Sacré-Cœur (14/06 - ép.)

Lecture de l’épître (Ep 3, 8-19) : prêcher les dimensions de l’amour de Dieu

Une grâce spéciale

Un ministre indigne mais indispensable reçoit une grande mission

Confier une tâche importante à quelqu’un de tout désigné par ses qualités, sa naissance, n’est pas lui faire une grande grâce. Il reçoit presque son dû. Mais la donner à un petit lui fait un grand honneur. Un tel serviteur, s’il n’oublie jamais d’où on l’a tiré, s’attachera indéfectiblement au maître auquel il sait tout devoir. Louis XIV, après la Fronde menée par la haute noblesse, s’entoura de bourgeois anoblis par la suite (Fouquet, Colbert, Le Tellier). Saint Paul est conscient de son indignité : « J’ai reçu, moi le plus petit d’entre tous les saints, cette grâce » (v. 8) eu égard à son passé : « Je suis le moindre des apôtres, je ne suis pas même digne d’être appelé de ce nom, parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu » (1 Co 15, 9 ; Ga 1, 13-14). Il avait gardé les vêtements de ceux qui lapidaient saint Étienne (Ac 7, 57) et se rendait à Damas pour y persécuter les Chrétiens (Ac 26, 9-12). Le triomphe de Dieu en est d’autant plus éclatant !

Le choix de Dieu surprit, à commencer par Ananie. Mais, confiant en Dieu, il baptisa Saül devenu Paul (Ac 9, 13-16), qui devint avec Pierre l’une des colonnes de l’Église (Ga 2, 9) : « en effet, si l’action de Dieu a fait de Pierre l’apôtre des circoncis, elle a fait de moi l’apôtre des nations païennes » (Ga 2, 8). Mais grande était la tâche tant géographiquement que doctrinalement. Jésus choisit Paul non pour baptiser (1 Co 1, 17) mais prêcher l’Évangile « c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » (1 Co 9, 16). Ces « richesses incommensurables du Christ » (v. 8) sont l’annonce de Dieu le Père « riche en miséricorde » (Rm 2, 4) au point d’envoyer son Fils éternel, « entrailles de la miséricorde de Dieu » d’après Zacharie (Lc 1, 78, Vulg.). Ces « trésors de bonté, de longanimité et de patience » (Rm 2, 4) attendent notre conversion. « La sagesse et la science seront les richesses du salut, et la crainte du Seigneur en sera le trésor » (Is 33, 6, cf. Col 2, 3). Trésors incommensurables. Qui rivaliserait avec Jésus-Dieu ? « Qui a connu la pensée du Seigneur ? Qui a été son conseiller ? » (Rm 11, 34, cf. Is 40, 13 ; 1 Co 2, 16). La créature ne saurait y atteindre à moins de quelque grâce spéciale, mystique du Créateur.

Illuminer les hommes sur le mystère du Christ

À la dimension incroyable des richesses correspond l’extension de la prédication à tous de ce salut en Jésus-Christ pour « éclairer tous les hommes » (v. 9) par une parole forte et des miracles. Le prédicateur « lumière du monde » (Mt 5, 14) n’éclaire pas de soi-même. N’étant pas la source de la lumière, il se contente de refléter la vraie source, Jésus-Christ, « lumière né de la lumière », comme la lune n’émet aucun rayon mais renvoie ceux du soleil. Le prédicateur communique la vérité nécessaire au salut. « Il veut que tous les hommes soient sauvés, et qu’ils viennent à la connaissance de la vérité » (1 Tim 2, 4). Vérité qu’il a lui-même reçue pour la transmettre : « Je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu » (1 Cor. 15, 3), sans n’y rien ajouter ou retrancher (Dt 4, 2 ; 12, 32, cf. Ap 22, 19).

