Homélie du dimanche in albis (12 avril 2026)
Saint Isidore de Séville, docteur de l’Église (4 avril 636)
Un grand évêque…
Saint Isidore (sanctus Isidorus Hispalensis), naquit entre 560 et 570 d’une famille influente originaire de Carthago Nova (Carthagène), mais réfugiée à Séville pour fuir l’occupation byzantine de Justinien. Son père Sévérien gouvernait la province. Toute sa fratrie est sainte, Léandre, Florentine et Fulgence. À la mort de leur père, Léandre, abbé du monastère de Séville, devint tuteur d’Isidore, puis en 576, archevêque de la Bétique (Andalousie). Il convertit le 8 mai 589 le nouveau roi Récarède Ier à la vraie foi au troisième concile provincial de Tolède en l’arrachant à l’hérésie aérienne des rois wisigothiques. Le propre frère du roi, saint Ermenégilde, avait été décapité par leur père Léovigilde pour s’être rebellé contre son père arien et n’avoir pas abjuré la vraie foi. Léandre fit de Séville un grand centre culturel. Sa bibliothèque épiscopale s’enrichit de nombreux manuscrits apportés de Rome, Constantinople ou d’Afrique du Nord. Isidore puisa dans ces sources païennes et chrétiennes pour sa formation, très complète, latine, grecque, hébraïque. À la mort de Léandre en 601, le clergé local respecta le souhait de leur défunt évêque et du roi Récarède en élisant Isidore à la dignité archiépiscopale. Saint Grégoire le Grand, ami de Léandre, ne se contenta pas de confirmer cette élection en envoyant le pallium mais l’établit vicaire du Siège apostolique dans toute l’Espagne.
Isidore était proche des souverains wisigothiques redevenus catholiques, dont Sisebut (612-621), pour lequel il écrivit son Traité de la Nature. L’Espagne wisigothique était en cette fin du VIe siècle et début du VIIe siècles un havre de paix. Pour former ses clercs, il institua les écoles épiscopales sévillanes et compila une somme énorme de connaissances pour doter la nouvelle église catholique de solides fondations intellectuelles. Il rédigea plusieurs traités théologiques si bien qu’on l’associa aux Pères de l’Église d’Occident saints Cyprien de Carthage, Hilaire de Poitiers ou Ambroise de Milan (ou écrivains ecclésiastiques comme Tertullien, pas saint qui finit même hérétique) et la patristique le considère donc comme le dernier d’Occident, à l’égal de saint Jean de Damas ou Damascène pour l’Orient.
… œuvrant à l’unité de l’Espagne wisigothique
Avec avoir chassé les derniers occupants de la reconquête byzantine du sud de l’Hispanie, Isidore célébra en Swinthila « le premier monarque à régner sur l’Espagne tout entière ». Au quatrième concile de Tolède (vers 633), il rassembla par sa formule « rex, gens, patria » (un roi, un peuple, une patrie), les Hispano-Romains et les Wisigoths dans une seule et même nation auquel il confia en liturgie le rit wisigothique ou mozarabe (à Braga au Portugal, et Tolède). Il définit la qualité royale par les vertus de iustitia et pietas (bonté, miséricorde). Les rois, avant de « rendre des comptes à Dieu pour l’Église que le Christ a remis à leur défense », doivent en rendre aux évêques, qui peuvent les déclarer incapables. Les mauvais rois sont des tyrans méritant d’être renversés, et les évêques peuvent excommunier ceux qui ont enfreint les lois, même civiles. « Le mot ‘roi’ provient ‘d’agir droitement’, c’est pourquoi ce nom est conservé s’il agit droitement, perdu s’il faute » [Reges a recte agendo vocati sunt, ideoque recte faciendo regis nomen tenetur, peccando amittitur]. Comme les évêques s’appuient sur la monarchie, le souverain s’appuit sur l’Église, garante de la fidélité et de l’obéissance de ses sujets. Placent les évêques sous l’autorité du roi et le roi à la disposition des évêques est un principe repris par la monarchie carolingienne.
Isidore rédigea De fide catholica contra Judeos, traité d’apologie démontrant la véracité du christianisme à partir des écritures juives. En 613, Sisebut aggrava les édits de Récarède contre les Juifs, les empêchant de posséder un esclave chrétien ou d’épouser un chrétien (les enfants issus de mariage dispars étaient baptisés). Il les obligea finalement à se convertir ou à quitter le royaume. Isidore réprouva les conversions forcées au 4e concile de Tolède et Swinthila (621-631) les autorisa à rentrer depuis la Gaule. Mais les marranes devaient être contraints d’observer la foi reçue et leurs enfants retirés pour éviter une mauvaise influence.
