Homélie du 3e dimanche de Carême (8 mars 2026)
Saint Grégoire le Grand (540-604)
docteur et père de l’Église d’Occident
Saint Augustin : « celui-là voit Dieu qui vit bien, qui étudie bien et qui prie bien ».
Vie
Gregorius naquit à Rome vers 540 sous la reconquête de l’Italie par Justinien, de nobles chrétiens (deux tantes et sa mère Sylvie sont saintes comme son ancêtre le pape Félix III). Son père, Gordien, sénateur, administrait l’un des sept arrondissements de Rome. Soigneusement éduqué, il excellait en grammaire, dialectique et rhétorique (trivium). En 572, il devint préfet de Rome avant de se consacrer vers 574–575 plus radicalement à Dieu. Il transforma la maison familiale du Cælius en monastère de Saint-André et fonda avec son héritage six autres monastères en Sicile. Cardinal-diacre, il fut envoyé par le pape Pélage II à Constantinople comme apocrisiaire auprès de l’empereur de 580 à 585 (sans apprendre ni le grec ni la théologie orientale). Il controversa avec le patriarche hérétique Eutychius qui errait sur la résurrection des corps. Il attira l’attention de Maurice sur l’invasion lombarde en Italie.
Revenu à Rome, il conseilla Pélage II qui mourut de peste le 7 février 590. Grégoire fut élu pape par acclamation. La peste bubonique faisait rage et le Tibre débordant diffusait les miasmes et engloutissait les magasins à grains. Grégoire rassura ses ouailles et organisa le ravitaillement. On processionna dans les rues en implorant par le Kyrie eleison, soit l’origine des litanies. Il inventa le Regina Cæli lors des processions contre la peste au temps de Pâques, avec l’icône vénérée à Sainte-Marie-Majeure attribuée à saint Luc, peintre et médecin. Derrière le salus populi romani, l’air n’y était plus vicié. Le 8 mai 590, il vit sur le château Crescentius (Saint-Ange) l’archange Michel rengainer son épée comme après le recensement impie du roi David pour les trois jours de punition divine annoncés par Gad (2 Sm 24, 16-17). Le 3 septembre, le peuple le fit consacrer pape de force à Saint-Pierre car, tel Jonas devant prêcher la pénitence à Ninive, il fuyait sa vocation, caché dans un tonneau puis trois jours dans une grotte (ce qui rappelle aussi sa baleine).
Saint Grégoire réforma l’administration et restructura le patrimoine de Saint-Pierre, éparpillé et ruiné par les Lombards. En quelques années, la papauté disposa d’un revenu régulier et abondant, une des premières puissances financières d’Occident. En 600 et 604, il assista la population réfugiée devant les Lombards, distribuant chaque mois pain, vin et lard. Il associa les moines à son action, fondant de nouveaux monastères et/ou les exemptant (placés directement sous la juridiction du Saint-Siège).
Sujet de l’empereur byzantin Maurice, mais déçu de son incurie face aux Lombards, il signa en 595 une trêve avec Agilulf, arien, puis s’entremit en 598 entre lui et l’exarque Callinicos. L’empereur en prit ombrage et le persécuta. Il répliqua : « parce que je suis pêcheur, je crois que vous apaisez d’autant plus Dieu que vous m’affligez, moi qui le sert si mal ». L’empereur eut le choix d’expier en ce monde ou en l’autre. Il choisit ici-bas et fut tué avec toute sa famille par Phocas. L’épouse catholique Théodelinde de Bavière, convainquit Agilulf de baptiser leur fils Adaloald en 603 puis ramena son mari et son peuple à la vraie foi. Le pape la récompensa d’un encolpion (croix pectorale au trésor de la cathédrale de Monza, capitale lombarde). En Gaule, il lutta contre la simonie (vente des charges ecclésiastiques) afin de régénérer cette Église abâtardie en faisant pression sur les souverains Brunehaut, Childebert et Thierry II. Il voulait réunir un concile et espérait son aide pour évangéliser les Germains. Il rêvait à une christiana respublica qui n’aboutit que deux siècles plus tard.
Pour établir l’Église universelle, Ecclesia universalis, Grégoire Ier envoya en mission dans le Kent auprès d’Æthelbert, en 596, Augustin, premier archevêque de Cantorbéry avec 40 moines du Cælius pour restaurer le christianisme en Bretagne. Il avait rencontré sur un marché d’esclaves de Rome de si beaux enfants blonds comparables aux anges (angeli) mais qui n’étaient qu’Angles (Angli) ! Ce « chef-d’œuvre de tact, de raison et de méthode » fit que les missionnaires étudièrent langue, mœurs et religion anglo-saxonnes, sans heurter les préjugés (seules les idoles furent détruites, pas les temples convertis en églises). Ils gagnèrent la confiance avant les âmes. 60 ans plus tard, les Anglo-Saxons fournirent des missionnaires comme saint Boniface de Mayence ou Willibrord d’Utrecht pour évangéliser la Germanie. Grégoire mourut le 12 mars 604 et repose sous un autel en face de la sacristie de Saint-Pierre.
