Homélie de l’Épiphanie (11 janvier 2026)
Lecture thomiste de Mt 2, 1-12
Annonce de la nativité du Christ
Naissance située historiquement, géographiquement
Si Luc détailla la naissance, Matthieu s’attarda sur l’adoration des mages. Jésus naquit à Bethléem, de la tribu de Juda (alors que Judée désigne toute la région des Juifs en Israël). La ‘ville du pain’ convenait au « pain vivant descendu du ciel » (Jn 4, 51). Bethléem symbolise l’Église car pour être sauvé, il faut être de la maison du Seigneur en mangeant son corps : « Tu appelleras tes remparts ‘Salut’, et tes portes ‘Louange’ » (Is 60, 18). Hérode le Grand (-73 à -4), était roi, contrairement à son fils Hérode Antipas (-21 à 39, qui tua saint Jean), que tétrarque.
Ainsi s’accomplit la prophétie de Jacob : « Le sceptre royal n’échappera pas à Juda, ni le bâton de commandement, à sa descendance, jusqu’à ce que vienne celui à qui le pouvoir appartient, à qui les peuples obéiront » (Gn 49, 10). Hérode était étranger, le premier à régner en Judée : Iduméen ou Édomite de Transjordanie, il avait traversé la Mer Morte. Comme une maladie plus grave requiert un meilleur médecin, Israël étant plus affligé sous domination étrangère romaine et avait besoin d’un plus grand consolateur qu’un simple prophète : « Quand d'innombrables soucis m'envahissent, tu me réconfortes et me consoles » (Ps 93, 19).
Les témoins
Les Perses appellent ‘mages’ les philosophes venus à Jésus parce qu’ils reconnurent dans le Christ la gloire de la sagesse qu’ils possédaient. Prémices des nations abandonnant l’idolâtrie, ils font pendant aux bergers, premiers juifs à adorer le Seigneur, pierre angulaire réunissant les deux peuples (Ep 2, 20 ; 1 P 2, 6). Ils symbolisent tous les peuples : « Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore » (Is 60, 3). Ils venaient d’Orient et ne firent pas le voyage en quelques jours depuis la Nativité. L’étoile leur était apparue deux ans avant la naissance. Ils s’étaient préparés. Suivaient-ils Balaam qui avait prophétisé : « Israël déploiera sa puissance, et de Jacob surgira un dominateur » (Nb 24, 17) ?
Il était logique de chercher d’abord un roi dans la cité royale de Jérusalem, aussi pour accomplir la prophétie : « Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur » (Is 2, 3). Avec eux, nous nous fondons sur sa naissance (eux par observation astronomique, nous par la foi), mais tous, nous espérons le voir face à face (1 Co 13, 12 ; 2 Co 5, 7). Leur foi semblait intrépide puisqu’ils demandaient à un roi où était né le vrai roi des Juifs, sans craindre celui qui ne pouvait tuer que les corps (Mt 10, 28).
L’étoile ne figure pas le destin
Rejetons l’hérésie priscillianiste croyant au déterministe astrologique. De même, les manichéens rejetaient cet évangile qui placerait Jésus sous le coup du destin. Qu’est le destin ? Beaucoup de choses semblent fortuites parce que rapportées à une cause inférieure (nous). Si nous référons à une cause supérieure (Dieu), cela n’est plus du hasard. Si un maître envoie trois personnes s’ignorant l’une l’autre, leur rencontre leur paraîtra accidentelle mais c’était l’intention du maître. Nier le destin n’implique pas comme Cicéron de rejeter toute providence divine, mise en relation avec une cause supérieure ordonnatrice.
Le destin (fatum) bien compris révèle Dieu (for, faris : dire, révéler). Des astres inanimés ne suivent pas d’eux-mêmes un plan rationnel. Rien d’inférieur dans l’ordre naturel n’agit sur un être supérieur. Toutefois les astres peuvent agir sur les facultés inférieures de l’âme comme la sensibilité qui régit le corps : par ex. pour l’accouchement, le sommeil, voire exercer une certaine influence sur le caractère tout en laissant à l’homme son libre-arbitre par la volonté. Mais Dieu est capable de faire tout concourir au bien de ceux qui l’aiment (Rm 8, 28) par son gouvernement divin. Les tenants du destin ne distinguent plus sens et intellect et voient tout prédéterminé de manière nécessaire. Ils attribuent à Dieu la malice des hommes. La vie de Jésus ne dépend pas de l’étoile mais le Christ est le destin de l’étoile qui mène au nouveau-né. Cette étoile est miraculeuse car intermittente, visible le jour et n’était pas au firmament puisqu’elle indiqua aux mages une maison précise.
