Septuagésime (01/02 - s. François de Sales)

Homélie du dimanche de la Septuagésime (1er février 2026)

Saint François de Sales (24 janvier)

Vie du saint évêque de Genève exilé

Formation aboutie

Saint François naquit le 21 août 1567 au château de Sales, près de Thorens-Glières, de vieilles familles de seigneurs savoyards[1]. Baptisé à 7 jours, son saint patron était le Poverello d’Assise. Aîné de six frères et sœurs, il fut élevé au collège ducal la Roche-sur-Foron (1573-1575)[2], où les chanoines préparaient aux controverses avec les pasteurs de Genève, puis au collège d’Annecy (1575-1578)[3]. Il fit sa première communion à 10 ans, fut confirmé et tonsuré dès 11 ans. Il désirait devenir prêtre mais son père le destinait à la magistrature et il étudia le droit à Paris au collège jésuite de Clermont (Louis-le-Grand, 1584-1588). La théologie le passionnait, surtout la grâce et la prédestination, au cœur de l’hérésie calviniste. Il vécut une angoisse spirituelle dix semaines, persuadé d’être damné (décembre 1586-janvier 1587). Réfugié auprès de la Vierge Marie dans l’église dominicaine de Saint-Étienne des Grès (détruite, rue Saint-Jacques), il s’abandonna avec confiance

« Quoi qu’il advienne, Seigneur, vous qui détenez tout entre vos mains, et dont les voies sont justice et vérité ; quoi que vous eussiez établi à mon égard... ; vous qui êtes toujours un juge équitable et un Père miséricordieux, je vous aimerai Seigneur (...) j’aimerai ici, ô mon Dieu, et j’espérerai toujours en votre miséricorde, et je répéterai toujours vos louanges... O Seigneur Jésus, vous serez toujours mon espérance et mon salut dans la terre des vivants » (I Proc. Canon., vol. I, art. 4, cité par Benoît XVI le 2 mars 2011).

Il se voua alors à la chasteté et pénitence et développa un grand amour de la France.

Licencié et maître en 1588, il poursuit à Padoue où il confie son âme à Antonio Possevino, grand jésuite[4]. Sur la liberté humaine, il cherchait une place « plus digne à la grâce et à la miséricorde de Dieu ». Il se concentra sur les saints Augustin et Thomas d’Aquin, Jérôme et Jean Chrysostome. Il menait une vie ascétique et même austère. Docteur en 1592, il voyagea en Italie (Lorette, Rome, Venise). Son père lui offrit la seigneurie de Villaroger et une fiancée, mais il réaffirma sa volonté d’être prêtre (mais s’inscrivit comme avocat au barreau de Chambéry en novembre 1592). Son oncle, Claude de Granier, évêque de Genève siégeant à Annecy à cause des réformés, lui obtint une charge de prévôt du chapitre cathédral.

Saint François de Sales revêtit la soutane le 10 mai 1593, fut fait chanoine le lendemain, renonça le 13 à son droit d’aînesse et à sa seigneurie et se retira dans son château jusqu’au 7 juin 1593, en lutte contre doutes et tentations. Ordonné diacre le 11 juin, il visita malades et prisonniers puis prêtre et prévôt de Genève le 18 décembre, à 26 ans. Il souhaitait reconquérir la ville mais d’une douce manière.

« C’est par la charité qu’il faut ébranler les murs de Genève, par la charité qu’il faut l’envahir, par la charité qu’il faut la recouvrer (…). Je ne vous propose ni le fer, ni cette poudre dont l’odeur et la saveur rappellent la fournaise infernale (…). Nous devons vivre selon la règle chrétienne, de telle sorte que nous soyons chanoines, c’est-à-dire réguliers, et enfants de Dieu non seulement de nom, mais encore d’effet ».

