16e Pentecôte (12/09 - juste place du sabbat/au banquet)

Homélie du 16e dimanche après la Pentecôte (12 septembre 2021)

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Juste place du sabbat et au banquet

Méditons l’évangile du jour (Lc 14, 1-11) qui se subdivise en deux parties autour du sabbat puis du banquet.

  1. La question du sabbat
    1. Typologie autour d’un conflit

Jésus fut plusieurs fois confronté aux scribes et pharisiens sur la question du sabbat. L’un des épisodes repris par les trois synoptiques (Mt 12, 1-13 ; Mc 2, 23-3, 5 ; Lc 6, 1-10) concerne les épis arrachés par ses disciples pour manger et la guérison de l’homme à la main desséchée. Un autre miracle singularise Luc et précède notre épisode (Lc 13, 10-16) avec la femme courbée. Enfin, Jean rapporte deux épisodes qui lui propres (Sondergut lucanien ou johannique) : le paralytique de la piscine de Bethesda portant son brancard (Jn 5, 1-17 comme poursuivi en Jn 7, 22-23) et l’aveugle-né près de la piscine de Siloé (Jn 9, 14-16).

Parmi toutes ces occurrences, à part un travail interdit (froisser les épis pour les manger) les guérisons dominent largement. Hormis la main desséchée, les trois autres miraculés avaient un point commun, outre d’être guéris un jour de sabbat. Leur maladie les tourmentait depuis de très nombreuses années. La femme courbée par le démon était atteinte depuis 18 ans par son infirmité (Lc 13, 11.16), le paralytique souffrait depuis 38 ans. Cette circonstance toucha d’autant plus le Seigneur : « apprenant qu’il était dans cet état depuis longtemps » (Jn 5, 5-6). Enfin, l’aveugle-né mendiant était assez grand pour témoigner, il était donc majeur, même s’il n’était pas si vieux pour avoir déjà perdu ses parents (Jn 9, 20-23). La tradition l’appelle S. Sidoine (Celidonius) ou Restitut (restitué à la vue), premier évêque de S. Paul-les-trois-châteaux dans la Drôme et second d’Aix-en-Provence après son compagnon S. Maximin.

    1. Le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat

De ce conflit décliné en plusieurs épisodes sur le jour du sabbat et ce qui est permis ou pas de faire (casher au sens plus large qu’alimentaire) ressortent plusieurs conclusions.

Les Juifs, appliquant la loi à la lettre qui tue plus que cherchant son esprit qui vivifie (2 Co 3, 6) interdisent de guérir un de leur coreligionnaire en ce septième jour. Endurcissement de leur cœur (Mc 3, 5) qui rappelle que le bon samaritain avait été précédé par un grand prêtre et un lévite (Lc 10, 31-32). Les deux avaient passé leur chemin pour ne pas contracter d’impureté rituelle avec le sang répandu. Le sabbat est le jour clôturant la Création, repos de Dieu en ses créatures, repos pour Dieu de ses créatures. Mais ce jour pour Dieu, où le Créateur doit être honoré et remercié, est associé par Jésus à l’amour pour le prochain. Car les deux tables de la loi sont très étroitement associées. Les trois commandements divins (le sabbat est le 3e) vont avec les sept humains : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même » (Lc 10, 27).

Jésus montra aux scribes et pharisiens leur hypocrisie car ces mêmes hommes savaient subvenir aux besoins de leurs animaux, que ce soit pour les nourrir ou les tirer d’un péril en tombant dans le puits mais semblaient moins empathiques pour leurs congénères. Ils bafouaient la volonté divine par leurs préceptes « humains, trop humains » (Nietzsche) : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains (…). Vous rejetez bel et bien le commandement de Dieu pour établir votre tradition. En effet, Moïse a dit : Honore ton père et ta mère (…). Mais vous, vous dites : Supposons qu’un homme déclare à son père ou à sa mère : ‘Les ressources qui m’auraient permis de t’aider sont korbane, c’est-à-dire don réservé à Dieu’, alors vous ne l’autorisez plus à faire quoi que ce soit pour son père ou sa mère ; vous annulez ainsi la parole de Dieu par la tradition que vous transmettez. Et vous faites beaucoup de choses du même genre » (Mc 7, 6-7. 9-13).

On peut se perdre dans des détails et oublier ainsi l’essentiel : « Quel malheur pour vous, pharisiens, parce que vous payez la dîme sur toutes les plantes du jardin, comme la menthe et la rue et vous passez à côté du jugement et de l’amour de Dieu. Ceci, il fallait l’observer, sans abandonner cela » (Lc 11, 42). Ils pervertissent l’héritage de Moïse qui d’ailleurs vient au-delà d’Abraham (Jn 7, 22 : « Moïse vous a donné la circoncision – en fait elle ne vient pas de Moïse, mais des patriarches –, et vous la pratiquez même le jour du sabbat », cf. Gn 17, 10-27). Et Jésus entend remonter toujours à la source : avant Abraham, il y a Dieu. C’est ainsi qu’il procéda lors d’une autre altercation sur le divorce : « Les pharisiens lui répliquent : ‘Pourquoi donc Moïse a-t-il prescrit la remise d’un acte de divorce avant la répudiation ?’. Jésus leur répond : ‘C’est en raison de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes. Mais au commencement, il n’en était pas ainsi » (Mt 19, 7-8).

