleurs nombreux car sa mère, veuve, n’avait plus que son fils unique maintenant mort. Elle se retrouvait seule, sans protection. L’autre travelling présente une foule tout aussi importante, entourant Jésus. Cette fois-ci, ils voulaient entrer dans la petite ville de Naïm.

 

 

I)              La résurrection du fils de la veuve de Naïm

1)    Une scène touchante pour Jésus

 

Voici l’une des sept résurrections qui précédèrent celle du Seigneur (S. Ambroise). Il y eut dans l’Ancien Testament le fils de la veuve de Sarepta (1 R 17, 17-24) ; le fils de la Sumanite (2 R 4, 8-37) ; le cadavre jeté au contact des os d’Elisée (2 R 13, 20-21) ; ici, le fils de la veuve de Naïm (Lc 7, 11-17) ouvre celles du Nouveau Testament ; puis vint la fille de Jaïre, chef de la synagogue (Mc 5, 21-43 ; Mt 9, 18-26 ; Lc 8, 40-56) ; Lazare (Jn 11, 3-44) ; enfin au temps de la passion du Sauveur, les corps d’un grand nombre de saints ressuscitèrent (Mt 27, 52-53). La huitième est celle de Jésus-Christ, qui, vainqueur à jamais de la mort, vit pour ne plus mourir. La résurrection générale aura lieu au huitième jour comme la sienne (la Jérusalem céleste est représentée sur la couronne de Charlemagne comme un octogone bien qu’Ap 21, 13 la décrive avec 4 côtés ayant 3 portes chacun).

 

L’efficacité du Christ est bien plus grande que celle du prophète Élie, qui pleura le fils de la femme de Sarepta et dut s’y reprendre à trois fois, ou que du prophète Élisée, qui échoua avec son bâton puis s’étendit par deux fois sur le cadavre du fils de la Sunamite ou que S. Pierre, qui pria Dieu de rendre la vie à Thabitha/Dorcas (Ac 9, 36-43). Là éclate la puissance divine qui agit directement, sans intermédiaire et du premier coup. Jésus qui est plein d’autorité, parle en peu de mots : « je te le commande, lève-toi ». Il agit par la parole et par les actes car il toucha le cercueil tout en parlant, comme dans tout sacrement, parole efficace accompagnant un geste signifiant.

 

2)    L’autorité du Fils de Dieu

 

En effet, l’autorité (exhousia ἐξουσία) de Jésus émane de son être même (ex-housia < οὐσία = l’essence), qui n’est pas divisé moralement comme le nôtre. Il agit dans l’unité de l’unique personne divine avec deux natures divine et humaine. C’est un corps humain plein de vie et la chair du Verbe du Dieu tout-puissant dont il a toute la vertu. De même, que le fer pénétré par le feu, produit les effets du feu ; ainsi la chair unie au Verbe vivifiant tout, se pénètre d’une puissance vivifiante qui chasse la mort (S. Cyrille).

 

Il fallait un large public à cette manifestation de la puissance divine, d’où ces deux cortèges se rencontrant qui pourront témoigner partout de ce miracle qu’ils ont vu (ailleurs qu’en Galilée puisque cela atteignit toute la Judée, v. 17). On n’enterrait jamais dans l’enceinte des villes tant dans la culture juive que romaine (raison pour laquelle Jésus « a souffert sa Passion à l’extérieur des portes de la ville » He 13, 12) et la porte de la ville était un lieu de rencontre comme de jugement (« Aux portes de la ville, on reconnaît son mari siégeant parmi les anciens du pays » Prov 31, 23).

 

Le mort lui-même se mit à parler. Ce jeune homme fut associé à S. Materne, l’une des 72 disciples de Jésus, envoyé par Pierre à Trêves, en Gaule Belgique (suivant Euchère avec Valère) et qui évangélisa Cologne puis Tongres, en Belgique (ancêtre du diocèse de Liège).

 

 

II)            L’Église pleure les fils qu’elle a perdus

1)    Une mère éplorée

 

Une lecture plus symbolique est possible. La vie touche la mort et se communique au cadavre. Le Christ vient nous ramener à la vie. La veuve désigne l’Église, épouse du Christ en deuil depuis le vendredi saint et seule de nouveau après l’Ascension. Elle ne cesse de pleurer ses fils qui vont à leur perdition (S. Bède) en s’abandonnant à leurs mauvaises passions, ignorant ou reniant le Christ mort pour eux. L’Église intercède pour eux et souffre « car les chutes des fidèles, pour être réparées, ne lui causent pas un moindre travail que l’enfantement de ceux qui n’ont pas cru encore » (Dom Guéranger citant S. Jean Chrysostome).