Le mystère caché dès le commencement des siècles (v. 9) n’est pas mystérieux mais mystérique. Le mysterion grec ou sacramentum latin désigne les choses en Dieu cachées au premier abord, nécessitant quelques efforts pour y accéder. Leur trop plein de signification est tel que notre faiblesse réceptive ne peut en épuiser le sens. Plus qu’une obscurité totale, nous sommes aveuglés par une lumière trop forte pour notre capacité rétinienne. L’œil humain ne peut fixer le soleil. La créature pécheresse ne peut voir Dieu sans mourir (Ex 33, 20). L’humanité du Christ rend supportable ce grand mystère (Ep 5, 32) qu’est Jésus, rendu accessible à notre infirmité par les sacrements.

Se rapprocher de Dieu

Se blottir au creux du rocher ou pénétrer le cœur transpercé

Pour approcher sa gloire, Dieu permit à Moïse de voir son dos caché dans le creux d’un rocher (Ex 33, 21 : « ponam te in foramine petrae et protegam dextera mea »). Le rocher symbolise Jésus, pierre angulaire rejetée les bâtisseurs. Le trou fut laissé par la lance dans son Cœur Sacré. Moïse toucha de son bâton le rocher de Massa et Mériba d’où sortit de l’eau, anticipant le baptême sorti du côté du Christ. Imitons Moïse en nous nichant comme la colombe dans le creux du rocher (« estote quasi columba nidificans in summo ore foraminis » (Jér 48, 28, Vulg.). Pour saintes Catherine de Sienne et Madeleine-Sophie Barat, cette lance de saint Longin ouvrait comme une clé la porte étroite de l’humanité de Jésus où se cache la divinité. Y pénétrer et se blottir en ses tréfonds, est réservé aux tout petits à l’humble esprit d’enfance.

Métaphysique, tout ce qui est dans l’effet, est virtuellement caché dans la cause. Certains effets sont manifestes et d’autres non. Dieu, cause efficiente de tout le créé, est connaissable par la science en remontant des causes secondes aux premières. Les autres choses qu’il produit lui-même sans intermédiaire demeurent cachées sans la Révélation de Dieu Lui-même.

La sagesse multiforme de Dieu (v. 10)

« Il y a dans la Sagesse un esprit intelligent et saint, unique et multiple » (Sg 7, 22). Unique dans son essence, multiple dans les effets. La multiplicité de la science révélée est réglée selon le dessein éternel (v. 11). Dieu dispose que telle chose sera dans un temps, telle autre dans un autre. Il accorde à chacun des bienfaits particuliers. Le XVIIe siècle français fut très marqué par le jansénisme, avatar catholique du calvinisme. Providentiellement durant cette période, le Seigneur montra à sainte Marguerite-Marie Alacoque à Paray-le-Monial (16 juin 1675) et à saint Claude de la Colombière qu’il portait un amour infini à tous les hommes.

La prédestination se comprend à sens unique et non double comme Calvin. Personne n’est prédestiné a priori par Dieu à l’enfer car privé de sa grâce. « Si quelqu’un dit que la grâce de la justification n’échoit qu’à ceux qui sont prédestinés à la vie et que tous les autres qui sont appelés, le sont assurément, mais ne reçoivent pas la grâce, parce que prédestinés au mal par la puissance divine : qu’il soit anathème » (concile de Trente, 17e canon du décret sur la justification, 6e session du 13 janvier 1547). La prédestination est simple : « selon le dessein éternel qu’il a formé en Jésus-Christ Notre-Seigneur, en qui nous avons la liberté de nous approcher (de Dieu) en confiance, par la foi en lui » (v. 12, Vulg.). Dieu voudrait que tous les hommes soient sauvés car créés à l’image du Fils fait homme pour nous diviniser, ils ont vocation à aller au Paradis et à entrer en communion avec Dieu. Mais beaucoup, par leur refus obstiné de l’amour divin, se perdront en enfer. La foi en Jésus-Christ sauve avec les œuvres.

