Homélie du 5e dimanche après la Pentecôte (28 juin 2026)
Lecture augustinienne de l’évangile de la vigile de saints Pierre et Paul (Jn 21, 15-19)
Corriger notre amour pour le Seigneur afin de le suivre à sa manière
La parole de Dieu doit descendre de nos oreilles dans nos cœurs pour y reposer, ce qui advient si nous, nous reposons sur sa parole. Ses ministres sont appelés à paître son troupeau. Pierre, premier des Apôtres, qui aima NSJC autant qu’il le renia, ne suivit le Seigneur que physiquement et pas spirituellement, par ses pieds et non par ses mœurs (secutus est pedibus, nondum idoneus sequi moribus). Il promit de mourir pour lui (Jn 13, 37) et ne put même mourir avec lui. Il avait présumé de ses forces. Mais cela, le Seigneur devait le faire pour son serviteur, et non pas le serviteur pour le Seigneur. En montrant une audace excessive, Pierre aima de façon maladroite, eut peur et renia. Jésus lui apprit à aimer après sa résurrection. En aimant sans respecter l’ordre, Pierre succomba sous le poids de la passion de Jésus à Jérusalem, en aimant tout en respectant l’ordre, il reçut du Seigneur la promesse de sa propre passion à Rome.
Lorsque NSJC annonça sa passion, Pierre qui l’aimait, mais d’un amour encore charnel, craignit que ne mourût celui qui anéantissait la mort. Il n’aurait pas dit ‘Épargne-toi toi-même’ s’il n’avait pas reconnu le vrai Dieu. Par conséquent, Pierre, si Dieu est connu de toi, pourquoi crains tu que Dieu ne meurt ? Tu es un homme mais il est Dieu ! Et c’est pour l’homme que Dieu s’est fait homme, assumant ce qu’il n’était pas, sans abandonner ce qu’il était. Le Seigneur devait donc mourir dans cette nature dans laquelle il devait aussi ressusciter. Sans le savoir, Pierre voulait fermer la bourse d’où sortirait notre rachat (cf. Hom. sur Jn 28, 2 ; B.A 72, p. 571). « Arrière, Satan, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (Mt 16, 23). Quel revirement pour celui qui fut appelé l’instant d’avant bienheureux ! Il n’était pas bienheureux en vertu de son être propre « Ce ne sont ni la chair, ni le sang qui te l’ont révélé, mais mon Père qui est dans les Cieux » (Mt 16, 17) alors qu’en laissant parler sa nature humaine, il la montrait sous l’emprise du démon.
Le vrai pasteur suivant le cœur du Christ
Si s’accomplit la prophétie du médecin, la présomption du malade fut déjouée. Après sa chute, par le jeu du regard avec son Seigneur qui équivaut à sa confession-pénitence, il pleura amèrement, essuyant les souillures du reniement avec les larmes de piété. Le Seigneur ressuscite. Pierre voit alors vivant celui qu’il avait craint de voir mourir. Il voit non pas le Seigneur supplicié, mais la mort suppliciée dans la personne du Seigneur. Confirmé, par l’exemple de la chair du Seigneur lui-même, que la mort n’est pas tant à redouter, il apprend à l’aimer. Le Seigneur dit : ‘ce n’est pas parce que tu m’aimes que je veux que tu meures pour moi. Car j’ai déjà fait cela pour toi’. Eh bien, « m’aimes-tu ? » ‘Quel témoignage me donneras tu de ton amour ?’ Pierre répéta une fois, deux fois, trois fois afin que l’amour confessât trois fois puisque la crainte avait renié trois fois. « Pais mes brebis ». Après lui avoir confié son troupeau, il lui prédit son martyre, car paître les brebis du Seigneur implique de ne pas refuser de mourir pour les brebis du Seigneur.
Le Christ, notre Seigneur, parce qu’il confie à un serviteur les brebis qu’il a achetées au prix de son sang, cherche un serviteur capable de souffrir jusqu’à donner son sang. ‘Je suis mort pour elles. M’aimes-tu ? Meurs pour elle’. Un riche ne confierait pas son troupeau acheté à prix d’or sans s’assurer que ledit serviteur aurait de quoi payer les brebis qu’il consommerait. Pierre a payé de son sang les brebis qu’il a conservées.