 

Pour S. Laurent Justinien, le contraste est grand avec les débuts de l’accroissement de l’Église : « Resplendissante alors de tout l’éclat des joyaux spirituels dont l’Époux l’avait ornée au jour de ses noces, elle tressaillait de l’accroissement de ses fils en vertu comme en nombre, les appelant à monter plus haut toujours, les offrant à son Dieu, les portant dans ses bras jusqu’aux cieux. Obéie d’eux, elle était bien la mère du bel amour et de la crainte (Sir 24, 18 : mater pulchræ dilectionis et timoris Dei), belle comme la lune, éclatante comme le soleil, terrible comme une armée rangée en bataille (Cant 6, 10 ou Vulg 6, 9 : terribilis ut castrorum acies ordinata). Comme le térébinthe elle étendait ses rameaux (Sir 24, 16 ou Vulg 24, 22 : Ego quasi terebinthus extendi ramos meos), et, sous leur ombre, protégeait ceux qu’elle avait engendrés contre la chaleur du jour, la tempête et la pluie. Tant qu’elle put donc elle travailla, nourrissant dans son sein tous ceux qu’elle parvenait à rassembler.

 

Mais son zèle, tout incessant qu’il fût, a redoublé depuis qu’elle en a vu plusieurs, et des multitudes, abandonner la ferveur première. Depuis nombre d’années, elle gémit en voyant s’étendre chaque jour l’offense de son Créateur, ses propres pertes et la mort de ses fils. Celle qui se revêtait de pourpre a pris la robe de deuil, et ses parfums n’exhalent plus leur odeur ; une corde a remplacé sa ceinture d’or, on ne voit plus sa brillante chevelure, et le cilice tient lieu d’ornement sur son sein (Is 3, 24). Aussi ne peut-elle arrêter maintenant ses lamentations et ses pleurs. Sans cesse elle prie, cherchant si par quelque manière elle n’arrivera point à retrouver dans le présent sa beauté passée, quoiqu’elle défaille presque en sa supplication, regardant comme impossible de redevenir ce qu’elle était. La parole prophétique s’est accomplie pour elle : Tous ils se sont détournés de la voie, ensemble ils sont devenus inutiles ; il n’y en a point qui fassent le bien, il n’y en a pas même un seul (Ps 13, 3) !... Les œuvres multipliées par les enfants de l’Église contre les préceptes divins montrent bien, dans ceux qui les font, des membres pourris et étrangers au corps du Christ. L’Église, cependant, se souvient de les avoir engendrés dans le bain du salut ; elle se souvient des promesses par lesquelles ils s’étaient engagés à renoncer au démon, aux pompes du siècle et à tous les crimes. Elle pleure donc leur chute, comme étant leur vraie mère, et elle espère toujours obtenir leur résurrection par ses larmes. O quelle pluie de larmes est répandue ainsi tous les jours en présence du Seigneur ! (…) Qui dira son intime allégresse, quand elle reçoit vivants ceux qu’elle pleurait comme morts ? Si la conversion des pécheurs réjouit tellement le Ciel (Lc 15, 7), combien aussi la Mère ! Selon la mesure de la douleur qu’elle avait conçue de leur perte (Ps 93, 19), la consolation déborde alors en son cœur ».

 

2)    Tout peut être pardonné : le pont vers la vie éternelle

 

Pour cette autre Monique aux pleurs touchant le cœur de Dieu, tout, en effet, peut être pardonné, y compris l’apostasie des clercs, pourvu qu’elle soit regrettée avec un cœur contrit. Certains puristes (novatianistes, donatistes) prétendirent que les prêtres et les évêques qui étaient tombés (lapsi) durant les persécutions de Dioclétien en 303, livrant les livres sacrés pour les brûler (traditores) ne devaient en aucune manière être réintégrés dans l’Église pour reprendre leur ministère ou que leurs sacrements seraient invalides. Or, si le Christ est présent dans tous les sacrements, un sacrement est effectif quels que soient les antécédents du prêtre qui l’administre (ex opere operato). « Ainsi se trouve confondue l’erreur des Novatiens, qui, en voulant détruire la purification des pécheurs repentants, nient par la même que l’Église, notre mère, qui pleure la mort spirituelle de ses enfants, doive être consolée par l’espérance de leur rendre la vie » (S. Bède).