Missionnaire au Chablais et grand prédicateur en vue

De la domination bernoise (1535-1564), le Chablais avait conservé la RPR (religion prétendue réformée). Charles-Emmanuel Ier, gendre du roi d’Espagne, voulut y restaurer la religion catholique, « par la douceur si l’on peut, par la violence s’il le faut ». Il demanda à l’évêque des missionnaires. Saint François se porta volontaire, armé de sa Bible et des Controverses de saint Robert Bellarmin. Installé le 9 septembre 1594 dans la forteresse d’Allinges, il se rendait à Thonon dans la seule église catholique. L’hiver était rude : une ordonnance interdisait aux protestants de suivre ses prêches. On le calomnia, voulut le tuer. Il placarda ses sermons imprimé sur feuilles volantes d’où son patronage des journalistes. Mais Le duc s’impatientait : « on a commencé de prêcher ici, avec fort peu de fruit ».

En 1596-1597 des débats contradictoires furent initiés. Antoine de Saint-Michel, seigneur d’Avully se convertit et l’accompagna à Genève débattre avec Antoine de la Faye, puis Théodore de Bèze sur les œuvres dans la vie chrétienne. En janvier 1597, il obtint du duc à Turin le rétablissement des messes publiques à Thonon et les objets liturgiques mis en sécurité par l’ordre de Saint-Maurice. Aux quatre prêtres qui l’aidaient : « Je vous assure qu’oncques [jamais] je ne me suis servi de répliques piquantes qu’il ne m’en soit après repenti. Les hommes font plus par amour et charité que sévérité et rigueur ». La majorité des Chablaisiens revint au catholicisme en 1597-1598.

L’évêque Claude de Granier nomma François son coadjuteur ou successeur. François organisa à Thonon une grande célébration liturgique, honorée du cardinal-légat Alexandre de Médicis[5]. Durant la fastueuse réception donnée par le duc à Saint-Augustin de Thonon, 2.300 personnes se convertirent en onze jours. Pourtant, le duc imposa le principe cujus regio, ejus religio où la population adoptait la confession de son souverain (la France était une exception). Saint François le juriste, malgré la brutalité de ces méthodes[6], obéit à la loi, tout en distribuant des sauf-conduits, visitant une vingtaine d’exilés et poursuivant le dialogue avec humour. « M. l’abbé, si on vous donne un soufflet sur la joue droite, quelle est votre réaction ? [Mt 5, 39]. Je sais bien ce que je devrais faire, mais je ne sais pas ce que je ferais ! ».

Saint François de Sales fut examiné à la fin de 1598 à Rome par Clément VIII avec trois théologiens. À cette époque, le pape vérifiait la foi droite (orthodoxie) des futurs évêques ! Il fut confirmé coadjuteur le 15 mars 1599. Il réorganisa entre 1600 et 1601 son diocèse (administration, économie, lutte avec l’ordre de saint Maurice). Logé à Rome chez les Oratoriens de saint Philippe Neri, il les installa à Thonon et réintroduisit l’ordre bénédictin à Talloires en 1609 (il réforma aussi les Feuillants/Cisterciens). En 1609, apaisant un litige à Salins, il demanda à la vénérable Anne de Xainctonge d’installer ses ursulines enseignantes (elle mourut avant sa réalisation). Il développa la culture et l’instruction (l’Alberge). En 1607, il fonda avec Antoine Favre, président du sénat de Savoie l’académie florimontane, qui inspira peut-être Richelieu pour l’Académie Française.

En 1600, le duc guerroya contre la France. Au traité de Lyon, la Savoie perdit la Bresse, le Bugey, le pays de Gex mais gagna le marquisat de Saluces. Henri IV rencontra à Annecy l’évêque et son coadjuteur auxquels il promit de protéger l’œuvre. En 1602, en mission diplomatique à Paris, saint François réclama les biens du clergé confisqués lors des guerres de Savoie. Il donna des sermons à la cour comme le 27 avril à Notre-Dame pour l’oraison funèbre de Philippe-Emmanuel de Lorraine[7]. Henri IV, impressionné, lui proposa l’évêché de Paris. Durant ses neuf mois, il rencontra Mme Barbe Acarie, bse. Marie de l’Incarnation, introductrice du carmel en France. Revenu en Savoie, son évêque mort, il devint titulaire, Monsieur de Genève, et fut sacré le 8 décembre 1602 à Thorens par son métropolitain, l’archevêque émérite de Vienne. Il diffusa le catéchisme pour faire connaître la foi catholique.