Parmi son œuvre, les Étymologies (Etymologiæ) compilent le savoir antique en voie de disparition et connut une immense renommée jusqu’à la Renaissance. Il fit ainsi de redécouvrir Aristote en Occident, qui joua à l’ère scholastique un rôle essentiel dans la pensée de saint Thomas d’Aquin. Si sa méthode étymologique déconcerte aujourd’hui, elle est très pédagogique, par associations homophoniques (numisma, pièce de monnaie, et nomen, nom car l’inscription mentionne le souverain) ou contractions sapida scientia pour sapientia : sagesse savoureuse. Ce livre étant classé par arborescence (indexation par première puis deuxième lettre), il est devenu le saint patron des informaticiens. Il contribua au bestiaire médiéval par les support des blasons (De homine et portentis). Il rédigea aussi les Offices ecclésiastiques, et beaucoup d’autres écrits si utiles pour la discipline ecclésiastique que Léon IV écrivit aux évêques de Bretagne, qu’on devait faire le même cas de ses paroles d’Isidore que de celles de Jérôme et d’Augustin, quand se présentait une difficulté nouvelle non résolue par les Canons. Plusieurs de ses sentences figurent parmi les lois canoniques de l’Église.
Dans De Ortu et Obitu Sanctorum Patrum (La naissance et la mort des saints Pères) « Jacques, fils de Zébédée et frère de Jean […] prêcha l’Évangile en Hispanie, dans les régions occidentales, et diffusa la lumière de sa prédication aux confins de la Terre. Il succomba sous le coup de l’épée du tétrarque Hérode. Il fut enseveli à Achaia Marmarica…[Basse-Égypte, confusion avec Jacques le Mineur] ». Isidore reprit De Sanctis Prophetis et Brevarium apostolorum, traduction latine des catalogues apostoliques grecs. Cette expression Achaia Marmarica fut corrompue en arca marmorica (tombeau de marbre), nom de la colline où le moine Pélage découvrit en 813 le tombeau de l’apôtre Jacques à Compostelle où son corps avait été ramené miraculeusement de Terre Sainte.
Isidore mourut à Séville le 4 avril 636. En 653, le huitième concile de Tolède sous le roi Receswinthe le nomma doctor egregius (docteur éminent) de notre époque, et gloire de l’Église catholique sous l’influence de deux disciples évêques, saints Ildephonse de Tolède et Braulion de Saragosse. À partir de 711, l’Espagne wisigothique tomba presqu’entièrement sous l’invasion musulmane par Gibraltar. Lors de la Reconquista (dès 722), le matamoros ou tueur des musulmans devait raviver la flamme de la Reconquista. Selon Dom Guéranger, « les vastes contrées de l’Asie et de l’Afrique qui, à la même époque, subirent l’invasion musulmane, sont demeurées sous le joug de l’islamisme. D’où vient que l’Espagne a triomphé de ses oppresseurs (…) ? La réponse est facile à donner : l’Espagne, au moment de l’invasion, était catholique ; la vie catholique animait cette vaste région ; tandis que les peuples qui succombèrent sous le cimeterre musulman avaient déjà rompu avec la chrétienté par l’hérésie ou par le schisme. Dieu les délaissa, parce qu’ils avaient repoussé la vérité de la Foi, l’unité de l’Église ; ils ne furent plus qu’une proie, et n’offrirent presque aucune résistance à leurs farouches vainqueurs ». En 1063, Ferdinand Ier le Grand s’acquit les bonnes grâces d’Al-Mu’tadid (Énète), roi de la taifa de Séville et récupéra ses restes, qui reposent près de lui dans la basilique Saint-Isidore de León. Il fut déclaré docteur de l’Église en 1722.
Par son œuvre littéraire, surmontons l’écartèlement entre contemplation et action
« Lorsque nous prions, c’est nous qui parlons avec Dieu ; et lorsque nous lisons, c’est Dieu qui parle avec nous. La lecture comporte une double recherche : d’abord comment comprendre les Écritures ? Ensuite, quelle utilité ou quelle dignité fait leur valeur ? En effet, il faut d’abord vouloir comprendre ce qu’on lit ; c’est ensuite qu’on est capable d’exprimer ce qu’on a appris. Le lecteur courageux sera beaucoup plus disposé à accomplir ce qu’il lit qu’à rechercher la science. Il est en effet moins pénible d’ignorer ce que l’on désire savoir que de ne pas accomplir ce qu’on connaît. De même qu’en lisant nous désirons savoir, de même en connaissant devons-nous accomplir ce que nous avons appris de bien. Personne ne peut connaître le sens de l’Écriture sainte sans en avoir acquis la familiarité par une lecture fréquente, selon ce qui est écrit : ‘Aime la sagesse et elle t’élèvera ; elle te glorifiera si tu l’embrasses’ (Pr 4, 8). Plus on fréquente assidûment la parole divine, plus on en comprend les richesses, de même que la terre, plus on la cultive, plus elle porte de riches récoltes. Sans le secours de la grâce, l’enseignement a beau entrer dans les oreilles, il ne descend jamais jusque dans le cœur ; il fait du bruit à l’extérieur mais sans aucun profit à l’intérieur. La parole de Dieu entrée par les oreilles parvient au fond du cœur lorsque la grâce de Dieu touche intérieurement l’esprit pour qu’il comprenne ».