 

Le bois du cercueil comme celui de la croix, au contact du corps du Christ, de symbole de mort devient symbole de vie (S. Ambroise). S. Hélène trouvant une fosse avec de nombreuses croix les fit étendre par terre et apporter le cadavre d’un enfant pour le poser et elle discerna la vraie Croix lorsque l’enfant ressuscita. Le bois de la Croix est aussi un pont. Le prêtre est « pontifex » constructeur de pont entre l’ici-bas de la Terre et l’au-delà du Ciel, médiateur entre Dieu et les hommes. L’Église aussi jette un pont : « le premier pilier de ce pont est le baptême, le dernier est le retour du Seigneur et, entre ces deux piliers, elle jette le pont de l’Eucharistie ».

 

« Quand nous sommes venus au monde, nous portions déjà en nous le germe de la mort ; dès notre premier jour, nous étions déjà sous le coup de cette malédiction : ‘tu es poussière et tu retourneras en poussière’. Notre vie terrestre est comme un convoi funèbre ; nos passions et nos péchés sont les porteurs qui hâtent le pas pour nous ensevelir dans la poussière. C’est alors que le Christ se présente au milieu de notre marche vers la tombe. Il prononce la grande parole : ‘Jeune homme, je te le dis, lève-toi’. Ce fut le baptême. Nous reçûmes alors une vie nouvelle, immortelle. Mais il s’agit de conserver cette vie et de la développer. Au baptême, mon âme était comme un enfant nouveau-né ; il faut qu’elle grandisse. Des ennemis l’épient déjà pour lui enlever la vie divine. Mais le Christ est là de nouveau. Il nous rompt, tous les dimanches ou même tous les jours, le ‘pain pour la vie du monde’. Sans doute ce pain ne crée pas la vie ; son rôle est de la conserver et de la développer. C’est ce que nous indique l’épître d’aujourd’hui en nous ordonnant de ‘vivre dans l’esprit et de marcher dans l’esprit’. Ainsi, tout le long de notre vie, nous construisons le pont d’or qui nous conduira au jour radieux du retour du Seigneur » (Dom Pius Parsch).

 

 

Conclusion :

 

Jésus est littéralement touché jusqu’en ses entrailles par la détresse de la veuve. Il vient sauver ce qui était perdu dans la maison d’Israël mais cela condamne aussi ceux qui ne veulent pas se laisser toucher par le Christ comme lui s’est laissé toucher par leur déréliction.

 

 

14e Pentecôte (6 sept. - 2 maîtres et lys des champs) 0

Homélie du 14e dimanche après la Pentecôte (6 septembre 2020)

 

Pour écouter l'homélie, cliquez ici

La parabole des deux maîtres ou le lys des champs

 

Méditons le si célèbre évangile du jour à la lumière du de S. Thomas d’Aquin.

 

 

I)              Les deux maîtres : Dieu ou Satan

a.     Servir en faisant la volonté de Dieu

 

« Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et Mammon » (Mt 6, 24). Jésus qui avait condamné ceux qui thésaurisaient car cela les distrayait et même éloignait de Dieu, continua sur la même thématique.

 

Servir dans l’Antiquité ou au Moyen Âge implique une forme de servitude ou servage et pas seulement de service, ce qui déplaît aujourd’hui. Certains ont donc revu la formulation de S. Louis-Marie Grignon de Montfort exprimant sa condition d’esclave par rapport à la Vierge Marie « je vous choisis aujourd’hui, en présence de toute la cour céleste, pour ma mère et maîtresse, je vous livre et consacre en qualité d’esclave… » devient ainsi « pour ma Mère et ma Reine. Je vous livre et consacre, en toute soumission et amour ». Si le mot a perdu de sa force au cours des siècle, le grec est clair : δουλεύειν = douleuein renvoie à l’esclave (doulos), à quelqu’un qui ne se possède pas soi-même mais appartient à un autre. On ne peut appartenir à deux personnes à la fois car on ne peut pas porter simultanément sa volonté, qui est la faculté d’aimer, vers deux directions opposées et contraires. En effet, on ne peut pas vouloir deux fins contraires en même temps comme se réchauffer et se refroidir le corps, mais on peut vouloir à la fois aller se croiser et prendre un bateau en tant que c’est un moyen ordonné à une fin.

