S. Thérèse (27 septembre - petite voie de l'enfance)

 

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La petite voie de l’enfance

 

Lisieux, la maison des Buissonnets, Noël 1886, la petite Thérèse Martin reçut une grâce qu’elle décrivit comme sa « conversion » définitive et radicale. Que cela signifie-t-il pour une jeune fille d’à peine 14 ans qui était tout sauf une dévergondée ? Elle quitta l’enfance, plutôt douloureuse pour elle : orpheline de mère à 4,5 ans, elle souffrit à l’école, perdit sa « mère d’adoption » Pauline, sa sœur, entrée au Carmel quand Thérèse avait 9 ans, elle tomba gravement malade peu après en 1882. Elle quittait l’enfance naturelle d’un être hypersensible, pleurant comme une Madeleine, sans doute avait-elle été trop choyée par sa famille pour compenser la mort de sa mère ? Cette nuit de Noël, « je sentis, en un mot, la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir, et depuis lors je fus heureuse ». Elle retrouva « la force d’âme qu’elle avait perdue » presque 10 ans auparavant à la mort de sa mère, et c’était « pour toujours qu’elle devait la conserver ». Mais elle ne quitta l’enfance humaine que pour entrer dans l’enfance spirituelle en inventant la « petite voie de l’enfance ».

 

 

I)     Homo capax Dei…

a)    L’incroyable capacité du désir de l’homme

 

L’homme est créé par Dieu. L’une des traces de ce lien avec le Tout-Puissant est ce désir si absolu. Nous voulons quelque chose de grand comme celui qui nous a faits. Ce désir de faire de grandes choses peut devenir une vertu : la magnanimité, liée à la force. Elle s’avance courageusement vers ce qui est difficile (aggredi). « L’âme se sent pleine d’espoir pour accomplir des actions grandes et glorieuses » (Cicéron). Elle est proche de la magnificence (même étymologie de magnum, grand en latin) : cette constance dans l’exécution qui nous empêche, malgré l’ampleur de la tâche, de lâcher prise dans la réalisation de ce qu’on a entrepris avec confiance. « La magnificence est le projet de la réalisation de choses grandes et sublimes, que l’âme s’est proposée avec éclat et grandeur » (ST II-II, 128).

 

Magnanimité et magnificence n’excluent nullement la vertu théologale de l’espérance qui attend tout du secours de Dieu : « ne pas avoir confiance en soi mais en Dieu qui est en nous » (attribué à S. Thérèse). La magnanimité sait qu’elle doit son honneur et sa dignité aux dons de Dieu pris au sérieux, sans s’enorgueillir puisqu’elle en connaît l’origine divine. Au contraire, la conscience de son propre péché l’incline à l’humilité pour elle-même.

 

Le projet de Dieu sur l’homme, sa divinisation, choque par son ambition : « scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes » (1 Cor 1, 23). Mais Dieu est le but et le moyen d’y parvenir. Ce que le pusillanime (opposé au magnanime ST II-II, 133, 2) ne perçoit pas par étroitesse d’esprit, parce qu’il refuse intellectuellement d’aller au fond de ces conclusions de foi, comme une démonstration inachevée (ST II-II, 133, 2, ad 1).

 

b)    La petite Thérèse voulait tout

 

S. Thérèse était magnanime car elle voulait tout : « Être ton épouse, ô Jésus, être carmélite, être par mon union avec toi la mère des âmes, cela devrait me suffire... il n’en est pas ainsi... Sans doute, ces trois privilèges sont bien ma vocation, Carmélite, Épouse et Mère, cependant je sens en moi d’autres vocations, je me sens la vocation de guerrier, de prêtre, d’apôtre, de docteur, de martyr ; enfin, je sens le besoin, le désir d’accomplir pour toi Jésus, toutes les œuvres les plus héroïques... Je sens en mon âme le courage d’un Croisé, d’un Zouave Pontifical, je voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l’Église...

Je sens en moi la vocation de prêtre ; avec quel amour, ô Jésus, je te porterais dans mes mains lorsque, à ma voix, tu descendrais du Ciel... Avec quel amour je te donnerais aux âmes ... Mais hélas ! tout en désirant d’être Prêtre, j’admire et j’envie l’humilité de St François d’Assise et je me sens la vocation de l’imiter en refusant la sublime dignité du Sacerdoce.

O Jésus ! mon amour, ma vie... comment allier ces contrastes ?

Comment réaliser les désirs de ma pauvre petite âme ?...

Ah ! malgré ma petitesse, je voudrais éclairer les âmes comme les Prophètes, les Docteurs, j’ai la vocation d’être Apôtre... je voudrais parcourir la terre, prêcher ton nom et planter sur le sol infidèle ta Croix glorieuse, mais, ô mon Bien-Aimé, une seule mission ne me suffirait pas, je voudrais en même temps annoncer l’Evangile dans les cinq parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées... Je voudrais être missionnaire non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l’avoir été depuis la création du monde et l’être jusqu’à la consommation des siècles... Mais je voudrais par-dessus tout, ô mon Bien-Aimé Sauveur, je voudrais verser mon sang pour toi jusqu’à la dernière goutte... ».

 

Oui, le désir de l’âme est grand car l’âme est faite pour Dieu qui est tout. Dieu serait-il si cruel qu’il nous donnerait le désir mais l’incapacité de l’assouvir ? Que non !