Saint Isidore dresse dans une homélie le portrait de l’évêque : « Celui qui a la charge d’instruire les peuples et de les former à la vertu doit de toute nécessité, avoir une sainteté accomplie, et se montrer absolument irrépréhensible. Car pour reprendre les pécheurs, il faut qu’il soit lui-même exempt de péché. Comment, en effet, oserait-il reprendre ses subordonnés, exposé qu’il serait à s’entendre répondre : Commencez par adresser à vous-même vos leçons de vertu ? Celui qui se propose d’enseigner aux autres à bien vivre doit donc d’abord régler sa propre conduite. Qu’en tout il se montre un modèle de bonne vie, et que ses exemples comme sa doctrine engagent au bien tous les hommes. La science des Écritures lui est également nécessaire. Car la sainte vie de l’évêque toute seule, ne serait profitable qu’à lui-même, mais s’il y joint la science et la parole, il pourra encore instruire les autres, donnant l’enseignement aux fidèles et combattant les ennemis de la foi qui, s’ils ne sont réfutés et convaincus de fausseté, peuvent trop facilement tromper les simples (…) Avant tout, il doit, pour accomplir son office, lire la sainte Écriture, étudier les Canons, imiter les exemples des Saints, s’adonner aux veilles, au jeûne, à la prière ; il doit garder la paix avec tous ses frères, et ne blesser aucun des membres du corps dont il est le chef, ne condamner personne sans preuve, n’excommunier personne sans examen. Il doit unir dans la prélature l’humilité à l’autorité ; qu’une humilité indiscrète ne favorise pas les vices de ses subordonnés, qu’une sévérité immodérée n’accompagne point l’exercice de sa puissance ; mais qu’envers ceux qui lui sont confiés, il se montre d’autant plus rempli de sollicitude qu’il doit redouter du Christ lui-même un examen plus sévère de sa vertu ».
Pour Benoît XVI (catéchèse du 18 juin 2008), comme saints Grégoire le Grand et Augustin, il fut écartelé entre le désir de solitude pour se consacrer à la seule méditation de la Parole de Dieu, et les exigences de la charité envers ses frères, responsable de leur salut en tant qu’évêque. « Le responsable d’une Église (vir ecclesiasticus) doit d’une part se laisser crucifier au monde par la mortification de la chair et, de l’autre, accepter la décision de l’ordre ecclésiastique, lorsqu’il provient de la volonté de Dieu, de se consacrer au gouvernement avec humilité, même s’il ne voudrait pas le faire (…) Les hommes de Dieu (sancti viri) ne désirent pas du tout se consacrer aux choses séculières et gémissent lorsque, par un mystérieux dessein de Dieu, ils sont chargés de certaines responsabilités... Ils font de tout pour les éviter, mais ils acceptent ce qu’ils voudraient fuir et font ce qu’ils auraient voulu éviter. Ils entrent en effet dans le secret du cœur et, à l’intérieur de celui-ci, ils cherchent à comprendre ce que demande la mystérieuse volonté de Dieu. Et lorsqu’ils se rendent compte de devoir se soumettre aux desseins de Dieu, ils humilient le cou de leur cœur sous le joug de la décision divine ». Il proposa donc une synthèse : « Ceux qui cherchent à atteindre le repos de la contemplation doivent d’abord s’entraîner dans le stade de la vie active ; et ainsi, libérés des scories des péchés, ils seront en mesure d’exhiber ce cœur pur qui est le seul qui permette de voir Dieu ». Le réalisme d’un véritable pasteur le convainc cependant du risque que les fidèles courent de n’être que des hommes à une dimension. C’est pourquoi il ajoute : « La voie médiane, composée par l’une et par l’autre forme de vie, apparaît généralement plus utile pour résoudre ces tensions qui sont souvent accentuées par le choix d’un seul genre de vie et qui sont, en revanche, mieux tempérées par une alternance des deux formes ». « Le sauveur Jésus nous offrit l’exemple de la vie active, lorsque pendant le jour il se consacrait à offrir des signes et des miracles en ville, mais il montrait la voie contemplative lorsqu’il se retirait sur la montagne et y passait la nuit en se consacrant à la prière (…) C’est pourquoi le serviteur de Dieu, en imitant le Christ, doit se consacrer à la contemplation sans se refuser à la vie active. Se comporter différemment ne serait pas juste. En effet, de même que l’on aime Dieu à travers la contemplation, on doit aimer son prochain à travers l’action. Il est donc impossible de vivre sans la présence de l’une et de l’autre forme de vie à la fois, et il n’est pas possible d’aimer si l’on ne fait pas l’expérience de l’une comme de l’autre ».