Homélie du dimanche de la Pentecôte (24 mai 2026)
La Pentecôte : les signes de la révolution de l’amour
La fête de Pentecôte achève un cycle et ouvre le suivant. Elle referme progressivement le cycle de Pâques officiellement clôturé à la Trinité (ne disait-on pas autrefois : à Pâques ou à la Trinité ?). Le Regina Cæli sera alors remplacé par le Salve Regina à complies et l’Angelus reviendra aux trois récitations quotidiennes (7h, 12h, 19h). Mais la Pentecôte inaugure le cycle de l’Esprit-Saint, celui de l’Église qui rend présent sous toutes les latitudes et à toutes les époques, le corps de Jésus-Christ. C’est notre temps et nous devons apprendre, sous l’influence de l’Esprit à en discerner les signes, en s’inspirant de Dom Guéranger.
La Pentecôte
Cinquante jours
Cinquante jours se sont déroulés depuis Pâques, sept semaines et un jour, comme un jubilé en petit. Le dimanche, premier jour de la semaine, rappelle la création de la lumière (donc des anges) et la Résurrection du Christ. « Vous connaîtrez ce qui dépasse toute connaissance : l’amour du Christ. Alors vous serez comblés jusqu’à entrer dans toute la plénitude de Dieu » (Eph 3, 19).
Le cinquantième jour après le passage de la mer Rouge (Pâque juive) fut scellée l’alliance entre Dieu et son peuple, lendemain de sept semaines au désert les rapprochant de la Terre Promise. Pentecostes en grec ou cinquantième jour, commémore le don du Décalogue, des 10 commandements. Comme il y eut une seconde Pâque, celle (avec un -s final) du triomphe du Fils sur la mort et le péché, il y eut une seconde Pentecôte, l’Esprit-Saint plaça le monde entier sous la loi de Dieu mais une loi vécue autrement, une loi de liberté (sub gratia).
Si, au désert, la première loi était gravée par l’éclair sur des tables de pierre ; la seconde est inscrite à Jérusalem sur des cœurs de chair par l’Esprit-Saint, qui intériorise la Loi par la charité. Une mère qui soigne son enfant malade le fait-elle par devoir et peur du gendarme, pour éviter de tomber sous le coup du délit de non-assistance à personne en danger ou par amour ? La charité, comme toute vertu théologale, vient de Dieu et y conduit. Ce feu venu du ciel comme l’éclair, allume les cœurs des apôtres pour se diffuser au monde entier par l’évangélisation : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (Lc 12, 49). L’heure est venue. Celui qui, en Dieu, est l’Amour, la flamme éternelle et incréée, descend du ciel pour remplir l’intention miséricordieuse de l’Emmanuel. À Pâques, le Christ, le divin soleil, s’est levé. À la Pentecôte, il est à son zénith en chauffant de ses rayons et en faisant mûrir les fruits de l’Église.
Les langues de feu
La Pentecôte (chavouot), une des trois fêtes de pèlerinage des Juifs (Dt 16, 16), était aussi la fête des prémices des fruits de la Terre. L’Église commença sa récolte des âmes pour le salut par ces Juifs venus des quatre coins du monde connu d’alors. Aux Juifs dispersés par la diaspora, s’ajoutaient les prosélytes d’autres peuples ayant adopté les préceptes mosaïques. Ils parlaient toutes les langues de la Terre. Vers Tierce (9h du matin), le Père et le Fils envoyèrent leur Esprit pour former l’Église épouse du Christ, l’assister, la maintenir et sanctifier les âmes.
Le vent ou souffle de l’Esprit bouscule tout, non seulement les douze apôtres avec la Très Sainte Vierge Marie mais aussi les cent-vingt disciples. Cela est tant dans le Cénacle qu’au-dehors avec la foule s’approchant à l’écoute de cette bourrasque (Ac 2, 2) et plus une brise légère (1 Rois 19, 9.11-16). « Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du souffle de l’Esprit » (Jn 3, 8).
Tel le buisson ardent, les langues d’un feu « qui éclaire sans brûler, qui luit sans consumer » (répons du Jeudi de Pentecôte) signifient la prise de possession des disciples par l’Esprit. Voici un nouveau symbole qui succède à la colombe. À la douceur se substitue l’ardeur de l’amour comme un feu de braises qui couve et embrase tout. « Car l’amour est fort comme la Mort, la passion, implacable comme l’Abîme : ses flammes sont des flammes de feu, fournaise divine. Les grandes eaux ne pourront éteindre l’amour, ni les fleuves l’emporter » (Cant 8, 6-7). La forme indique que la parole propagera le divin incendie (fides ex auditu).
L’Esprit-Saint
Glossolalie et xénolalie
Ceux qui écouteront la prédication des cent-vingt disciples formeront l’Église catholique, universelle, répandue en tous les temps et en tous lieux et tenant la foi intégrale. Le Seigneur Jésus avait dit : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » (Mt 28, 19). L’Esprit divin apporte du Ciel sur la Terre et la langue qui fera retentir cette parole, et l’amour de Dieu et des hommes qui l’inspirera. Ils se sont arrêtés sur ces hommes, et par le secours de l’Esprit divin, ces hommes les transmettront à d’autres jusqu’à la fin des siècles.