L’évêque fondateur à Annecy de la Visitation

En mars 1604, invité à prêcher le carême à Dijon, il reconnut sainte Jeanne de Chantal, jeune veuve vue en une apparition pour fonder un nouvel ordre (sœur de l’archevêque de Bourges André Frémiot). Il dirigeait les âmes par lettres (dont sa cousine madame de Charmoisy, sa Philothée), ce qui aboutit à son best-seller Introduction à la vie dévote (1608).

« Il faut tout faire par amour, et rien par force, il faut plus aymer l’obéissance que craindre la désobéissance. Je vous laisse l’esprit de liberté, non pas celui qui forclos [exclut] l’obéissance, car c’est la liberté de la chair; mais celui qui forclos la contrainte et le scrupule, ou empressement » (Lettre à s. Jeanne, 14/10/1604).

Mais la jeune veuve devait finir d’éduquer ses enfants avant de fonder, le dimanche 6 juin 1610, la Visitation à Annecy dans une modeste ‘maison de la Galerie’. Bien sûr, toute œuvre bonne est attaquée par le démon. Son duc douta de sa déloyauté et le duc de Nemours de sa chasteté par un billet doux forgé.

En 1619, il accompagna à Paris Charles-Emmanuel Ier qui mariait son fils, Victor-Amédée Ier à Christine de France, fille d’Henri IV. Il y multiplia conférences et conseils et dirigea mère Angélique Arnauld, abbesse de Port-Royal des Champs. Saint Vincent de Paul témoigna : « la ferveur de ce serviteur de Dieu brillait dans ses entretiens familiers ; ceux qui y participaient demeuraient suspendus à ses lèvres ». Chargé de retourner avec son duc à Paris pour une mission diplomatique, il s’arrêta à Lyon où il revit sainte Jeanne Françoise de Chantal le 12 décembre et mourut à la Visitation de la place Bellecour, entouré par le P. Jean Fourier[8], le 28 décembre 1622, à 55 ans. Sa fête religieuse commémore son enterrement le 24 janvier.

Spiritualité

« Dieu est le Dieu du cœur humain » (Traité de l’Amour de Dieu, I, XV). François se libéra à vingt ans de sa crise, et trouva la paix dans la réalité radicale et libératrice de l’amour de Dieu. L’aimer sans rien attendre en retour et placer sa confiance dans l’amour divin ; ne plus demander ce que Dieu fera de moi. Moi je l’aime simplement, indépendamment de ce qu’il me donne ou pas. Ainsi, il trouva la paix car il ne cherchait pas plus que ce qu’il pouvait avoir de Dieu, l’aimant simplement, s’abandonnant à sa bonté.

Il attendait des Visitandines une consécration totale à Dieu dans la simplicité et l’humilité, accomplissant extraordinairement les choses ordinaires : « je veux que mes filles n’aient pas d’autre idéal que celui de glorifier [Notre Seigneur] par leur humilité » (Lettre à Mgr de Marquemond, juin 1615). Pas originellement cloîtrées, elles visitaient les malades comme la Très Sainte Vierge Marie avec sa cousine Élisabeth où les deux femmes exultèrent de joie : « traitez des affaires de la terre avec les yeux fichés au ciel... Tout ce qui se fait pour l’amour est amour ». Les Visitandines possédaient 13 monastères à la mort du fondateur (en seulement 12 ans), 129 communautés furent dispersées à la révolution. En 2006, sur 356 fondations, 155 étaient actives avec 3.000 sœurs mais leur recrutement est plutôt réduit. À Caen, Léonie Martin, sœur de sainte Thérèse, est en voie de béatification.

Saint François est l’apôtre d’une douceur empreinte d’humanité (culture et courtoisie, liberté et tendresse, noblesse et solidarité). Il invite à appartenir complètement à Dieu, en vivant en plénitude la présence dans le monde et les devoirs de son propre état. « Mon intention est d’instruire ceux qui vivent en villes, en ménages, en la cour » (Préface de l’Introduction à la vie dévote). Proclamé docteur de l’Église, Bx Pie IX insista sur cet appel élargi à la sainteté : « [la véritable piété] a pénétré jusqu’au trône des rois, dans la tente des chefs des armées, dans le prétoire des juges, dans les bureaux, dans les boutiques et même dans les cabanes de pasteurs » (Bref Dives in misericordia, 16 novembre 1877). Les laïcs consécrent les choses temporelles et sanctifient leur quotidien, harmonieusement entre action dans le monde et prière, condition séculière et recherche de perfection, avec l’aide de la grâce de Dieu qui imprègne l’homme sans le détruire, le purifie, en l’élevant aux hauteurs divines.

