14e Pentecôte (6 sept. - 2 maîtres et lys des champs)

Homélie du 14e dimanche après la Pentecôte (6 septembre 2020)

 

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La parabole des deux maîtres ou le lys des champs

 

Méditons le si célèbre évangile du jour à la lumière du de S. Thomas d’Aquin.

 

 

I)              Les deux maîtres : Dieu ou Satan

a.     Servir en faisant la volonté de Dieu

 

« Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et Mammon » (Mt 6, 24). Jésus qui avait condamné ceux qui thésaurisaient car cela les distrayait et même éloignait de Dieu, continua sur la même thématique.

 

Servir dans l’Antiquité ou au Moyen Âge implique une forme de servitude ou servage et pas seulement de service, ce qui déplaît aujourd’hui. Certains ont donc revu la formulation de S. Louis-Marie Grignon de Montfort exprimant sa condition d’esclave par rapport à la Vierge Marie « je vous choisis aujourd’hui, en présence de toute la cour céleste, pour ma mère et maîtresse, je vous livre et consacre en qualité d’esclave… » devient ainsi « pour ma Mère et ma Reine. Je vous livre et consacre, en toute soumission et amour ». Si le mot a perdu de sa force au cours des siècle, le grec est clair : δουλεύειν = douleuein renvoie à l’esclave (doulos), à quelqu’un qui ne se possède pas soi-même mais appartient à un autre. On ne peut appartenir à deux personnes à la fois car on ne peut pas porter simultanément sa volonté, qui est la faculté d’aimer, vers deux directions opposées et contraires. En effet, on ne peut pas vouloir deux fins contraires en même temps comme se réchauffer et se refroidir le corps, mais on peut vouloir à la fois aller se croiser et prendre un bateau en tant que c’est un moyen ordonné à une fin.

 

Dieu et les richesses sont opposées car l’Un est une réalité invisible, supérieure, éternelle, les autres concernent des réalités visibles car matérielles, terrestres, périssables. « Goûtez les réalités d’en-haut, non pas celles de la Terre » (Col 3, 2)[1] et « si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu » (Col 3, 1). Il existe deux types de maîtres : l’autorité juste, paternelle (finalement divine) fait grandir (auctoritas < augere) en dirigeant les sujets vers leur fin, au contraire des tyrans qui rabaissent en se faisant craindre.

 

b.     L’homme est créé pour rechercher les réalités d’en-haut

 

Distinguons aussi posséder des richesses en maître et en serviteur. Contrôle-t-on ce bien matériel ou se laisse-t-on contrôler par lui ? Les possède en maître celui qui en fait bon usage pour produire du fruit, comme un bon intendant. Tandis que celui qui se met au service de la richesse comme à une fin et non pas un moyen, n’en tire pas de fruit. « Voici un triste cas que j’ai vu sous le soleil : une fortune amassée pour le malheur de son maître » (Qo 5, 12). Toute fin autre que Dieu est idolâtrie, attachement à un bien inférieur : « Leur dieu, c’est leur ventre (…) ils ne pensent qu’aux choses de la terre » (Ph 3, 19).

 

« Ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte » car tout être doit rechercher sa perfection, donc atteindre la fin pour lequel il a été créé. L’homme a été créé pour le bonheur éternel de la béatitude dans le Royaume des Cieux, raison pour laquelle il a été doté par le Créateur d’une intelligence pour connaître et aimer Dieu qui nous procure cette fin surnaturelle. Si l’homme se contente des choses desquelles se satisfont les animaux, il déchoit de sa dignité humaine en ne rendant pas hommage à sa nature spirituelle. Il se rabaisse donc en-dessous des animaux qui eux, atteignent leur fin naturelle d’être non-rationnels par leur instinct, obéissant ainsi à leur nature (manger, se reproduire).

 

L’homme doit mettre toute son énergie à servir Dieu : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » (Mt 22, 37) reprenant bien sûr le fameux Shema (Écoute) Israël (Dt 6, 5). Mais le grand problème de l’homme est d’avoir une volonté partagée, divisée ou velléitaire comme l’évoque l’épître du jour : « Marchez selon l’esprit, et vous n’accomplirez point les désirs de la chair. Car la chair convoite contre l’esprit, et l’esprit contre la chair ; en effet, ils sont opposés l’un à l’autre, pour que vous ne fassiez pas tout ce que vous voudriez » (Ga 5, 16-17).

