2e Carême (1/03 - s. Matthias)

Homélie du 2nd dimanche de Carême (1er mars 2026)

Saint Matthias, apôtre (24 février)

Le successeur du traître Judas

Des apocryphes…

Les apôtres étaient douze, dont le traite Judas. Il peut paraître abominable, mais Pierre aussi renia le Christ. Par contre, la ‘colonne de l’Église’ (Ga 2, 9) confessa par pénitence trois fois son amour de préférence pour le Seigneur et porta sa croix jusqu’au bout, même s’il tenta de fuir son crucifiement à Rome (Quo vadis ?) tandis que Judas se suicida par le péché contre l’esprit doutant de la puissance miséricordieuse de Dieu. Les apocryphes cités par bx. Jacques de Voragine dans la Légende dorée le disent fils de Ruben/Simon (cf. Jn 6, 71), de la tribu de Dan, d’où sortirait l’antéchrist d’après la malédiction de son père Jacob/Israël : « Que Dan soit un serpent sur la route, une vipère sur le sentier, qui mord le cheval au talon, et son cavalier tombe à la renverse ! » (Gn 49, 17). Juste après avoir conçu, Ciborée vit en songe que son fils monstrueux causerait la perte de leur race. Ne pouvant se résoudre à tuer leur enfant, les parents l’abandonnèrent aux flots dans un panier emmené sur l’île imaginaire d’Iscarioth (la version de 1275 de Reims la situe à Butrint en Albanie, en face de Corfou, associé au traître). La reine, en désir d’enfant, l’adopta et simula une grossesse à la plus grande joie du roi. Mais peu après, elle conçut. Les deux enfants furent élevés ensemble mais Judas, dans leurs jeux, injuriait et battait souvent l’enfant royal, et le faisait pleurer : sur quoi la reine le faisait très souvent battre à son tour. Mais rien ne corrigeait le méchant enfant.

Un jour la vérité éclata. Judas, plein de honte et de jalousie, tua le véritable héritier puis s’enfuit avec ses familiers à Jérusalem où le procurateur de Judée Pilate le prit en affection (qui se ressemble s’assemble). Pilate convoitant les pommes du voisin de son palais, Judas pour lui plaire, entra dans le champ pour en cueillir. Or ce champ appartenait au père inconnu de Judas qui le surprit. Il s’injurièrent, se frappèrent et Judas tua son père d’une pierre sur la nuque. Le parricide préfigure le déicide. En tuant son père, Judas affronte Dieu le Père, qui interdit l’homicide. En s’attaquant à la source de sa propre vie et de toutes vies, Judas choisit symboliquement, dès ce moment-là, la mort, tel l’anti-fils prodigue s’emparant de l’héritage du vivant même de son père qu’il tue symboliquement (Lc 15). Pilate lui donna tous les biens du mort et le maria avec sa veuve, ignorant l’inceste. Un soir qu’elle soupirait d’être une mauvaise mère, ils se découvrirent mutuellement mère et fils. Horrifié, le misérable voulut faire pénitence, et trouva Jésus sur le conseil de sa mère.

… à la Bible

Les parallèles avec bien des récits fondateurs de notre civilisation sont nombreux, que ce soit le mythe grec d’Œdipe ou les récits bibliques. Le fils de la perdition (Jn 17, 12) rappelle la pomme convoitée par Ève et la chute d’Adam (Gn 3, 6), même si la Sainte Écriture ne précise jamais un pommier dont le trognon resterait en travers de la gorge du premier homme (pomme d’Adam) mais l’espèce fut établit par homophonie entre le mal et le pommier (malum en latin et melo/malo en italien). Judas rappelle l’antitype de Caïn le fratricide, est l’anti-Moïse, non pas sauveur de son peuple prisonnier de la maison d’esclavage en Égypte mais porteur de la malédiction du déicide. De même, David convoita depuis sa terrasse Bethsabée, sa voisine se baignant nue dans son jardin dont il fit tuer le mari. Nathan, convainquit David de son péché et leur fils adultère le paya de sa vie en son septième jour, avant que Dieu ne s’apaisât avec Salomon (2 Sm 11-12). Enfin, Jézabel s’appropria le champ voisin de Naboth pour plaire à son mari Achab (874-853 av. JC ; cf. 1 R 21, 1-16). Lui le convoitait mais bouda après le refus de la vente, et restait prostré sur son lit tourné contre le mur. Elle fit tuer leur voisin pour faux témoignage. Élie prédit qu’à sa mort, les chiens léchèraient le sang. Cette Sidonienne introduisit ses idoles Baal et Astarté/Ashéra et persécuta les vrais prophètes (1 R 16, 31-34 ; 21, 4. 19).