Elle fut créée pour le service de Dieu, roi des cieux, manifesté par un signe céleste : « Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l'ouvrage de ses mains » (Ps 18, 1). Aux Juifs, Dieu se manifesta par des anges qui avaient transmis la loi (Ga 3, 19) tandis que les Gentils connurent Dieu par les créatures (Rm 1, 20). De même, à sa Passion, un signe céleste fut donné aux descendants d’Abraham : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… Et il déclara : telle sera ta descendance ! » (Gn 15, 5). Ils voulaient adorer le Fils de Dieu, pourtant enveloppé de viles étoffes. Si leurs yeux étaient remplis extérieurement de la lumière de cette étoile, un rayon divin leur faisait une révélation intérieure. On les dit rois à cause de ce passage : « Tous les rois l’adoreront, toutes les nations le serviront » (Ps 71, 11).
S’enquérir du Christ (lieu et personne)
Hérode fut troublé
L’ambition du roi Hérode le rendait suspicieux de toute concurrence mais il connaissait la prophétie : « le Dieu du ciel suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit, et dont la royauté ne passera pas à un autre peuple » (Dn 2, 44). Comme son fils, il se trompait sur la nature spirituelle du royaume qui « n’est pas de ce monde » (Jn 18, 36). Mais le diable craignait encore plus sa destruction totale : « Maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors » (Jn 12, 31). Les humbles n’ont rien à perdre mais les puissants perdent leur trône (cf. Lc 1, 52). Hérode craignait que les Romains dont il était client ne prissent peur pour le maintien de l’ordre.
Le trouble royal rejaillit sur la ville entière tombée dans l’iniquité : « Les insensés ont horreur de s’écarter du mal » (Pr 13, 19). Les Juifs voulaient plaire à Hérode : « tel celui qui dirige la cité, tels les habitants » (Si 10, 2). « Le roi de la terre fut troublé par la naissance du roi du ciel, parce que l’élévation terrestre est d’autant plus abaissée que l’élévation céleste est dévoilée » (saint Grégoire). Nous devrions avoir une sainte crainte : « Qu’en sera-t-il du tribunal du juge, alors que le berceau d’un enfant effrayait les rois superbes ? Que les rois craignent celui qui est assis à la droite du Père, et qu’un roi impie a craint alors qu’il tétait le sein de sa mère » (saint Augustin).
Hérode consulta les scribes
Hérode voulut connaître la vérité. S’il croyait à la prophétie, comment espérer empêcher le règne du Christ en faisant tuer les enfants ? Mais s’il n’y croyait pas, pourquoi cherchait-il ? Il était curieux, anxieux mais pas convaincu. Il accordait foi (Sg 4, 26), à l’autorité des grands prêtres (Ml 2, 7), aux scribes instruits dans les saintes écritures. Les mages l’avaient appelé roi mais ils recherchaient le Christ, roi légitime des Juifs qui était oint.
Bethléem fut élue pour la Nativité afin d’enlever la gloire (Jn 8, 50) à Jérusalem, au contraire des hommes qui la recherchent dans des endroits nobles. Mais Jésus mourut à Jérusalem après qu’elle l’eut honoré aux Rameaux, à l’encontre de qui ne veut pas souffrir là où il est honoré. Malgré son ascendance davidique (Lc 2, 3), Jésus se priva de la renommée d’une noble origine pour que sa doctrine ne dût rien à la puissance humaine. La prophétie après l’étoile donne un second témoin puisque la vérité vient de deux ou trois témoins (Dt 19, 15) : un signe corporel pour les incroyants, une prophétie pour les croyants (1 Co 14, 22). Hérode vérifiait aussi si les Juifs se réjouiraient de cette naissance. Mi 5, 1 fut modifié car ne se trouve pas : « Tu n’es pas la moindre » (sinon Hérode l’étranger n’aurait pas compris). Le chef oint (Dn 9, 25) conduira le peuple d’Israël charnellement et spirituellement. « Berger d'Israël, écoute, toi qui conduis Joseph, ton troupeau : resplendis au-dessus des chérubins » (Ps 79, 2) se réfère manifestement à Dieu.