Le plan d’amour divin surpasse toute compréhension

Les anges et les hommes découvrent le dessein éternel de Dieu

Principautés et puissances sont deux des neuf chœurs angéliques (pour Denys, le Pseudo-Aréopagite de haut en bas : Séraphins – Chérubins – Trônes ; Dominations – Vertus – Puissances ; Principautés – Archanges – Anges). Les plus élevés des chœurs accèdent à ce que Dieu leur révèle et enseignent les inférieurs par l’illumination angélique. Ils n’avaient qu’une connaissance générale de l’Incarnation, mais en apprirent les raisons d’une manière spéciale à mesure qu’elles étaient expliquées dans leurs effets extérieurs dans le temps.

Les saints ont, dans la nature divine de Jésus, une connaissance antécédente. Dieu a manifesté à l’intelligence des anges les raisons des choses naturelles qu’ils ont ensuite connues dans leur nature propre, par connaissance subséquente, dans l’Église, par les apôtres. Ils ne l’ont pas apprise par les apôtres mais en eux. Aucune créature ne pénètre la pensée de l’architecte avant qu’il ne réalise son œuvre qui nous en instruit en se promenant dans et pas par l’édifice.

Saint Paul fait une prière qui n’est exaucée que si elle provient d’un cœur humble : « Il a regardé la prière de ceux qui étaient dans l’humiliation » (Ps 101, 18, Vulg.) et « La prière d’un homme qui s’humilie percera les nues » (Sir 35, 21 Vulg.). Il fléchit le genou pour signifier que la créature soumet sa volonté et sa force (« Je fléchis les genoux de mon cœur », prière de Manassé, Vulg.). Il s’adresse à Dieu le Père, par son Fils Jésus-Christ. Le Père donne l’impulsion de la vie de tous comme Créateur. La paternité dans les créatures est dérivée du modèle divin. Mais la paternité divine par laquelle le Père communique toute sa nature à son Fils est, sans imperfection aucune, LA véritable paternité.

Par la foi, saint Paul veut faire naître en eux « la substance des choses que nous devons espérer » (He 11, 1, Vulg.), comme si elle les faisait déjà subsister en nous par anticipation. Notre foi embrasse et la divinité et l’humanité de Jésus-Christ. Cette compréhension promise ne peut ‘renfermer’ intégralement en soi Dieu qui nous dépasse. Mais elle ‘saisit’ supprimant la distance par rapprochement comme les coureurs au stade : « courrez de manière à le saisir » (emporter le prix) (1 Co 9, 24, Vulg : « sic currite ut comprehendatis »).

Les quatre dimensions

Dieu est insaisissable : « Prétends-tu sonder la profondeur de Dieu, atteindre la perfection du Puissant ? Elle est haute comme les cieux : que feras-tu ? plus abyssale que le séjour des morts (les enfers) : qu’en sauras-tu ? Plus longue que la terre est son étendue, et plus vaste/large que la mer ! » (Jb 11, 7-8). Quelle est cette quatrième dimension ? Dieu, pur esprit, est en-dehors des trois dimensions de longueur, largeur et hauteur. Métaphoriquement la longueur marque son éternité largeur, la largeur l’étendue de la puissance et sagesse divines surpassant tout, la hauteur sa perfection et noblesse de nature surpassant infiniment la créature. La profondeur désigne l’incompréhensibilité de sa sagesse. Seules la foi et charité réduisent la distance nous séparant de Dieu.

Au niveau plus humain, la charité doit s’étendre (largeur) jusqu’aux ennemis. La longueur est persévérance qui ne se lasse pas, commençant ici-bas mais n’emportant que dans l’au-delà le prix de la gloire. La hauteur élève vers les choses célestes : Dieu est aimé non pour les avantages temporels mais pour lui-même. La profondeur montre l’origine de cet charité : vertu théologale qui vient de l’Esprit-Saint. Cela correspond à la forme de la Croix. La largeur pour la traverse où furent cloués ses bras, étendus à toute l’humanité qui est pourtant l’ennemie de Dieu ; la longueur dans le mât pour persévérer ; la hauteur pour la partie supérieure où s’appuie la tête qui doit s’élever aux choses divines et éternelles. La profondeur enterrée.

Date de dernière mise à jour : 14/06/2026