Judas fut si familier du Christ qu’il lui confia la bourse commune dans laquelle il volait (Jn 13, 29). Il s’irrita (Jn 12, 4-5) qu’on ne vendît pas le précieux nard pour 300 deniers car il s’octroyait 10% des dons tel l’intendant voleur (Lc 16, 1-8) de son maître. Il se remboursa par le prix des 30 deniers de la trahison (Mt 26, 15, cf. Za 11, 12). Il se repentit et rapporta la somme aux grands prêtres du Sanhédrin qui, impure, achetèrent le champ du potier Hakeldema (Mt 27, 10) pour y enterrer les étrangers non juifs près de la Géhenne (vallée de Gihom). Puis Judas se pendit et son ventre éclata (Ac 1, 18) sur son champ.

Un apôtre très discret

Après l’Ascension du Seigneur, saint Pierre dit aux disciples  : ‘Frères, il faut que, de ceux qui ont été avec nous tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, il y en ait un pour témoigner avec nous de sa résurrection’. On jeta le sort entre deux candidats, Joseph Barsabas le Juste et Mathias (Ac 1, 23). Il devint donc le treizième apôtre avant de recevoir l’Esprit Saint à la Pentecôte (et Paul le quatorzième). Saint Jérôme insiste pour ne pas prendre cela comme modèle des élections religieuses car le privilège du petit nombre ne saurait constituer la loi de tous. Pour Bède le vénérable, seulement au jour de la Pentecôte fut consommée l’hostie immolée dans la Passion, donc la vérité du dogme se trouva alors entièrement constituée. Avant la Pentecôte, on se conforma à la loi ancienne tirant au sort le grand prêtre mais après, l’abrogation de l’ancienne loi, les sept diacres (Ac 6, 1) furent élus par les 72 disciples puis ordonnés par l’imposition des mains des apôtres.

Mathias serait né à Bethléem, d’une famille noble de la tribu de Juda. Prêchant en Judée, il opéra de nombreux miracles, dont la guérison des aveugles, sourds, boiteux et lépreux, exorcisant les démons. Face aux nombreuses conversions, les Juifs  jaloux l’auraient condamné par lapidation sur deux faux témoins dont et il voulut que les pierres fussent ensevelies avec lui pour crier contre eux du sang innocent comme Abel. Il aurait eu aussi la tête tranchée d’une hache, à la romaine. Suivant une autre version, il aurait bu en Macédoine une potion empoisonnée aveuglante qui ne lui fit aucun mal et il rendit la vue en imposant les mains à plus de 250 personnes. Emprisonné, le Seigneur l’aurait libéré. Quelques Macédoniens persistant dans l’erreur, l’apôtre aurait fait ouvrir la terre sous leurs pieds pour qu’ils descendent vivants en enfer. Certains le voient martyre sur les rives du Pont-Euxin (Mer Noire), que ce soit à Sinop (Bithinie-Pont, nord de la Turquie) ou à Poti sur le Rioni (en Colchide, actuelle Géorgie). Son corps fut rapporté à Rome par sainte Hélène et gît sous une dalle de porphyre, dans la basilique Sainte-Marie Majeure. Une partie aurait été confiée à Trèves à l’archi-abbaye bénédictine, mère de la congrégation de l’Annonciation. D’autres reliques sont à Sainte-Justine de Padoue.

Anne Lafran, « La « tragédie » de Judas. La légende de Judas d'après le manuscrit 1275 de la bibliothèque municipale de Reims » in Le Moyen Âge, revue d’histoire et de philologie 2013, 3 (consultable sur https://shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2013-3-page-621?lang=fr)

Date de dernière mise à jour : 01/03/2026