Homélie du 2nd dimanche après l’Épiphanie (18 janvier 2026)
Saint Hilaire de Poitiers
En France, ce grand docteur de l’Église fêté le 14 janvier dans le calendrier traditionnel n’est sûrement pas assez connu. Inspirons-nous de Benoît XVI et de la Légende dorée.
Traits biographiques
Hilaire naquit vers 310 à Poitiers (Limonum mais Hilarius Pictaviensis pour l’adjectif) d’une famille aristocratique païenne qui lui donna une solide formation littéraire. Il se convertit après avoir lu les saintes Écritures vers 345. Il fut élu évêque de Poitiers en 353 alors qu’il était laïc et marié. Mais dans ces cas-là, les mariés ordonnés prêtres ou sacrés évêques tenaient la continence parfaite à partir de là. Il avait une fille, sainte Abra (ou Apia) qui voulait se marier mais qu’il convainquit de garder la virginité. « Au moment où il la vit bien résolue, craignant qu’elle ne variât dans sa conduite, il pria le Seigneur avec grande instance de la retirer à lui de la vie de ce monde : et il en fut ainsi, car peu de jours après, elle trépassa dans le Seigneur. Il l’ensevelit de ses propres mains. En voyant cela, la mère d’Apia [sa femme] pria l’évêque de lui obtenir ce qu’il avait obtenu pour sa fille. Il le fit encore car, par sa prière, il l’envoya par avance dans le Royaume du ciel ». Il rédigea le premier commentaire latin de l’évangile selon saint Matthieu.
Il fut surtout connu pour sa lutte contre l’hérésie des ariens et sabelliens, quel qu’en soit le prix à payer. Il fut donc surnommé le ‘marteau des Ariens’ ou l’Athanase de l’Occident’. En 356 au synode de Béziers, ‘synode des faux Apôtres’ car dominé par des évêques ariens, ceux-ci obtinrent de l’empereur Constance II (337-361) la condamnation à l’exil d’Hilaire. Il s’y opposa au pape Libère (en réalité absent mais représenté par deux légats) ? Bx Jacques de Voragine le rapporte sous le nom d’un pape Léon assimilé à Libère et qui voulut l’humilier. Des sculptures sur la collégiale Saint-Hilaire de Semur-en-Brionnais rapportent ces scènes : Hilaire se présenta au concile pour y plaider la cause catholique contre l’hérésie arienne face aux évêques mitrés ou crossés. À sa gauche, le pape a un mouvement de recul en voyant arriver Hilaire qu’il n’était pas invité. Il défendit que personne ne se levât pour Hilaire ni ne lui donnât une place au point de s’asseoir par terre. Le pape lui déniait ainsi sa qualité épiscopale que le sculpteur mit en avant par la crosse mise et en place d’honneur au milieu du linteau, à l’aplomb du Christ en gloire du tympan et de l’Agneau mystique du portail. Un ange de la nuée au-dessus d’Hilaire l’encense et le désigne comme le champion de Dieu. Un miracle confirma la sainteté d’Hilaire qui retrouva la place élevée qui lui était due :
« ’Donc tu es Hilaire des Gaules, et moi je suis Léon, évêque et juge suprême, assis sur le siège apostolique !’ Alors Hilaire : ‘Si tu es Léon (lion), du moins tu n’es pas le lion de la tribu de Juda ; et peut-être es-tu juge, mais certes tu ne juges pas sur le siège divin !’ Alors l’évêque, indigné, se leva, disant : ‘Attends ici un moment, je vais revenir tout à l’heure, et saurai bien te traiter suivant ton mérite ! (…) je verrai à humilier ton orgueil !’ Là-dessus le pape se rendit où l’appelait un besoin naturel, et il fut saisi de dysenterie, et il mourut là misérablement, perdant tous ses boyaux. Cependant Hilaire, voyant que personne ne se levait pour lui faire place, s’assit patiemment à terre, disant : ‘La terre est à Notre-Seigneur !’ Et aussitôt la terre, à l’endroit où il était assis, s’éleva, de façon qu’Hilaire se trouva au niveau des autres évêques ».
En 361, Hilaire revint en Gaule en passant par l’île de Gallinara au large d’Albenga, en Ligurie où il rencontra saint Martin, son collègue évêque de Tours, qui y passa 4 ans (357-361). Il s’y était réfugié avec Sulpice Sévère, son biographe, après avoir été chassé de France, puis de Milan par les ariens. Le grand apôtre des campagnes en France, instigateur de la vie monastique, établit à côté de Poitiers le monastère de Ligugé en 361, le plus ancien de France. Dès son retour, un synode à Paris reprit le langage de Nicée. Des auteurs antiques portent ce tournant antiarien de l’épiscopat de Gaule au crédit de la fermeté et mansuétude de saint Hilaire de Poitiers qui conjuguait fermeté dans la foi et la douceur dans les relations interpersonnelles.
Durant les dernières années de sa vie, il rédigea les Traités sur les Psaumes qui commente cinquante-huit Psaumes interprétés à la lumière de l’évangile : « incarnation, passion et royaume, et à la gloire et puissance de notre résurrection ». Saint Hilaire mourut le 13 janvier 367.
