2e dim. ap. Pâques (19/04 - s. Anselme)

Homélie du 2e dimanche après Pâques (19 avril 2026)

Saint Anselme (21 avril 1109), docteur de l’Église

Anselme de Cantorbéry (Anselmus Cantuariensis), est honoré en Normandie comme abbé du Bec-Hellouin et à Rome puisque l’athénée pontifical sur l’Aventin, spécialisé en liturgie et sacramentaire, est le siège de l’abbé primat des Bénédictins confédérés.

Une vie mouvementée pleine de conflits

Anselme naquit à Aoste en 1033 dans le royaume d’Arles, l’un des trois du Saint Empire Romain Germanique. Il était premier-né d’un noble lombard, Gandulf, apparenté au comte Humbert de Maurienne, ancêtre des Savoie, et à la comtesse Mathilde de Toscane, qui voulut réconcilier à Canossa l’empereur Henri IV et le pape Grégoire VII pendant la querelle des Investitures. Anselme, rompit avec son père, dégoûté de sa vie de plaisirs et qui l’avait empêché d’entrer chez les Bénédictins à 15 ans, bien qu’il fût près de mourir. Sa pieuse mère, Ermenberge, l’avait fait former au prieuré d’Aoste. Il imaginait la demeure du bon Dieu entre les cimes élevées et enneigées des Alpes et rêva d’être invité dans cette demeure splendide par Dieu qui s’entretint longuement et aimablement avec lui, et à la fin, lui offrit à manger « un morceau de pain très blanc ». Ce rêve le convainquit d’avoir à accomplir une haute mission.

À la mort de sa mère, il traversa une période de débauche qui le rendit sourd à l’appel de Dieu. Il quitta le foyer et erra en Bourgogne et France à la recherche de nouvelles expériences. Après trois ans et la mort de son père, l’archevêque Maurille de Rouen lui conseilla d’entrer au Bec en 1060 à l’abbaye du Bec pour suivre comme maître Lanfranc de Pavie, devenu prieur, plutôt qu’à Cluny ou de se faire ermite. L’abbaye possédait au XIIe siècle, toutes les traductions des auteurs de l’Antiquité de Boèce. Il acheva son trivium (grammaire, dialectique et rhétorique) aux côtés d’Yves de Chartres. En 1063, Lanfranc devenu abbé de Saint-Étienne de Caen (où repose Guillaume le Conquérant), Anselme lui succéda comme prieur du Bec, après trois ans seulement de vie monastique. Il attira de grands esprits comme Anselme de Laon. En 1076, il synthétisa son enseignement par le traité dialectique appliqué à la théologie, Monologion de Divinitate, complété l’année suivante par le Proslogion (Entretien), n’utilisant plus des éléments tirés de la Révélation biblique mais de la logique pour cette Alloquium de Dei existentia. L’argument de nécessité d’Aristote devint une notion fondamentale.

À la mort de leur fondateur Herluin, le 26 août 1078, Anselme fut élu abbé du Bec. Guillaume le Conquérant lui remit sa crosse et l’évêque d’Évreux le bénit le 22 février 1079. Il fonda en 1080 le prieuré de Conflans où furent transférées en 1082 depuis la ville les reliques de sainte Honorine, martyre calète (du pays de Caux) martyrisée à Lillebonne vers 303, dont les moines avaient fui devant les Vikings en 876 le prieuré de Graville (Le Havre). Il souscrivit à la fondation de Troarn par son duc. Entre 1090 et 1092, il combattit les théories nominalistes de Roscelin de Compiègne dans la querelle des universaux.

En 1092, Hugues le Loup, vicomte d’Avranches, qui voulait réorganiser l’abbaye Saint-Werburgh de Chester invita Anselme qui y demeura quatre mois. Le roi d’Angleterre Guillaume II le Roux le retint pour ses campagnes. Pour contrôler les Gallois s’imposait d’organiser des paroisses plutôt que des abbés itinérants. À Gloucester, au début de mars 1093, le roi qui se croyait mourant lui proposa le siège de Cantorbéry vacant depuis la mort de Lanfranc. Mais Anselme, intrépide adepte de la réforme grégorienne et de la libertas Ecclesiæ, refusa d’être investi par un souverain temporel, voulant recevoir son pallium à Rome d’Urbain II, reconnu ni par Henri IV qui suscita ‘Clément III’, ni par Guillaume qui s’abstenait. Anselme fut consacré le 3 décembre 1093, non sans jalousie de l’archevêque d’York sur la primauté de (Grande-) Bretagne.