 

c.     Il faut choisir laquelle des deux cités habiter

 

Par Mammon on entend l’argent indûment amassé (matmon en hébreu signifie trésor, argent et en phénicien mommon évoque les bénéfices). Ce mauvais argent est personnalisé comme un démon : un esprit de richesse comme il existe un esprit de fornication. Pour S. Françoise Romaine (1384-1440) : « Le deuxième prince s'appelle Mammon : c'était autrefois un trône, et maintenant il préside aux divers péchés que fait commettre l'amour de l'argent ». Il figure parmi les trois princes de l’enfer qui sont soumis directement à Lucifer avec chacun leur spécialité[2]. Servir Mamon, c’est adorer le diable. Choisissons donc comme Élie nous y enjoint : « Combien de temps boiterez-vous des deux côtés ? Si c’est le Seigneur qui est Dieu, suivez le Seigneur ; si c’est Baal, suivez Baal » (1 R 18, 21)[3].

 

Jésus distingue le traitement des deux maîtres par leur serviteur. Il parle bien d’aimer l’Un, Dieu qui seul est digne d’amour, infiniment aimable, mais pas l’autre (haïr) car rien n’est aimable dans la nature du démon. On peut seulement le soutenir/supporter (sustinebit), méprisant alors Dieu. St. Augustin précisait : « Si quelqu’un désire la servante d’un autre, il le sert par amour de la servante, et non de lui-même ; il supporte donc le service du maître pour la servante. Ainsi quelqu’un supporte-t-il le service du Diable pour la richesse ». Et, dans la Cité de Dieu : « Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste »[4].

 

 

II)           Laisser Dieu être Dieu : la confiance en la Divine Providence

a.     Remettre à sa juste place la valeur du travail

 

« C’est pourquoi je vous dis : ‘Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ?’ » (v. 25).

 

On peut traduire ‘psychè’ par vie (μὴ μεριμνᾶτε τῇ ψυχῇ ὑμῶν) mais alors, on laisse dans l’ombre l’acception latine d’âme : « ne solliciti sitis animae vestrae ». L’âme ne mange pas, mais manger est nécessaire à l’homme qui possède une âme. Pour cultiver la vie de son âme, il faut bien un minimum entretenir la vie de son corps qui en est le lien terrestre. L’hérésie d’Eutychès comprit mal cette affirmation du Seigneur[5] en affirmant que les hommes apostoliques ne devaient pas travailler. Pourtant St. Paul affirme : « Celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas ! » (2 Th 3, 10) et lui vivait du travail de ses mains pour ne pas être à la charge des communautés qu’il avait fondées (Ac 18, 2-3 et 2 Co 11, 7-10).

 

Certes, s’il faut travailler, il ne faut pas non plus tomber dans l’excès de se laisser angoisser par les choses matérielles. Le souci ou inquiétude applique intensément l’esprit à quelque chose certes important (avoir le nécessaire pour vivre) mais reste un moyen secondaire par rapport à Dieu, unique fin. Nous ne devons pas être inquiets : « L’espoir de ceux qui s’inquiètent sera anéanti » (Pr 11, 7, Vulgate :  expectatio sollicitorum peribit). Nous devons faire confiance en la Divine Providence qui pourvoira comme il convient quand on a fait notre part. Surtout que, parfois, on s’inquiète pour des choses sommes toutes superflues.

 

b.     L’enseignement de la nature et des animaux

 

Jésus donne des raisons contre cette inquiétude. Premièrement, avec la nourriture et les vêtements, Il entend dire que Celui qui a donné les grandes choses, donnera aussi les petites. Dieu a créé le monde pour nous, nous a donné l’âme et le corps, il pourvoira bien au reste : « votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (v. 32-33). Dieu est Dieu, donc Il sait. Mais en plus Il nous aime comme Père. Ne donnons pas à celui qui nous a créés le mode d’emploi de la créature que nous sommes ! Nous ne lui apprenons rien, un peu d’humilité et de confiance filiale est une forme de piété ou respect pour notre Père céleste en tant que nous prenons son rôle de Créateur au sérieux.

 

Avec la référence aux oiseaux du Ciel vient l’inverse ! Celui qui pourvoit aux petites choses pourvoira aux grandes. Puisque Dieu s’occupe des animaux sans raison en tant qu’ordonnateur de toutes choses (« il les nourrit »), il n’oubliera ni la nourriture ni le vêtement qui nous sont indispensables vu qu’il est notre Père (pas celui des créatures irrationnelles : le rapport n’est pas le même : nous sommes l’entre-deux entre les grandes choses et les petites !). Déjà l’Écriture incite à retenir des leçons de sagesse à considérer les animaux : « interroge donc le bétail, il t’instruira, l’oiseau du ciel, il te renseignera » (Jb 12, 7).