 

Dieu et les richesses sont opposées car l’Un est une réalité invisible, supérieure, éternelle, les autres concernent des réalités visibles car matérielles, terrestres, périssables. « Goûtez les réalités d’en-haut, non pas celles de la Terre » (Col 3, 2)[1] et « si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu » (Col 3, 1). Il existe deux types de maîtres : l’autorité juste, paternelle (finalement divine) fait grandir (auctoritas < augere) en dirigeant les sujets vers leur fin, au contraire des tyrans qui rabaissent en se faisant craindre.

 

b.     L’homme est créé pour rechercher les réalités d’en-haut

 

Distinguons aussi posséder des richesses en maître et en serviteur. Contrôle-t-on ce bien matériel ou se laisse-t-on contrôler par lui ? Les possède en maître celui qui en fait bon usage pour produire du fruit, comme un bon intendant. Tandis que celui qui se met au service de la richesse comme à une fin et non pas un moyen, n’en tire pas de fruit. « Voici un triste cas que j’ai vu sous le soleil : une fortune amassée pour le malheur de son maître » (Qo 5, 12). Toute fin autre que Dieu est idolâtrie, attachement à un bien inférieur : « Leur dieu, c’est leur ventre (…) ils ne pensent qu’aux choses de la terre » (Ph 3, 19).

 

« Ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte » car tout être doit rechercher sa perfection, donc atteindre la fin pour lequel il a été créé. L’homme a été créé pour le bonheur éternel de la béatitude dans le Royaume des Cieux, raison pour laquelle il a été doté par le Créateur d’une intelligence pour connaître et aimer Dieu qui nous procure cette fin surnaturelle. Si l’homme se contente des choses desquelles se satisfont les animaux, il déchoit de sa dignité humaine en ne rendant pas hommage à sa nature spirituelle. Il se rabaisse donc en-dessous des animaux qui eux, atteignent leur fin naturelle d’être non-rationnels par leur instinct, obéissant ainsi à leur nature (manger, se reproduire).

 

L’homme doit mettre toute son énergie à servir Dieu : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » (Mt 22, 37) reprenant bien sûr le fameux Shema (Écoute) Israël (Dt 6, 5). Mais le grand problème de l’homme est d’avoir une volonté partagée, divisée ou velléitaire comme l’évoque l’épître du jour : « Marchez selon l’esprit, et vous n’accomplirez point les désirs de la chair. Car la chair convoite contre l’esprit, et l’esprit contre la chair ; en effet, ils sont opposés l’un à l’autre, pour que vous ne fassiez pas tout ce que vous voudriez » (Ga 5, 16-17).

 

c.     Il faut choisir laquelle des deux cités habiter

 

Par Mammon on entend l’argent indûment amassé (matmon en hébreu signifie trésor, argent et en phénicien mommon évoque les bénéfices). Ce mauvais argent est personnalisé comme un démon : un esprit de richesse comme il existe un esprit de fornication. Pour S. Françoise Romaine (1384-1440) : « Le deuxième prince s'appelle Mammon : c'était autrefois un trône, et maintenant il préside aux divers péchés que fait commettre l'amour de l'argent ». Il figure parmi les trois princes de l’enfer qui sont soumis directement à Lucifer avec chacun leur spécialité[2]. Servir Mamon, c’est adorer le diable. Choisissons donc comme Élie nous y enjoint : « Combien de temps boiterez-vous des deux côtés ? Si c’est le Seigneur qui est Dieu, suivez le Seigneur ; si c’est Baal, suivez Baal » (1 R 18, 21)[3].

 

Jésus distingue le traitement des deux maîtres par leur serviteur. Il parle bien d’aimer l’Un, Dieu qui seul est digne d’amour, infiniment aimable, mais pas l’autre (haïr) car rien n’est aimable dans la nature du démon. On peut seulement le soutenir/supporter (sustinebit), méprisant alors Dieu. St. Augustin précisait : « Si quelqu’un désire la servante d’un autre, il le sert par amour de la servante, et non de lui-même ; il supporte donc le service du maître pour la servante. Ainsi quelqu’un supporte-t-il le service du Diable pour la richesse ». Et, dans la Cité de Dieu : « Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste »[4].

