Homélie de la Sexagésime (8 février 2026)
Lecture thomiste de l’épître (2 Co 11, 19-33 ; 12, 1-9)
L’opposition à Corinthe
Les faux apôtres veulent asservir les Chrétiens de la gentilité à la loi mosaïque
Les faux apôtres font subir aux Corinthiens le joug de l’esclavage de la loi (Ga 5, 1) dont le Christ les avait délivrés. Autrefois tenus dans la crainte ils ont été conduits à la liberté des enfants de Dieu (Rm 8, 21) par la charité envers le Père : « nous ne sommes pas les enfants d’une servante, nous sommes ceux de la femme libre » (Ga 4, 31). Ils sont affranchis des préceptes de la loi mosaïque. Comme les mauvais pasteurs (Ez 34), les faux apôtres pillent la laine de leur brebis tandis que Paul travaillait de ses mains pour n’être à la charge de personne (1 Th 2, 9 ; 2 Th 3, 8). Ils dépouillaient leurs ouailles alors que Paul prêchait autre chose : « Il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne en soulageant les autres, il s’agit d’égalité » (2 Co 8, 13). Ces faux apôtres arrogants les méprisaient (cf. Sir 6, 2, Vulg.) et outrageaient comme des inférieurs incirconcis et idolâtres. Si les Corinthiens supportaient cela, pas saint Paul dont la gloire n’était en rien inférieure à celles attribuée aux faux apôtres. « Réponds à l’insensé selon sa folie, sinon il va se prendre pour un sage ! » (Prov 26, 5). L’apôtre amène donc son auditoire à supporter patiemment son propre éloge.
Paul n’a pas à rougir d’après les critères de ses ennemis
Saint Paul est au moins aussi digne de gloire que les faux apôtres. Mais la gloire peut s’entendre de deux façons. Si celle selon la chair est méprisable (Ph 3, 7), pas celle selon le Christ, « parce que c’est une grande gloire de suivre le Seigneur » (Ecclq 23, 38 Vulg). Il ne faut rechercher que la gloire de la croix (Ga 6 14). Paul reprend les trois titres de gloire que ses ennemis s’attribuent, d’abord sur la nation et langue : « Ils sont Hébreux ? Moi aussi » (leur nom viendrait d’Héber (Gn 11, 14) ou d’Abraham ?). Paul est de la même race : « Ils sont Israélites, moi aussi », et promesse : « Ils sont de la descendance d’Abraham ? Moi aussi ». Ailleurs il avait déjà affirmé : « circoncis à huit jours (3e pt), de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin (2e pt), Hébreu, fils d’Hébreux (1er pt) ; pour l’observance de la loi de Moïse, j’étais pharisien » (Ph 3, 4, cf. Rm 11, 1). Cette gloire charnelle est dépassée par la gloire selon le Christ dont Paul est véritable « ministre du Christ » (1 Co 4, 1 et 2 Co 3, 6).
Un vrai disciple du Christ
Par les souffrances endurées
Insensé en valant autant que les autres, il l’était plus en les surpassant comme ministre du Christ : « je vous le dis à vous, qui venez des nations païennes : dans la mesure où je suis moi-même apôtre des nations, j’honore mon ministère » (Rm 11, 13). Il a plus souffert. Frappé, emprisonné avec Silas à Philippes (Ac 16, 23), il endura par la grâce divine : « je me suis donné de la peine plus que tous les autres ; à vrai dire, ce n’est pas moi, c’est la grâce de Dieu avec moi » (1 Co 15, 10). Il vivait sous une épée de Damoclès : « chaque jour, j’affronte la mort, et cela, frères, est votre fierté, que je partage dans le Christ Jésus notre Seigneur » (1 Co 15, 31).
Ses frères juifs lui donnèrent 39 coups (prétendue ‘miséricorde’ donnant le maximum permis par la loi (Dt 25, 2-3), moins une potentielle erreur de décompte. Et par les Romains, il fut fustigé de verges, distincte de la flagellation précédant la peine capitale (Ac 16, 22 ; 22, 24). En 48, à Lystres (Lycaonie), il fut lapidé par des païens excités par des Juifs (Ac 14, 19).
Par le travail accompli
Son labeur apostolique le contraignit à d’innombrables voyages jusqu’en Illyrie (Dalmatie), Marseille et l’Espagne d’après S. Clément. Les tribulations ne manquèrent pas, d’abord par la nature. Ils naufragea trois fois dont à Malte (Saint Paul’s bay) en 60. Il resta un jour et une nuit dans l’abîme de la mer comme Jonas (Jon 2, 4). Les bêtes l’attaquaient comme la vipère maltaise (Ac 28, 3).
Mais la malice des hommes était pire encore. Le démon suscita des brigands pour le dépouiller comme Job, mais il souffrit plus encore des faux frères (Jr 9, 4) : « Si l’insulte me venait d’un ennemi, je pourrais l’endurer ; mais toi, un homme de mon rang, mon familier, mon intime ! » (Ps 54, 13-15). « Tout le monde me maudit ! » (Jr 15, 10). Il ne connaissait le repos ni chez les siens puisque les Juifs agitèrent Thessalonique et Béré (Ac 17, 5 et 13) ni chez les païens : suite à l’émeute à Éphèse en 43 (Ac 19, 23-40). Il fut traduit devant Gallion en 51.