Miracles
Saint Grégoire était généreux en aumônes. Occupé à écrire dans sa cellule abbatiale, un ange demanda l’aumône sous les traits d’un naufragé et reçut six deniers d’argent. Quelques heures après, il revint car il avait beaucoup perdu et trop peu reçu. Grégoire redonna autant. Une troisième fois, l’importun insista plus que jamais mais l’économe n’avait plus rien à donner que l’écuelle d’argent héritée de la mère de Grégoire, qu’il donna. Devenu pape et ayant convié douze pèlerins, il en vit treize. Le faisant remarquer, son chancelier n’en recompta que douze. Un convive changeait de figure, tantôt jeune homme ou vieillard. Grégoire lui demanda son nom. Il était l’ange naufragé : :’sache aussi que c’est depuis le jour où tu m’as donné cette écuelle que le Seigneur t’a destiné à devenir le chef de son Église et le successeur de l’apôtre Pierre’. Son successeur Sabinien renvoyant les mains vides les affamés et critiquait son prédécesseur d’avoir dilapidé les biens de l’Église. Grégoire lui apparut trois fois pour s’amander puis la quatrième fois, le frappa mortellement (22 février 606, chaire de saint Pierre).
Un ermite avait tout quitté pour dame Pauvreté, ne possédant qu’une chatte qu’il aimait. Ayant prié Dieu de lui montrer avec qui il partagerait son éternité, le voisinage avec Grégoire qui nageait dans l’abondance le déçut. Le Seigneur le réprimanda : « comme ce n’est pas la possession des richesses mais la convoitise qui font le riche, pourquoi oses tu comparer ta pauvreté avec les richesses de Grégoire ? Tu te complais plus dans l’amour de cette chatte que tu possèdes, que tu caresses tous les jours, que lui au sein de ses richesses. Il ne les aime pas, mais les méprise et les distribue bénévolement à tout le monde ».
Un récit faussement attribué à saint Jean Damascène rapporte qu’il aurait délivré l’empereur Trajan de l’enfer. Cette hérésie embarrasse bx. Jacques de Voragine. Parmi les interprétations pour sauver la proposition, il aurait été juste privé de la vision (dam) sans les peines sensibles par ex. On ne doit jamais prier pour un damné et Grégoire aurait souffert de maux toute sa vie pour cette raison pour cette miséricorde mal placée. « Je souffre tant de la goutte et de maladies que ma vie m’est la plus poignante des peines. Tous les jours, je suis sur le point de défaillir de douleur et je soupire après la mort comme après un remède ».
En 595, à sainte Pudentienne, une dame qui offrait le pain d’autel allait recevoir la communion mais sourit à la phrase ‘que le corps de notre Seigneur Jésus Christ garde ton âme pour la vie éternelle’. Il lui retira la communion, lui demandant raison : « ’C’est parce que ce pain, que j’ai fait de mes propres mains, vous l’appeliez le corps du Seigneur. Alors saint Grégoire se prosterna en prière pour l’incrédulité de cette femme et en se levant, il trouva que cette parcelle de pain s’était convertie en chair sous la forme d’un doigt ; et il rendit ainsi la foi, cette femme. Il pria de nouveau et il vit cette chair convertie en pain, et la donna à prendre à la dame ».
Un adultère privé de communion recourut à des mages qui endiablèrent son cheval qui s’emballa. Informé divinement de l’origine diabolique, d’un signe de croix, il délivra le cheval et les magiciens furent aveuglés. Pénitents, ils reçurent le baptême sans guérir de leur cécité pour ne pas être tentés de retourner à leurs vomissures en lisant leurs grimoires.