 

 

II)           Laisser Dieu être Dieu : la confiance en la Divine Providence

a.     Remettre à sa juste place la valeur du travail

 

« C’est pourquoi je vous dis : ‘Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ?’ » (v. 25).

 

On peut traduire ‘psychè’ par vie (μὴ μεριμνᾶτε τῇ ψυχῇ ὑμῶν) mais alors, on laisse dans l’ombre l’acception latine d’âme : « ne solliciti sitis animae vestrae ». L’âme ne mange pas, mais manger est nécessaire à l’homme qui possède une âme. Pour cultiver la vie de son âme, il faut bien un minimum entretenir la vie de son corps qui en est le lien terrestre. L’hérésie d’Eutychès comprit mal cette affirmation du Seigneur[5] en affirmant que les hommes apostoliques ne devaient pas travailler. Pourtant St. Paul affirme : « Celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas ! » (2 Th 3, 10) et lui vivait du travail de ses mains pour ne pas être à la charge des communautés qu’il avait fondées (Ac 18, 2-3 et 2 Co 11, 7-10).

 

Certes, s’il faut travailler, il ne faut pas non plus tomber dans l’excès de se laisser angoisser par les choses matérielles. Le souci ou inquiétude applique intensément l’esprit à quelque chose certes important (avoir le nécessaire pour vivre) mais reste un moyen secondaire par rapport à Dieu, unique fin. Nous ne devons pas être inquiets : « L’espoir de ceux qui s’inquiètent sera anéanti » (Pr 11, 7, Vulgate :  expectatio sollicitorum peribit). Nous devons faire confiance en la Divine Providence qui pourvoira comme il convient quand on a fait notre part. Surtout que, parfois, on s’inquiète pour des choses sommes toutes superflues.

 

b.     L’enseignement de la nature et des animaux

 

Jésus donne des raisons contre cette inquiétude. Premièrement, avec la nourriture et les vêtements, Il entend dire que Celui qui a donné les grandes choses, donnera aussi les petites. Dieu a créé le monde pour nous, nous a donné l’âme et le corps, il pourvoira bien au reste : « votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (v. 32-33). Dieu est Dieu, donc Il sait. Mais en plus Il nous aime comme Père. Ne donnons pas à celui qui nous a créés le mode d’emploi de la créature que nous sommes ! Nous ne lui apprenons rien, un peu d’humilité et de confiance filiale est une forme de piété ou respect pour notre Père céleste en tant que nous prenons son rôle de Créateur au sérieux.

 

Avec la référence aux oiseaux du Ciel vient l’inverse ! Celui qui pourvoit aux petites choses pourvoira aux grandes. Puisque Dieu s’occupe des animaux sans raison en tant qu’ordonnateur de toutes choses (« il les nourrit »), il n’oubliera ni la nourriture ni le vêtement qui nous sont indispensables vu qu’il est notre Père (pas celui des créatures irrationnelles : le rapport n’est pas le même : nous sommes l’entre-deux entre les grandes choses et les petites !). Déjà l’Écriture incite à retenir des leçons de sagesse à considérer les animaux : « interroge donc le bétail, il t’instruira, l’oiseau du ciel, il te renseignera » (Jb 12, 7).

 

Nous valons plus que les animaux : au sixième jour de la Création, Dieu dit « cela était très bon » (Gn 2, 31) mais seulement « cela était bon » avant l’homme (Gn 2, 4. 10. 12. 18. 21. 25). Il établit ainsi l’homme maître de la Création pour qu’elle lui soit soumise (Gn 1, 26. 28). Il est vrai que Dieu ne nous apporte pas les choses toutes cuites car les causes secondes (animaux et hommes) doivent jouer leur rôle. S’il a donné aux oiseaux l’instinct naturel par lequel ils trouvent de quoi vivre, croyons bien que nous sommes capables de bien mieux. Car l’homme est aussi sa propre providence (homo providentia sui). D’ailleurs, nous pouvons contrôler certaines parties de notre corps et d’autres non. La partie de l’âme soumise à la raison est la partie motrice et sensitive. Mais la partie végétative qui assure la croissance et la nutrition, n’est pas contrôlée par la raison : vous ne pouvez pas décider d’arrêter de digérer. Ainsi, nous ne nous donnons pas à nous-même la croissance, mais elle nous est donnée par Dieu. Nous ne devons donc pas désespérer de la providence de Dieu.