Que Dieu nous donne la force de vous aimer jusqu’à pouvoir mourir pour vous physiquement ou intentionnellement. En effet, ce n’est pas parce que le martyre a manqué à l’apôtre Jean, que pour autant, il a pu lui manquer d’avoir son âme disposée au martyre. C’est comme les trois jeunes gens qui furent envoyés dans la fournaise pour être brûlés, non pour vivre (Dn 3, 17-18). Nierons-nous qu’ils aient été des martyrs parce que les flammes n’ont pu les consumer ? Il ne brûlèrent pas, mais éteignirent le feu de l’idolâtrie dans le cœur du roi.
Il convient de rapporter, pour les serviteurs de Dieu, le poids de gloire future qui leur est réservée aux tribulations présentes, ce qui est sans commune mesure. Toutefois, la difficulté réside dans la différence entre ce qu’on voit, ressent du poids du jour et de la chaleur, au niveau naturel, humain, et de ce qu’on croit, espère, aime obtenir à notre mort, qui est surnaturel, divin. « Les souffrances de ce temps n’ont pas de commune mesure avec la gloire future qui se révélera en nous » (Rm 8, 18). S’il en est ainsi, que personne n’ait maintenant de pensées charnelles, ce n’est pas le temps. Le monde est ébranlé, le vieil homme est bouleversé, la chair est oppressée : qu’en jaillisse l’esprit ! Parlant d’oppression, d’écrasement, prenons l’image du pressoir, développée dans une autre homélie (sermon Denis 24). Le monde d’aujourd’hui est comparable à un instrument à broyer. Il exerce des pressions. Mais si tu es le marc, tu vas à l’égout ; si tu es l’huile, tu restes dans un récipient. Car il faut qu’il y ait des pressoirs (…). Parfois, le monde exerce une pression, par exemple la famine, la guerre, la disette, les prix élevés, la pauvreté, la mortalité, les pillages, l’avarice. Ce sont les pressoirs des pauvres, les calamités des cités.
La fin d’un monde plus que la fin du monde
À l’époque où il écrivait (29 juin 411), saint Augustin avait en tête la prise de Rome par les Barbares wisigothiques d’Alaric (24-26 août 410). De lointaine encore, la menace approcha au point 20 ans plus tard qu’il mourut même dans Carthage assiégée par les Vandales le 28 août 430. Et les malheurs de Rome ne sont pas sans rappeler la fin de notre civilisation occidentale qu’il faut regarder en face. « Capitur Urbs quæ autem totum cepit orbem », elle est prise la Ville qui prit tout l’univers, disait saint Jérôme (lettre 127, 12). Les chrétiens ne comprenaient pas que tombât la ville chantée comme « O felix Roma, quæ tantorum Principum Es purpurata pretioso sanguine ! » : O heureuse Rome, qui a été consacrée par la pourpre précieuse du sang de tant de princes (hymne Aurea luce et decore). En effet, n’est-elle pas ornée des tombeaux des princes des apôtres saints Pierre et Paul, piliers de l’Église « colonne de la vérité » (1 Tm 3, 14), ainsi que d’autres éminents martyrs comme saint Laurent. Pourtant la colère divine ne lui fut pas épargnée. Cependant « forte Roma non perit, si Romani non pereant » (Peut-être Rome n’a-t-elle pas péri, si les Romains ne périssent pas ! (saint Augustin, sermon 81, 9, 2nd sur la chute de Rome). Tout comme le peuple hébreu, peuple élu, déporté à Babylone loin des ruines du Temple, pouvait continuer à adorer le seul vrai Dieu, mais en esprit !
La chair de Pierre lui-même n’eut qu’un temps. Et tu ne veux pas que des blocs de pierre à Rome n’aient qu’un temps ? L’apôtre Pierre règne avec le Seigneur. Le corps de l’apôtre Pierre repose en un endroit, sa mémoire suscite l’amour pour les choses éternelles. Elle ne t’incite pas à t’attacher à la terre, mais à penser au ciel avec l’apôtre. « Si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre » (Col 3, 1-2).