Si les Juifs connaissaient l’endroit, ils ignoraient le moment, qu’ils manquèrent et le Seigneur les réprimande : « parce que tu n’as pas reconnu le moment où Dieu te visitait » (Lc 19, 44) ; « le bœuf connaît son propriétaire, et l’âne, la crèche de son maître. Israël ne le connaît pas, mon peuple ne comprend pas » (Is 1, 3). En envoyant les mages en éclaireurs, Hérode ruse (Jr 9, 8) car il a l’intention maligne mais vaine (cf. « Vous me chercherez, et vous ne me trouverez pas », Jn 7, 34). Un acte manqué trahit le fond de sa pensée (« ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur », Mt 12, 34) car lui n’évoqua qu’un enfant, pas son roi.
La rencontre
Conduits par l’étoile, joyeux
L’étoile repartit et conduisit directement les mages au Christ. Disparue à l’arrivée à Jérusalem, elle reparut lorsque les mages s’éloignèrent d’Hérode. Cela est à porter à la honte des Juifs qui, instruits par la loi, auraient dû rechercher le Christ mais le méprisaient alors que les Gentils le recherchaient « une nation qui ne te connaît pas accourra vers toi, à cause du Seigneur ton Dieu, à cause du Saint d’Israël, car il fait ta splendeur » (Is 55, 5). Les mages savaient désormais qu’en plus de l’étoile, la Loi était utile : « Revenez à l’enseignement et au témoignage » (Is 8, 20). Dieu nous enseigne à nous confier en lui et non dans les hommes seulement (Is 31, 1) car l’enseignement des prophètes est une sûre boussole.
Ils adorèrent le Fils de Dieu en se prosternant
L’étoile signifie le Christ, étoile du matin – Stella Matutina (Ap 22, 16) et par extension, sa grâce que nous perdons en nous approchant d’Hérode, figure du Diable (« Autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière », Ep 5, 8). Mais nous retrouvons la grâce en nous mettant en chemin à la suite du Christ comme les Hébreux qui suivaient la nuée de feu (Ex 13, 21) en sortant d’Égypte. ‘L’enfant’ se réfère à Isaïe : « Un enfant nous est né » (Is 9, 6). Leur joie est véritable car d’espérance, elle devient possession de la vision de Dieu, anticipation de la béatitude du Ciel : « ayez la joie de l’espérance » (Rm 12, 12). L’allégresse humaine n’est pas parfaite car toujours teintée de tristesse : « Même dans le rire, un cœur peut s’attrister, et au terme, la joie se changer en affliction ! » (Pr 14, 13). Mais la joie véritable et parfaite vient de Dieu : « Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu » (Is 61, 10). Elle est grande comme le mystère de sa miséricorde démontrée par l’Incarnation du Fils : « Jubilez, criez de joie, habitants de Sion, car il est grand au milieu de toi, le Saint d’Israël ! » (Is 12, 6).
L’enfant ne différait en rien des autres, faible, etc… La mère était l’épouse d’un charpentier. S’ils avaient cherché un roi terrestre, les mages auraient été scandalisés. En voyant des réalités humbles, ils contemplaient les réalités les plus élevées qu’ils admiraient et adorèrent en se prosternant : « Des peuplades s'inclineront devant lui » (Ps 71, 9). Joseph n’est pas mentionné pour insister sur la filiation divine plutôt que l’adoption humaine.
Le nombre des mages est déduit des trois cadeaux accomplissant l’Écriture : « les rois de Tarsis et des îles apporteront des présents. Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande » (Ps 71, 10) et « tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur » (Is 60, 6). Les cadeaux expriment des qualités du Christ : roi (Jr 23, 5), il reçut l’or ; prêtre, ils lui offrirent l’encens en sacrifice ; partageant la condition mortelle de l’homme, la myrrhe signifiait l’embaumement du mort. Mais ces dons expriment aussi notre action envers Dieu : par l’or, offrons la crainte de Dieu par laquelle commence la sagesse (Pr 2, 4) ; par l’encens, la prière dévote : « Que ma prière devant toi s'élève comme un encens » (Ps 140, 2) ; par la myrrhe, la mortification de la chair (Col 3, 5).
Finalement les mages ayant rempli leur mission, repartirent dans leur pays par une autre route suivant l’ordre du songe divin. Par l’Esprit-Saint, ils désobéirent à l’ordre inique du tyran hypocrite (Mt 23, 3). Symboliquement, ce pays de Dieu est le Paradis, patrie céleste à laquelle mène la vie droite qui s’éloigne du péché : « Ne dévie ni à droite ni à gauche » (Pr 4, 27). Pour Chrysostome, les mages devinrent les collaborateurs de l’apôtre saint Thomas.