À travers Théotime du Traité de l’amour de Dieu (1616) pour les chrétiens plus aguerris, ses Visitandines (« on parle d’une façon aux jeunes apprentis et d’une autre sorte aux vieux compagnons »). L’âme raisonnable est un temple autour d’un centre, la ‘cime’, ‘pointe’ de l’esprit, ou ‘fond’ de l’âme où l’intelligence discursive, une fois parcourus tous ses degrés, ‘ferme les yeux’ et la connaissance ne fait plus qu’un avec l’amour théologal, divin (l. I, c. XII), raison d’être de toutes choses, selon une échelle ascendante sans fractures ni abîmes : « l’homme est la perfection de l’univers ; l’esprit est la perfection de l’homme ; l’amour, celle de l’esprit; et la charité, celle de l’amour » (l. X, c. I).

L’itinéraire vers Dieu part de l’inclination naturelle (I, 16) au cœur de l’homme qui, pécheur, doit aimer Dieu par-dessus tout. Père et seigneur, époux et ami, il a des caractéristiques maternelles et d’une nourrice, il est le soleil dont même la nuit est une mystérieuse révélation. Il attire l’homme avec les liens d’amour, dans la vraie liberté.

« L’amour n’a point de forçats ni d’esclaves, [mais] réduit toutes choses à son obéissance avec une force si délicieuse, que comme rien n’est si fort que l’amour, aussi rien n’est si aimable que sa force » (I, 6).

La volonté humaine fluctue, passe, puis meurt pour vivre (IX, 13) dans l’abandon total à la volonté de Dieu et même à son ‘bon plaisir’ (IX, 1). Au sommet de l’union avec Dieu, outre les ravissements de l’extase contemplative, vient ce reflux de charité concrète attentive à tous les besoins, ‘l’extase de l’œuvre et de la vie’ (VII, 6).

 

[1] Son père servit de maître d’hôtel au duc de Penthièvre, Sébastien de Luxembourg-Martigues, grand militaire, héros catholique durant les guerres de religion et volant au secours de Marie Stuart en Écosse.

[2] Où avait étudié saint Pierre Fabre, cofondateur des Jésuites.

[3] Fondé par Eustache Chappuis, ambassadeur de Charles Quint auprès d’Henri VIII qui défendit Catherine d’Aragon avec saints John Fischer et Thomas More. Confié aux barnabites (clercs réguliers de saint Paul de saint Antoine-Marie Zaccaria, tenant l’église Saint-Barnabé de Milan) qui avaient de grands talents pédagogiques.

[4] Légat en Europe du Nord et de l’Est, fondateur de nombreux collèges (dont Paris et Rouen) qui lui donna les exercices de saint Ignace de Loyola.

[5] Si le futur Léon XI ne régna que 27 jours, il joua un rôle important dans l’abjuration et conversion d’Henri IV, la paix de Vervins, versant militaire de l’édit de Nantes, l’adoption par les parlements des décrets du concile de Trente, le mariage royal avec sa cousine Marie de Médicis et donc l’annulation avec la reine Margot.

[6] On détruisit les publications protestantes, expulsa les ministres réformés, on exclut des charges publiques, stationna de troupes chez les réfractaires, finalement réduits à choisir entre la conversion et l’exil.

[7] Beau-frère d’Henri III, par la défunte reine de France Louise de Vaudémont, le duc de Mercœur était un héros de la croisade hongroise contre les Turcs, proche du capucin saint Laurent de Brindisi.

[8] Jésuite lorrain, recteur de Pont-à-Mousson puis de Chambéry. Cousin de saint Pierre Fourier, chanoine qui fonda avec bse Alix Leclerc les enseignantes de Notre-Dame. Son seul regret fut de ne l’avoir pas rencontré.

Date de dernière mise à jour : 02/02/2026