Jésus utilise l’histoire sainte bien enracinée, pour confondre ceux qui érigent en principe un simple usage qui ne fut pas toujours respecté. Jusqu’à nos jours, l’histoire est maîtresse de vie face à l’idéologie simplificatrice. Les disciples furent excusés d’avoir mangé du blé car David fit bien pire comme transgression (Mt 12, 3-4) en venant au tabernacle alors installé à Nob (1 Sm 21, 2-7). Ahimélek père d’Abitar (Mc 2, 26) lui donna des pains réservés normalement aux sacrificateurs et aussi l’épée de Goliath le Philistin et paya de sa vie ce geste d’hospitalité. Comme quoi un grand-prêtre savait mieux s’adapter avec son ancêtre que les hypocrites face à Jésus.

    1. Ne pas empêcher Dieu d’agir, surtout par ses sacrements

En réalité, « mon Père est toujours à l’œuvre, et moi aussi, je suis à l’œuvre » (Jn 5, 17 ; cf. Jn 7, 21). Le Christ est venu pour sauver les hommes. Les miracles sont ces œuvres bonnes qui complètent l’enseignement par la parole dispensé ce même jour du sabbat. Ce travail continuel de Dieu agissant par sa grâce est perpétué de nos jours par les prêtres administrant les sacrements au 8e jour. Les piscines de Bethesda et Siloé citées chez Jean (Jn 5, 2.7 et 9, 7) annonçaient le lavacrum ou baptême purificateur. Le Christ avait créé le 6e jour, opéra ces miracles le 7e jour pour récréer l’homme totalement le 8e jour (avec sa résurrection). Il était tombé dans le puits sans fond du péché originel puis actuel et qui pervertirent les liens de charité naturelle comme l’amour fraternel : après le meurtre d’Abel figurait la tentative contre Joseph dans son puits (citerne : Gn 37, 24). L’homme pécheur, dans sa radicale incapacité, ne pouvait s’en sortir par lui-même s’il n’était porté comme le paralytique passant par le toit (Mc 2, 4) : « Seigneur, je n’ai personne pour me plonger dans la piscine au moment où l’eau bouillonne » (Jn 9). La guérison l’aveugle-né recouvrant la vue évoque le cierge remis au baptême au parrain qui devra veiller à transmettre la foi à l’intelligence de son filleul. Et la boue fabriqué par le Christ pour le guérir rappelle celle d’où est tiré Adam, « le glaiseux » (Jn 9, 6 et Gn 2, 7).

  1. Dernière place au banquet terrestre – première place au Ciel

Le banquet dont parle Jésus s’entend de la vie éternelle (Lc 14, 15 ; Ps 23, 5 ; Is 25, 6) où tout désir sera comblé. Les besoins corporels sont l’image des besoins spirituels. La soif est par exemple celle de l’âme qui cherche Dieu : « Comme un cerf altéré cherche l'eau vive, ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu » (Ps 42, 1). À Dieu le Père seul il revient d’y distribuer les places suivant les mérites. Les apôtres Jacques et Jean qui faisaient présenter par leur mère une requête pour obtenir le privilège de siéger à sa droite et à sa gauche se firent rabrouer (Mt 20, 20-23). Dieu seul ne juge pas suivant les apparences comme il le dit à Samuel pensant à Éliab, l’aîné de Jessé pour l’oindre roi : « Ne considère pas son apparence ni sa haute taille, car je l’ai écarté. Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur » (1 Sm 16, 7). Jésus sonde les reins et les cœurs (Jr 11, 20 ; Ap 2, 23), ce dont lui seul est capable.

L’orgueil humain cherche souvent à se hausser du col moins par ses propres mérites que par le rabaissement méprisant d’autrui. Soit l’exact contraire de l’abaissement divin choisissant d’assumer une nature humaine (Ph 2, 5-11). On s’élevant artificiellement, risquerait alors de se croiser avec le Dieu de la kénose, sans se rencontrer réellement. Le disciple n’étant pas plus grand que le maître (Lc 6, 40 ; Jn 13, 16) doit suivre l’exemple divin. Dieu se plaît souvent à bouleverser nos idées préconçues sur la hiérarchie : « Amen, je vous le déclare : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu » (Mt 21, 31). « Parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne ne s’est levé de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le royaume des Cieux est plus grand que lui » (Mt 11, 11). S. Madeleine-Sophie Barat, fondatrice de la Société du Sacré-Cœur de Jésus précisait qu’à l’instar de la porte de la basilique de la Nativité à Bethléem où nul adulte ne peut passer debout (pour empêcher les infidèles d’y pénétrer à cheval), la porte étroite pratiquée en son divin cœur par le coup de lance de Longin implique que nous nous fassions plus petit. Ainsi pourrons-nous y pénétrer plus avant, jusqu’à son intime. Or il est des places où les hommes ne se bousculent pas pour y consoler Jésus (Ps 69, 21) : l’adoration et l’oraison, l’offrande de la souffrance.