Héritage spirituel
Son héritage spirituel est immense, dont la codification de notre messe (Liber sacramentorum) à partir du sacramentaire de Gélase qu’il améliora (ajoutant par ex. ‘diesque nostros in tua pace disponas atque ab æterna damnatione nos eripi et in electorum tuorum jubeas grege numerari’). Adrien Ier imposa le missel grégorien contre l’usage ambrosien sous Charlemagne. L’évêque Eugène proposa à un concile de déposer les deux missels sur l’autel de saint Pierre en fermant l’église. Après une nuit en prière, l’ordalie divine laissa le grégorien délié et ses feuillets épars alors que l’ambrosien demeuré à sa place signifiait que le premier serait répandu et l’autre circonscrit aux diocèses lombards. Sa règle pastorale et ses Dialogues eurent une grande répercussion. Elles sont la source sur la vie de saint Benoît et sa regula rectitudinis, règle de droiture. Il lutta contre la simonie, le nicolaïsme, même par une trop grande familiarité avec les moniales, exclut les laïcs de la gestion de l’Église. Il inculqua le respect de la hiérarchie et moralisa la société. Il rédigea sa plus importante œuvre exégétique, l’Expositio in Job ou Moralia in Job.
Il était d’une extrême humilité : « Il est écrit ‘ne louez personne de son vivant’. Quoi que je n’ai pas mérité tout ce qu’il vous a plu de dire de moi, je vous prie de m’en rendre digne par vos prières afin qu’ayant dit de moi un bien qui n’existe pas, il y soit dorénavant parce que vous avez dit qu’il y est » ou bien encore « Je ne cherche pas à être relevé par des mots, mais par des mœurs ». Il inaugura l’un des plus beaux titres pontificaux de ‘serviteur des serviteurs de Dieu’ (servus servorum Dei). Il se méfiait des flagorneurs pour préférer le témoin intérieur : « il arrive aussi que l’âme persévère dans le bien, et pourtant subisse la dérision des hommes. Elle agit de manière admirable, et elle reçoit des injures. Alors celui que les louanges auraient pu attirer au dehors, repoussé par les affronts, rentre en lui-même. Et il s’affermit en Dieu d’autant plus solidement qu’il ne trouve à l’extérieur rien où il puisse se reposer. Il met toute son espérance dans son Créateur et, au milieu des moqueries outrageantes, il n’implore plus que le témoin intérieur. L’âme de l’homme affligé s’approche de Dieu d’autant plus qu’il est délaissé par la faveur des hommes. Il se répand aussitôt en prière, et sous l’oppression venue du dehors, il se purifie pour saisir les réalités intérieures. On tourne en dérision la simplicité du juste. La sagesse de ce monde consiste à dissimuler le cœur sous des artifices, à voiler la pensée par des paroles, à montrer comme vrai ce qui est faux, à prouver la fausseté de ce qui est vrai. Au contraire, la sagesse des justes consiste à ne rien inventer pour se faire valoir, à livrer sa pensée dans ses paroles, à aimer la vérité comme elle est, à fuir la fausseté, à faire le bien gratuitement, à préférer supporter le mal plutôt que de le faire, à ne jamais chercher à se venger d’une offense, à considérer comme un bénéfice l’insulte qu’on reçoit pour la vérité » (Moralia in Job 10, 47-48 ; vend. 8e sem. TO, in Patrologia Latina 75, 946-947).
Il conserva toujours une certaine nostalgie du cloître : « Mon âme malheureuse, accablée sous le poids de ses occupations, aime à se rappeler le bonheur qu’elle avait jadis pendant mon séjour au monastère ; alors tout le cours des choses fugitives lui était indifférent, accoutumée qu’elle était à ne penser qu’aux choses célestes ; et souvent elle sortait, par la contemplation, du cloître de la chair ; et la mort même, qui presque toujours apparaît comme une peine, lui apparaissait comme l’entrée dans la vie, et la douce récompense de toutes les peines ». Il ne se croyait pas à la hauteur de sa tâche écrasante : « Fils d’homme, je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël. (…) Le Seigneur désigne comme un ‘guetteur’ celui qu’il envoie prêcher. Le guetteur se tient toujours sur la hauteur pour voir de loin tout ce qui va venir. Et tout homme qui reçoit le poste de guetteur doit se tenir sur la hauteur par sa vie, afin de pouvoir rendre service par sa vigilance. Combien il m’est cruel de dire ces paroles ! Car en parlant, je me frappe moi-même : je ne pratique pas la prédication comme je le devrais et, lorsque cette prédication est suffisante, ma vie ne concorde pas avec ma parole (…). Quel ‘guetteur’ suis-je donc, qui ne me tiens pas posté sur la montagne de l’efficacité, mais plutôt gisant dans la vallée de la faiblesse ? Mais le créateur et rédempteur du genre humain est assez puissant pour me donner, malgré mon indignité, et la noblesse de la vie et l’efficacité de la prédication, car c’est pour son amour que je me consacre totalement à sa parole » (ex Homiliis in Ezechielem, lib. 1, 11, 4-6, CCL 142, 170-172).
Saint Grégoire le Grand, priez pour nous.