 

L’artisanat humain (filage, tissage) imite souvent la nature, sans pouvoir l’égaler. Par la bionique, l’homme essaie de reproduire le génie divin à l’œuvre dans la nature pour la résistance et l’élasticité des fils d’araignée (une corde large d’un pouce faite de leur fil pourrait tenir 10 autobus) ou les pattes d'un gecko (un adhésif repositionnable à l'infini)[6]. L’homme ne peut égaler de soi ce qui, dans la nature, est « spontané » mais voulu par Dieu. Jamais l’art ne fera des couleurs aussi pures que celles qu’on trouve dans la nature sur les fleurs, même pour Salomon.

 

c.     Dimension eschatologique

 

Les lis renvoient à la Résurrection finale « par les lis, les anges sont désignés ; et, de même que les anges n’ont pas besoin de vêtements, de même en est-il pour la résurrection qui renouvellera notre corps et s’occupera de le vêtir » (S. Jérôme). Éden, mais en mieux ! L’herbe évoque la fugacité du temps : « qui est là aujourd’hui, et qui demain sera jetée au feu » : un memento mori avant l’heure. Seules les réalités surnaturelles sont à prendre au sérieux car éternelles, contrairement aux choses terrestres qui passent (sic transit gloria mundi). Jésus met en garde : quand la terre n’est pas bonne, on la brûle. L’homme qui ne respecte pas sa nature faite pour le Ciel (homo capax Dei) va en enfer. Et pour l’éternité.

 

Même les tribulations ici-bas ne sont pas comparables au poids de gloire attendant ceux qui auront persévéré jusqu’au bout. « J’estime, en effet, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous » (Rm 8, 18) ou « notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel » (2 Co 4, 17).

 

 

 

[1] « τὰ ἄνω φρονεῖτε, μὴ τὰ ἐπὶ τῆς γῆς » est traduit aujourd’hui par « Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre », ce qui n’est pas des plus heureux. S’il est certes difficile de traduire phronesis, liée chez Aristote à la prudence et à la sagesse, le latin de la Vulgate : « quae sursum sunt sapite non quae supra terram » donne aussi bien savoir que savourer car la sagesse (sapientia) est goûteuse d’après S. Isidore de Séville : sapida scientia.

[2] Traité de l’enfer, chap. 6 : Nombre des démons, leurs noms et leurs emplois. Sous Lucifer, tyran des enfers et présidant au vice de l’orgueil servent Asmodée l’ancien chérubin désormais esprit impur, Mammon, l’ancien trône dédié aux péchés liés à l’amour de l’argent, Belzébuth, l’ancienne domination qui s’occupe d’enténébrer les hommes par l’idolâtrie.

[3] La traduction officielle appauvrit le début : « Combien de temps allez-vous danser pour l’un et pour l’autre ? » alors que la Vulgate est claire : « usquequo claudicatis in duas partes » qui nous fait perdre la référence à Jacob/Israël boitant après avoir lutté contre Dieu au Yaboq (Gn 32, 31) : celui qui boitait : hatsalah. Cf. Mi 4, 6.

[4] « Fecerunt itaque civitates duas amores duo, terrenam scilicet amor sui usque ad contemptum Dei, caelestem vero amor Dei usque ad contemptum sui » : de Civitate Dei, XIV, 28, in Bibl. Augustinienne 35, p. 465-467.

[5] Cet archimandrite d’un monastère proche de Constantinople intervint dans les querelles christologiques pour proposer un compromis mais contribua à jeter le trouble. Soutenu par le brigandage d’Éphèse en 448, il fut finalement condamné par le concile de Chalcédoine en 451. Il mourut en 454 mais ses idées monophysites furent reprises jusqu’à aujourd’hui, dans leur version miaphysite par les Églises des trois conciles (préchalcédonienne) d’Arménie, Égypte et Éthiopie. Leur erreur consiste à croire qu’il n’y aurait qu'une nature en Jésus-Christ, la nature divine, par laquelle aurait été absorbée la nature humaine « comme une goutte d'eau l'est par la mer ».

[6] Guillot, Agnès ; Meyer, Jean-Arcady, La Bionique. Quand la science imite la nature, Dunod, Paris, 2008, p. 32-36 ; 50.