Lutte contre l’hérésie arienne
L’arianisme considérait Jésus seulement comme une créature adoptée par Dieu. Hilaire défendait la divinité de Jésus Christ, Fils de Dieu et Dieu comme le Père, qui l’a engendré de toute éternité. Exilé en Phrygie où il découvrit les canons du concile de Nicée (325), il travailla à l’unité de l’Église dans la vraie foi et rédigea son traité sur la Trinité ou de Trinitate. Hilaire y expose son chemin personnel vers la connaissance de Dieu et démontre que l’Écriture atteste clairement la divinité du Fils et son égalité avec le Père. Déjà un grand nombre de pages de l’Ancien Testament laissent apparaître le mystère du Christ explicitement révélé dans la profession baptismale : « allez et de toutes les nations faîtes des disciples, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit » (Mt 28, 19). Il défendit donc la consubstantialité de Jésus avec Dieu : Père et Fils sont de même substance ou essence, l’amour. Si certains passages du Nouveau Testament laisseraient penser que le Fils serait inférieur au Père (par ex. « le Père est plus grand que moi », Jn 14, 28), Hilaire offre des règles précises pour ne pas errer dans l’interprétation. Certains textes de l’Écriture parlent de Jésus comme de Dieu alors que d’autres mettent en évidence son humanité. Certains se réfèrent à sa préexistence auprès du Père tandis que d’autres considèrent sa kénose, abaissement jusqu’à la mort puis la gloire de sa résurrection.
Saint Hilaire confesse la sainte Trinité en appelant les trois personnes l’Auteur, le Fils unique et le Don. « Il n’y a qu’un seul Auteur de toutes les choses, car Dieu le Père est un seul, dont tout procède. Et Notre Seigneur Jésus Christ est un seul, à travers lequel tout fut fait (1 Co 8, 6), et l’Esprit est un seul (Ep 4, 4), don en tous... En rien on ne trouvera qu’il manquerait quelque chose à une plénitude aussi grande, dans laquelle convergent dans le Père, dans le Fils et dans le Saint-Esprit l’immensité de l’Éternel, la révélation dans l’Image, la joie dans le Don » (De Trinitate 2, 1). Dieu le Père, étant entièrement amour, est capable de communiquer en plénitude sa divinité au Fils. « Dieu ne sait rien être d’autre qu’amour, il ne sait rien être d’autre que le Père. Et celui qui l’aime n’est pas envieux, et celui qui est le Père l’est dans sa totalité. Ce nom n’admet pas de compromis »(9, 61). C’est pourquoi, le Fils est pleinement Dieu sans aucun manque ni diminution: « Celui qui vient de la perfection est parfait, car celui qui a tout, lui a tout donné » (2, 8).
Ce n’est que dans le Christ, Fils de Dieu et Fils de l’homme, que l’humanité trouve son salut. En assumant la nature humaine, il a uni chaque homme à lui, « il s’est fait notre chair à tous » (Tractatus in Psalmos 54, 9); « il a assumé en lui la nature de toute chair, et au moyen de celle-ci, il est devenu la vraie vie, il possède en lui les racines de chaque sarment » (51, 16). C’est précisément pour cette raison que le chemin vers le Christ est ouvert à tous – car il a attiré chacun dans sa nature d’homme – même si la conversion personnelle est toujours demandée : « À travers la relation avec sa chair, l’accès au Christ est ouvert à tous, à condition qu’ils se dépouillent du vieil homme (cf. Ep 4, 22) et qu’ils le clouent sur sa croix (cf. Col 2, 14) ; à condition qu’ils abandonnent les œuvres de jadis et qu’ils se convertissent, pour être ensevelis avec lui dans son baptême, en vue de la vie (cf. Col 1, 12; Rm 6, 4) » (91, 9).
Durant son exil, il écrivit également le Livre des Synodes, reproduisant et commentant pour les évêques de Gaule les confessions de foi et autres documents synodaux de l’Orient du milieu du IVe siècle. Ferme face aux ariens radicaux (hétéroousios), saint Hilaire était plus conciliant envers les semi-ariens qui acceptaient que le Fils ressemblerait au Père dans son essence (homoiousios) mais qui craignaient de verser dans le sabellianisme qui ne distingue pas suffisamment le Père et le Fils au point d’affirmer que le Père souffrirait sur la croix (patripassionistes). Les sabelliens étaient des modalistes qui concevaient trois modes d’expression du même Dieu plus que trois hypostases ou personnes (prosopon). Hilaire espérait les conduire vers la plénitude de la foi de Nicée, allant au-delà de la ressemblance jusqu’à une véritable égalité du Père et du Fils dans la divinité ou consubstantialité (homoousios). Il participa aussi au concile de Séleucie en 359 où s’opposaient ces tendances.
Conclusion
La fidélité à Dieu est un don de sa grâce. Saint Hilaire demande, à la fin de son traité sur la Trinité, de pouvoir rester toujours fidèle à la foi du baptême. Sa réflexion se transforme en prière et sa prière redevient réflexion. Tout son livre est un dialogue avec Dieu. « Faites, ô Seigneur que je reste toujours fidèle à ce que j’ai professé dans le symbole de ma régénération, lorsque j’ai été baptisé dans le Père, dans le Fils et dans l’Esprit Saint. Faites que je vous adore, notre Père, et en même temps que vous, que j’adore votre Fils ; faites que je mérite votre Esprit Saint, qui procède de vous à travers votre Fils unique... Amen » (De Trinitate 12, 57).