15e Pentecôte (5/9 - résurrection Naïm)

Homélie du 15e dimanche après la Pentecôte (5 septembre 2021)

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La résurrection de Naïm

Ce court passage de Lc 7, 11-16, permet une lecture symbolique si l’on s’attarde sur le lieu : à la fois la ville et la porte de celle-ci et la résurrection du fils unique d’une veuve.

  1. Naïm rappelle Sunam
    1. Naïn d’Issachar

Jésus choisit d’opérer à Naïm un miracle important. Le grec lit « Naïn » (« εἰς πόλιν καλουμένην Ναΐν ») et non pas « Naïm ». La déformation vient peut-être en référence à l’adjectif hébreu signifiant « beau/agréable » puisqu’il désigna particulièrement la tribu du 9e fils de Jacob-Israël, Issachar (Gn 49, 14-15). Or Jésus se trouve sur son territoire. La beauté et l’aménité s’accordent bien à cette partie de la vallée fertile de Jézréel (grande vallée d’Esdraelon) qui sépare la Galilée de la Samarie, à 35 km au sud de Capharnaüm et tout proche du Thabor (8 km) ou de Nazareth (9 km).

    1. Proximité de Sunam et la résurrection d’Élisée

C’est justement proche de Sunam où Élisée ressuscita le fils de la Sunamite (2 R 4, 8-37). Celle-ci n’était pas veuve, mais avait accueilli avec son mari le prophète en lui faisant construire sur sa terrasse une chambre où il séjournait quand il était de passage. Pour la remercier, alors qu’elle ne demandait rien (« Je vis tranquille au milieu des miens »), se contentant de son sort, il lui promit un fils alors qu’elle en était dépourvue et que son mari était âgé. Mais après le miracle de la naissance, celui-ci mourut encore jeune après des maux de tête. Elle qui n’avait jamais rien osé demander (« Avais-je demandé un fils à mon seigneur ? N’avais-je pas dit : Ne me donne pas de faux espoir ? ») vint réclamer comme un droit de suite, une exigence d’être traitée avec conséquence, l’intervention d’Élisée.

Elle ne se contenta pas de son serviteur Guéhazi qui avait posé le bâton de son maître sur le visage cadavérique. La mère ne lâcha pas l’homme de Dieu jusqu’à ce qu’il ne s’enferma dans sa chambre où l’attendait le cadavre : « Il monta sur le lit, se coucha sur l’enfant, mit sa bouche sur sa bouche, ses yeux sur ses yeux et ses mains sur ses mains. Il resta étendu sur lui, et le corps de l’enfant se réchauffa. Le prophète redescendit et marcha de long en large dans la maison. Puis il remonta s’étendre sur l’enfant. Celui-ci éternua sept fois, et ouvrit les yeux ». Il rendit ainsi son fils à sa mère.

  1. Le Christ, juge, se tient déjà à la porte
    1. Porte et justice

Mais le lieu du miracle de Naïm n’est pas anodin. La porte de la ville était un lieu public. Les rois s’y réunissaient pour décider des attaques en cas de guerre et y siégeaient sous un baldaquin (2 Sm 19, 9 ; 1 R 22, 10). De là vient aussi la tradition des jugements et donc des exécutions qui suivaient (Dt 22, 24). Le Christ fut supplicié à l’extérieur des portes de Jérusalem, sur le Golgotha (Jn 19, 20 ; He 13, 12 : « Jésus (…) a souffert sa Passion à l’extérieur des portes de la ville »). Sans doute parce que la mort ne peut rester dans la ville, qu’elle souillerait. Déjà à l’époque des Juifs, comme plus tard avec les lois hygiénistes de la fin du XVIIIe s., on n’enterrait plus dans les villes. Mais d’autres actes juridiques s’y pratiquaient comme la signatures de contrat (Rt 4, 1). À tel point que c’est là qu’il faut être vu quand on siège honorablement parmi les juges locaux qui y siègent ainsi que peut s’enorgueillir la femme forte : « Aux portes de la ville, on reconnaît son mari siégeant parmi les anciens du pays » (Prov 31, 23).