 

Nous valons plus que les animaux : au sixième jour de la Création, Dieu dit « cela était très bon » (Gn 2, 31) mais seulement « cela était bon » avant l’homme (Gn 2, 4. 10. 12. 18. 21. 25). Il établit ainsi l’homme maître de la Création pour qu’elle lui soit soumise (Gn 1, 26. 28). Il est vrai que Dieu ne nous apporte pas les choses toutes cuites car les causes secondes (animaux et hommes) doivent jouer leur rôle. S’il a donné aux oiseaux l’instinct naturel par lequel ils trouvent de quoi vivre, croyons bien que nous sommes capables de bien mieux. Car l’homme est aussi sa propre providence (homo providentia sui). D’ailleurs, nous pouvons contrôler certaines parties de notre corps et d’autres non. La partie de l’âme soumise à la raison est la partie motrice et sensitive. Mais la partie végétative qui assure la croissance et la nutrition, n’est pas contrôlée par la raison : vous ne pouvez pas décider d’arrêter de digérer. Ainsi, nous ne nous donnons pas à nous-même la croissance, mais elle nous est donnée par Dieu. Nous ne devons donc pas désespérer de la providence de Dieu.

 

L’artisanat humain (filage, tissage) imite souvent la nature, sans pouvoir l’égaler. Par la bionique, l’homme essaie de reproduire le génie divin à l’œuvre dans la nature pour la résistance et l’élasticité des fils d’araignée (une corde large d’un pouce faite de leur fil pourrait tenir 10 autobus) ou les pattes d'un gecko (un adhésif repositionnable à l'infini)[6]. L’homme ne peut égaler de soi ce qui, dans la nature, est « spontané » mais voulu par Dieu. Jamais l’art ne fera des couleurs aussi pures que celles qu’on trouve dans la nature sur les fleurs, même pour Salomon.

 

c.     Dimension eschatologique

 

Les lis renvoient à la Résurrection finale « par les lis, les anges sont désignés ; et, de même que les anges n’ont pas besoin de vêtements, de même en est-il pour la résurrection qui renouvellera notre corps et s’occupera de le vêtir » (S. Jérôme). Éden, mais en mieux ! L’herbe évoque la fugacité du temps : « qui est là aujourd’hui, et qui demain sera jetée au feu » : un memento mori avant l’heure. Seules les réalités surnaturelles sont à prendre au sérieux car éternelles, contrairement aux choses terrestres qui passent (sic transit gloria mundi). Jésus met en garde : quand la terre n’est pas bonne, on la brûle. L’homme qui ne respecte pas sa nature faite pour le Ciel (homo capax Dei) va en enfer. Et pour l’éternité.

 

Même les tribulations ici-bas ne sont pas comparables au poids de gloire attendant ceux qui auront persévéré jusqu’au bout. « J’estime, en effet, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous » (Rm 8, 18) ou « notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel » (2 Co 4, 17).

 

 

 

[1] « τὰ ἄνω φρονεῖτε, μὴ τὰ ἐπὶ τῆς γῆς » est traduit aujourd’hui par « Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre », ce qui n’est pas des plus heureux. S’il est certes difficile de traduire phronesis, liée chez Aristote à la prudence et à la sagesse, le latin de la Vulgate : « quae sursum sunt sapite non quae supra terram » donne aussi bien savoir que savourer car la sagesse (sapientia) est goûteuse d’après S. Isidore de Séville : sapida scientia.

[2] Traité de l’enfer, chap. 6 : Nombre des démons, leurs noms et leurs emplois. Sous Lucifer, tyran des enfers et présidant au vice de l’orgueil servent Asmodée l’ancien chérubin désormais esprit impur, Mammon, l’ancien trône dédié aux péchés liés à l’amour de l’argent, Belzébuth, l’ancienne domination qui s’occupe d’enténébrer les hommes par l’idolâtrie.

[3] La traduction officielle appauvrit le début : « Combien de temps allez-vous danser pour l’un et pour l’autre ? » alors que la Vulgate est claire : « usquequo claudicatis in duas partes » qui nous fait perdre la référence à Jacob/Israël boitant après avoir lutté contre Dieu au Yaboq (Gn 32, 31) : celui qui boitait : hatsalah. Cf. Mi 4, 6.

[4] « Fecerunt itaque civitates duas amores duo, terrenam scilicet amor sui usque ad contemptum Dei, caelestem vero amor Dei usque ad contemptum sui » : de Civitate Dei, XIV, 28, in Bibl. Augustinienne 35, p. 465-467.

[5] Cet archimandrite d’un monastère proche de Constantinople intervint dans les querelles christologiques pour proposer un compromis mais contribua à jeter le trouble. Soutenu par le brigandage d’Éphèse en 448, il fut finalement condamné par le concile de Chalcédoine en 451. Il mourut en 454 mais ses idées monophysites furent reprises jusqu’à aujourd’hui, dans leur version miaphysite par les Églises des trois conciles (préchalcédonienne) d’Arménie, Égypte et Éthiopie. Leur erreur consiste à croire qu’il n’y aurait qu'une nature en Jésus-Christ, la nature divine, par laquelle aurait été absorbée la nature humaine « comme une goutte d'eau l'est par la mer ».

[6] Guillot, Agnès ; Meyer, Jean-Arcady, La Bionique. Quand la science imite la nature, Dunod, Paris, 2008, p. 32-36 ; 50.