Un obstacle cependant semble se dresser à l’encontre d’une telle mission. Depuis Babel (Gn 11, 1-9), le langage humain divise, la parole ne circule pas d’un peuple à l’autre. Comment la parole pourrait-elle conquérir tant de nations et réunir en une seule famille tant de races qui s’ignorent ? L’Église est l’instrument de l’unité nouvelle du genre humain.
La glossolalie désigne ce parler en langues évoqué plus de vingt fois dans l’Écriture (1 Co 12, 4-11, 27-30 ; 13, 1 ; 14, 2-19, 23-40 ; Ac 2, 4.11.26 ; Ac 10, 44-46) comme depuis 1967 dans le renouveau charismatique catholique. Des sons articulés mais dépourvus de sens aux yeux des hommes expriment l’amour pour Dieu comme le babillage d’un bébé envers ses parents. Ce langage – ce n’est pas une langue – exprime la joie d’être aimé comme enfants de Dieu. Mais ici l’Écriture évoque plutôt la xénoglossie ou xénolalie, capacité à comprendre toutes les langues et à se faire entendre par toutes les langues. Ce don ne fut pas réservé aux seuls apôtres à la Pentecôte, mais attesté chez St. Vincent Ferrier (1350-1419) dont les reliques sont à la cathédrale de Vannes. Ce Dominicain parlait catalan valencien mais était compris par les fidèles bretons, provençaux ou napolitains. Glossolalie comme xénolalie font renaître la fraternité première et témoignent d’un sentiment de paix et d’unité, de communion, fruits de l’Esprit-Saint. L’Église parle effectivement toutes les langues de la Terre car elle est universelle. Mais peut-être devrait-on aujourd’hui se souvenir que l’Église catholique a aussi une langue privilégiée, universelle et sacrée qu’est le latin !
L’ivresse dans l’Esprit
Les Actes des Apôtres, l’histoire des débuts de l’Église née à partir de la Pentecôte, évoquent une méprise de certains Juifs toujours prompts à la moquerie et condescendance : « D’autres se moquaient et disaient : ‘Ils sont pleins de vin doux !’ » (Ac 2, 13). Ce musto ou moût, vin nouveau de l’année (le Most ou Heuriger, vin de l’année des guinguettes viennoises) évoque l’Esprit Saint : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair » (Ez 36, 26, cf. Ez 11, 19). L’Esprit renouvelle tout : « Alors celui qui siégeait sur le Trône déclara : ‘Voici que je fais toutes choses nouvelles’ » (Ap 21, 5, cf 2 Co 5, 17). À vin nouveau, outres nouvelles (Mt 9, 17), les apôtres et chrétiens et plus les Juifs sont chargés d’annoncer la bonne nouvelle au monde. Mais comment ? Par la charité !
Sainte Catherine de Sienne recommandait « Conduisons-nous comme l’ivrogne ! » (Lettre 29). Le Christ fut lui-même décrié comme un glouton et un ivrogne (Mt 11, 19). Ivre, il l’était, lui qui réclamait à boire sur la croix (sitio, Jn 19, 28), mais ivre du salut de nos âmes « O fol Amant ! Pourquoi es-Tu si fou ? […] Parce que Tu es tombé amoureux de ce que Tu avais fait. Tu t’es satisfait et ravi en Toi-même de ta créature comme si Tu étais ivre à cause de son salut. Te fuit-elle ? Tu pars à sa recherche, Tu cours encore après elle. S’égare-t-elle ? Tu t’approches plus d’elle » (Dialogue, 153). L’ivresse de Pierre renvoie à celle de Dieu, « ivre d’amour pour notre bien ».
Si la boisson donne du courage, l’Esprit rend l’amour. L’ivrogne aime payer des coups. Les disciples en sont si remplis qu’ils débordent et partagent. Ils ne prêchent pas, ils chantent : « Buvez, mes amis, et enivrez-vous ! » (Ct 5, 1). La vérité divine est communicative car le bien est diffusif de soi-même (bonum diffusivum sui). Et cette communication augmente leur joie : « qui donne à boire sera lui-même désaltéré » (Pr 11, 25). La Pentecôte est un banquet de noces, un Cana en actes. Puissions-nous dire aujourd’hui avec Ste. Catherine : « Je sens mon âme à nouveau devenir ivre. Merci à Dieu ! » (Dialogue, 167). Ivre de ce vin qui réjouit le cœur de l’homme (Ps 103, 15), le vin du salut acquis sur la Croix du côté du Christ, qui montre son amour pour nous, qui ne méritions rien mais recevons tout !
La Vulgate insistait sur l’enseignement doctrinal : « Euntes, docete omnes gentes » = « Allez, enseignez toutes les nations » mais le grec « πορευθέντες μαθητεύσατε πάντα τὰ ἔθνη » est de faire des disciples, même si la racine est identique en latin : apprendre un enseignement, plus en se mettant à sa suite, vivant saintement.