    1. Le Christ est la porte et le juge

Le Christ sera notre juge à notre mort et à la Résurrection finale (Jn 5, 22-30, 2 Co 5, 10) pour les vivants et les morts (Ac 10, 42). L’apôtre Jacques indique précisément le lieu : « Voyez : le Juge est à notre porte » (Jc 5, 9). Porte de la vie et de la mort, porte étroite (Mt 7, 13-14) du jugement. Il se désigne ainsi comme la porte des brebis par laquelle il faut nécessairement passer : « Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage » (Jn 10, 7 et 9).

Jésus est impatient qu’on le suive. Il veut faire des disciples qui lui soient zélés. À celui qui demandait un délai : « ‘Un autre de ses disciples lui dit : « Seigneur, permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père’, Jésus lui dit : ‘Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts’ » (Mt 8, 21-22). C’est comme s’il voulait que ce jeune homme mort vînt à lui pour avoir la vie. Certes, il le rendit à sa mère, comme Élisée l’avait fait pour le fils de la Sunamite. Mais il laissa dans un chassé-croisé la foule des morts vivants emmener le cercueil vide car il prit avec lui ce jeune homme pour la vie éternelle.

  1. Le Christ époux suscite une descendance spirituelle
    1. La pitié du Christ face à notre misère mortelle

Le Christ se laissa émouvoir (Jn 11, 33), comme devant la tristesse de la famille et des amis de Lazare. D’ailleurs, c’était au même endroit, à l’extérieur du village : « Lorsque Marthe apprit l’arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre (…) Il n’était pas encore entré dans le village, mais il se trouvait toujours à l’endroit où Marthe l’avait rencontré » (Jn 11, 20.30). Marthe et Marie ne demandaient rien, reprochant peut-être sa venue tardive car il aurait pu sinon empêcher la mort de leur frère. Leurs paroles sont verbatim identiques (Jn 11, 21. 32). Il est vrai que la veuve et l’orphelin sont sous la protection particulière de Dieu (Ps 68, 5 ; Za 7, 10) qui ne peut ne pas se laisser émouvoir.

    1. Le Christ-époux rachète cette loi de mort pour donner la vie

La porte de la ville est précisément le lieu où Booz put pratiquer le lévirat sur Ruth la moabite (Rt 4, 1). Par le lévirat, une femme sans descendance était prise comme épouse par son parent le plus proche (frère, oncle) pour qu’il suscitât indirectement au mari défunt une descendance qui prendrait le nom du mort. Le Christ est cet époux qui face à la mort corporelle suscite une descendance spirituelle, telle qu’évoqué par les sandales dont Jean-Baptiste savait ne pas être digne de délier la courroie. C’était le geste de celui qui n’assumait pas son rôle d’époux. Il savait qu’il n’était que l’ami de l’époux et n’entendait en rien usurper le rôle de son cousin : « Celui à qui l’épouse appartient, c’est l’époux ; quant à l’ami de l’époux, il se tient là, il entend la voix de l’époux, et il en est tout joyeux. Telle est ma joie : elle est parfaite » (Jn 3, 29). La foule joue ce rôle de l’ami de l’époux et se réjouit que Dieu soit venu la visiter.

Le monde va à sa perte. La foule des pleureurs conduit le mort à son dernier repos. Mais le Christ prend pitié de cette humanité sans berger, livrée à ses propres ressources, dénuée de protection comme la veuve. Sans qu’elle n’eût même songé à un tel abaissement, il accepta d’épouser notre humanité (comme Élisée mit sa bouche, ses yeux, ses mains dans celles du mort). Il toucha la mort, l’assuma même pour la tuer et ramener l’humanité à la vie.