En 1095, Guillaume II convoqua un concile à Rockingham. Anselme fut accusé d’infidélité au roi en s’accaparant la prérogative royale de reconnaître le pape. Les barons, hostiles au roi, refusèrent de le déposer, d’où son rôle de défenseur des libertés parlementaires. Finalement, Anselme reçut son pallium le 10 juin 1095 à Windsor des mains du roi qui, en échange, reconnaissait Urbain II (concordat soumettant les investitures au veto royal). Anselme éleva le 6 juin 1096 Gérard à l’autre primatie anglaise, l’archevêché d’York, affirmant ainsi sa suprématie. Le conflit continua, bien que Guillaume II proposât une double allégeance. Mais privé des revenus de l’archevêché pour ses campagnes galloises, il confisqua les revenus. Anselme s’exila à Lyon auprès du primat, Hugues de Die, qui défendait les mêmes idéaux. En octobre 1097, il rédigea à Rome à son secrétaire Eadmer son Cur Deus homo ? Pourquoi Dieu [s’est-il fait] homme ?, approche logique de la sainte Trinité. Au siège de Capoue en mai 1098, il rencontra de nombreux musulmans des troupes du Normand Roger de Hauteville intrigués par sa notoriété. Cinq mois plus tard, il fixa pour Urbain II au concile de Bari les arguments du ‘filioque’ face aux Grecs (Contra Græcos) sur la double procession de l’Esprit saint tant du Père que du Fils. En avril 1099, il siégea au concile de Rome qui promulgua les décrets grégoriens contre la simonie, le nicolaïsme ou l’investiture des laïcs.

Le 2 août 1100, Guillaume II d’Angleterre mourut et son benjamin Henri Ier Beauclerc lui succéda, qui l’invita à rentrer. Anselme accepta à Londres l’hommage vassalique pour le fief ou honneur de Cantorbéry et légitima le roi face à son aîné Robert Courteheuse, duc de Normandie légitime successeur. Il confisqua l’évêché de Durham à l’un de ses soutiens et excommunia le croisé Robert qui débarqua à Portsmouth en 1101. Henri bafoua les accords d’Acton, envahit la Normandie en 1107 et vainquit à Tinchebray Robert qu’il emprisonna à Cardiff. Anselme se proclama primat de Grande-Bretagne et d’Irlande, vicaire du haut-pontife Pascal II, étendant ainsi son pouvoir sur le pays de Galles.

Le 29 septembre 1102, Anselme présida le concile de Westminster qui appliqua la réforme grégorienne en Angleterre. Gérard d’York refusa d’y siéger car sa cathèdre était plus petite que celle d’Anselme ! Pour récupérer la nomination des bénéfices majeurs (évêchés et abbayes), Henri Ier soutint Gérard qui proposait de sacrer trois évêques refusés par Anselme (un seul accepta). Anselme repartit en exil en avril 1103 avec le légat. La réforme grégorienne ne s’appliqua donc qu’à Canterbury où le chapitre n’était composé que de chanoines réguliers contre Durham où les chanoines étaient très mondains. À Lyon, Anselme obtint de Pascal II l’excommunication des évêques investis par le roi puis du conseiller Robert de Meulan, lequel suggéra au roi une entrevue pour éviter une telle censure. Le 22 juillet 1105, à l’Aigle (confirmée au Bec le 15 août 1106), Henri Ier renonça aux investitures mais conserva la suzeraineté sur les seigneuries ecclésiastiques (regalia normandes et hommages par la ‘commendation’ en Angleterre des évêques et abbés).