 

 

II)  …Sed incapax per seipsum…

a)    Le constat réaliste de l’incapacité radicale de l’homme

 

S. Thérèse est extrêmement lucide : « Y a-t-il une âme plus petite, plus impuissante que la mienne ! ». « Renonçant d’avance à toute performance, Thérèse ne voit que le potentiel d’amour, d’union à Dieu, que recèle son désir »[1]. Mais au lieu de s’en lamenter, elle en tira une profonde leçon spirituelle qui lui valut d’être proclamée docteur de l’Église en 1997 : la petite voie de l’enfance. Lorsque l’enfant dit à son père, « je suis petit », cela signifie « toi qui es grand, porte-moi jusqu’à toi ». Lorsqu’il s’écrit : « je ne sais pas, je ne suis pas capable de le faire », cela signifie « toi qui est fort, aide-moi s’il te plaît ». Renoncer à être grand par soi-même, revient à laisser la grandeur de Dieu, notre Père, se déployer en nous.

 

« Rester petite enfant devant le bon Dieu, c’est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu, comme un petit enfant attend tout de son père ; c’est ne s’inquiéter de rien, ne point gagner de fortune. Même chez les pauvres, on donne à l’enfant ce qui lui est nécessaire, mais aussitôt qu’il grandit, son père ne veut plus le nourrir et lui dit : ‘Travaille maintenant, tu peux te suffire à toi-même. C’est pour ne pas entendre cela que je n’ai pas voulu grandir, me sentant incapable de gagner ma vie, la vie éternelle du Ciel »[2]. Autant l’éducation humaine consiste à rendre autonome l’enfant pour qu’il devienne adulte, autant l’éducation surnaturelle, spirituelle, consiste à réaffirmer sa stricte dépendance par rapport à Dieu en tout. Exactement à rebours de ce que fait le monde. Pourtant, sans mièvrerie !

 

b)    Renaître d’en-haut

 

Le Seigneur enseigne-t-il autre chose à Nicodème, venu le voir au milieu de la nuit ? « Amen, amen, je te le dis : à moins de naître d’en haut, on ne peut voir le royaume de Dieu’. Nicodème lui répliqua : ‘Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une deuxième fois dans le sein de sa mère et renaître ?’ » (Jn 3, 3-4). Oui, on peut rentrer dans le ventre de sa mère : l’Église. La Vierge Marie, préfiguration de l’Église, peut nous faire entrer en son sein, faire en sorte que nous soyons pétris en elle par l’Esprit-Saint comme en elle fut pétrie l’humanité du Fils de Dieu, NSJC. N’oublions pas cette intimité de Marie avec l’Esprit : elle fut couverte par son ombre (adumbrata) à l’Annonciation (Lc 1, 35 : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre »), elle en fut inspirée comme Élisabeth à la Visitation, le reçut à la Pentecôte au milieu des apôtres (Ac 1, 14) pour accomplir sa nouvelle maternité, sur toute l’Église, sur l’humanité qui accepterait de la prendre chez soi comme S. Jean (Jn 19, 25-26).

 

c)     L’ascenseur

 

Dans sa maison d’Alençon, on voit toujours l’escalier que gravissait chaque jour la petite Thérèse. Lorsqu’elle l’empruntait, elle demandait à chaque marche : « Maman, m’aimes-tu ? ». Ce petit jeu pourrait paraître pénible si l’on oubliait à quel point le désir d’absolu est d’abord un besoin absolu d’être aimé. S. Thérèse comme tout un chacun avait besoin d’être aimée absolument, pour sa mère terrestre, S. Zélie, mais cela l’inspira pour aller au Ciel, rapidement. Elle parla de l’ascenseur fait pour les petits, par les bras de Jésus.

 

« Vous le savez, ma Mère, j’ai toujours désiré d’être une sainte, mais hélas ! j’ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu’il y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foulé aux pieds des passants ; au lieu de me décourager, je me suis dit : Le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté ; me grandir, c’est impossible, je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections ; mais je veux chercher le moyen d’aller au Ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. Nous sommes dans un siècle d’inventions, maintenant ce n’est plus la peine de gravir les marches d’un escalier, chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement. Moi je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m’élever jusqu’à Jésus, car je suis trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. Alors j’ai recherché dans les livres saints l’indication de l’ascenseur, objet de mon désir et j’ai lu ces mots sortis de la bouche de la Sagesse Éternelle : ‘Si quelqu’un est TOUT PETIT, qu’il vienne à moi’. Alors je suis venue, devinant que j’avais trouvé ce que je cherchais et voulant savoir, ô mon Dieu ! Ce que vous feriez au tout petit qui répondrait à votre appel, j’ai continué mes recherches et voici ce que j’ai trouvé : - Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux ! Ah ! Jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses, ne sont venues réjouir mon âme, l’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela je n’ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. O mon Dieu, vous avez dépassé mon attente et moi je veux chanter vos miséricordes ». Et, dans la même veine : « Je le guidais avec humanité, par des liens d’amour ; je le traitais comme un nourrisson qu’on soulève tout contre sa joue ; je me penchais vers lui pour le faire manger » (Os 11, 4).

 

Conclusion

 

Les petits enfants savent s’abandonner totalement, sans calcul. Ils n’envisagent pas qu’on puisse les laisser tomber lorsqu’ils s’endorment dans les bras de leur père, même s’ils deviennent si lourds. Ils ont fait inconsciemment le choix de la confiance absolu en Dieu. Posons ce même acte de foi consciemment.

 

[1] P. Max Huot de Longchamp, Prier à l’école des Saints, Centre St. Jean de la Croix, 2008, p. 161.

[2] Ste. Thérèse de Lisieux, Entretien du 6 août 1897, cité par P. Max Huot de Longchamp, ibidem.