Anselme revenu en septembre 1106 ne parvint pas à imposer véritablement l’allégeance à Gérard (que pour Hereford et pas York et encore, oralement). Sur son lit de mort, le 21 avril 1109, à l’aube du mercredi saint, il anathématisa le successeur d’York, Thomas II. Il échoua à rapprocher l’Angleterre de la papauté où la réforme grégorienne ne s’imposa pas complètement. L

Après la levée de l’excommunication de Philippe Ier conseillé par Suger, les papes choisirent la plus faible royauté de France ‘fille aînée de l’Église’. Déjà était en germe le conflit d’où mourut saint Thomas Becket qui demanda la canonisation d’Anselme au pape Alexandre III lorsqu’il lui imposa le pallium en 1163, au concile de Tours. Mais elle n’intervint qu’en 1494.

Une pensée logique très brillante

« Je ne cherche pas à comprendre afin de croire, mais je crois afin de comprendre (neque enim quaero intelligere ut credam, sed credo ut intelligam) » (Proslogion). La foi ne s’oppose pas à la raison mais la fonde. Saint Anselme développa le futur argument ontologique de l’existence de Dieu, défini comme id quod maius cogitari non potest. « Si, donc, [Dieu] était dans la seule intelligence [nominalisme], l’être qui est tel que rien de plus grand ne puisse être pensé serait tel que quelque chose de plus grand pût être pensé ». En l’absence d’athéisme, il démontrait que la seule lumière naturelle de la philosophie pense Dieu (théologie naturelle).

Dans Pourquoi Dieu s’est fait homme ? Anselme utilise des arguments non révélés par sa théologie de la satisfaction (sotériologie) : de bonnes actions permettent de réparer l’offense qui bafoue l’honneur de Dieu. Le péché, , crime de lèse-divinité, échoue à soumettre sa volonté à celle de Dieu, créant une injustice et un désordre dans l’univers. Dieu ne saurait pardonner sans réparation car le péché fait obstacle au bonheur parfait et ultime de l’homme. Deux moyens seulement peuvent rendre son ordre à l’univers : la punition et la satisfaction. La punition est moins bonne car elle ne répare pas le mal du pécheur qui n’a pas volontairement accepté la souveraineté divine. La satisfaction, elle, réaffirmit cette souveraineté et rétablit l’ordre en réparant le mal causé par une action volontaire du pécheur. Cette satisfaction de l’humanité inclut nécessairement la soumission à Dieu et rembourse les biens perdus par Dieu lors du péché (victoire de l’homme sur le démon et nombre d’élus nécessaire pour remplir la Jérusalem céleste). Pour rendre son honneur à Dieu il faut que l’homme donne quelque chose qu’il n’aurait pas eu s’il n’avait pas péché à l’origine, ce qui est impossible, car l’homme tient tout de Dieu. Jésus-Christ, Homme et Dieu à la fois, a pu donner satisfaire : « s’il est donc nécessaire, que la cité d’en haut soit menée à la perfection avec des hommes, et si la chose n’est possible que si se fait la satisfaction susdite, que nul ne peut faire sinon Dieu, et nul ne doit faire sinon l’homme, il est nécessaire qu’(un) Dieu-homme la fasse ». La mort de Jésus n’était pas comprise dans ce que l’homme devait à Dieu pour réparer sa faute, c’est donc quelque chose en plus : il a donné sa vie en toute liberté, alors qu’il aurait pu, en bonne justice, vivre éternellement, puisqu’il n’a jamais péché.

« Nous devons toujours nous efforcer d’aimer plutôt que d’être aimé, nous en réjouir davantage, (…) car c’est à celui qui aime, non à celui qui est aimé, qu’est due la récompense ». Ce fondateur de la théologie scolastique est le docteur magnifique (1720) car il cultiva un intense désir d’approfondir les mystères divins, conscient que la recherche de Dieu n’est jamais terminée sur cette terre. Le théologien passe par trois stades:  la foi, don gratuit de Dieu à accueillir avec humilité ; l’expérience, qui consiste à incarner la parole de Dieu dans sa propre existence quotidienne; et ensuite la véritable connaissance, fruit d’une intuition contemplative. « Dieu, je vous en prie, faites que je vous connaisse, que je vous aime, et que je trouve mon bonheur en vous ».

Date de dernière mise à jour : 19/04/2026