Par son ascèse
Paul énumère aussi des maux assumés par une ascèse sur le sommeil, la nourriture et l’habillement (cf. 2 Co 6, 5). Il subvenait à ses besoins (Ac 20, 34) : « le pain que nous avons mangé, nous ne l’avons pas reçu gratuitement. Au contraire, dans la peine et la fatigue, nuit et jour, nous avons travaillé pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous » (2 Th 3, 8). Il évangélisait la nuit : « Le premier jour de la semaine, nous étions rassemblés pour rompre le pain, et Paul, qui devait partir le lendemain, s’entretenait avec ceux qui étaient là. Il continua jusqu’au milieu de la nuit » (Ac 20, 7). Son abstinence provenait des circonstances « Maintenant encore, nous avons faim, nous avons soif, nous sommes dans le dénuement, maltraités, nous n’avons pas de domicile » (1 Co 4, 11) ou des jeûnes pour macérer sa chair (1 Co 9, 27), comme les athlètes s’imposant un dur entraînement spirituel. Il souffrit du froid.
Un père s’afflige aussi des peines de ses enfants dans la foi. Cette « sollicitude pour toutes les églises » (2 Co 11, 28) s’inquiétait de leur persévérance et de leurs défaillances. Pour eux, il se fit faible (1 Co 9, 22). Son zèle ardent d’évangélisateur voulait sauver des âmes. L’amour du prochain venant de l’amour de Dieu fit que sa miséricorde le prenait aux entrailles et cette charité-là couvre une multitude de péchés.
Le ‘vase d’élection’
Aidé pour en réchapper
Paul endura des maux louablement mais en évita d’autres prudemment. Comme éviter des dangers courus pour la foi semblerait tenir de la faiblesse, il s’en glorifie d’y avoir été contraint. Les autres devraient en rougir (Ph 3, 9). Dieu est pris à témoin. Il le craint comme il se doit (Jr 10, 7) mais d’une crainte filiale et non servile : « Si donc je suis père, où est l’honneur qui m’est dû ? Et si je suis maître, où est le respect qui m’est dû ? – déclare le Seigneur de l’univers à vous, les prêtres qui méprisez mon nom » (Ma 1, 6).
L’apôtre prêcha le Christ à Damas. Venu arrêter les Chrétiens, il fut terrassé et converti. Le gouverneur du roi Arétas pour se saisir de Paul, fit garder nuit et jour les portes de la ville (Ac 9, 24-25). Il en réchappa dans une corbeille descendue le long de la muraille, comme Rahab de Jéricho (Js 2, 15) avec les éclaireurs hébreux ou Mical avec David contre son propre père Saül (1 Sm 19, 12). Il appliquait le « quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre » (Mt 10, 23).
Par les grâces reçues
Les grâces de l’Apôtre sont des révélations dont il se glorifie à cause des convertis. La révélation ajoute à la simple vision l’intelligence et la signification de ce qui était caché aux païens Pharaon (Gn 41, 1) ou Nabuchodonosor (Dn 2, 1). Seuls Joseph et Daniel (Dn 2, 28) purent expliquer. L’erreur est parfois suscité par les démons chez les faux prophètes (Jr 23, 13). Le voile rappelle les paraboles révélées aux seuls apôtres (Mt 13, 13) comme les inférieurs ne pouvaient toucher les vases du sanctuaire confiés par les prêtres au lévites (Nb 4, 5-15) ou les crosses des prélats non-évêques (pères-abbés).
Paul en extase bénéficia d’une révélation vers 41 (14 ans avant de rédiger la seconde épître aux Corinthiens vers 55), bien après sa conversion, entre 32 et 36 (Ac 9, 9). D’ailleurs, il en connut encore une au Temple (Ac 22, 17). Par ce ravissement, l’homme est pris du milieu des siens par Dieu comme Hénoch (Gn 5, 24) ou sort de son corps par la puissance appétitive (volonté) de la charité qui porte vers Dieu : « l’amour divin produit l’extase en ne souffrant pas que l’amant s’appartienne, mais appartienne à l’objet aimé » (Denys le Pseudo-Aréopagite). La puissance cognitive (l’intellect) est élevé à la vision du divin, en dehors de tout mode naturel à l’homme : cette connaissance ne passe pas d’abord par les sens mais saisit directement l’intellect pour le conduire à « ce qui la dépasse ».
Corporellement, le troisième ciel est après l’air et les astres, l’empyrée, firmament éthéré où réside Dieu. Spirituellement, l’âme dépase la vision corporelle (la main vue par Balthasar, Dn 5, 6) et imaginative (saint Pierre avec la nappe des mets prohibés, Ac 10, 10) pour une vision intellectuelle des anges où la nature des choses est connue en elles-mêmes, donc on voit Dieu dans son essence comme Moïse (Ex 33, 13 et 2 Co 3, 7-8). Au-dessus de l’âme, le troisième ciel est le troisième chœur de la hiérarchie angélique (trône, chérubins, séraphins) illuminé des mystères divins. Saint Paul ne fut touché par cette lumière de gloire provisoirement et non pas permanente comme chez les bienheureux.
Son âme seule fut-elle transportée (Ez 40, 2) ou son corps comme Habacuc emmené par les cheveux à Babylone (Dn 14, 36) ? Saint Augustin distingue plutôt entre son âme totalement détachée de son corps comme mort ou simplement de ses sens. Cette vision s’assimile à la locution (Nb 12, 8), inexprimable dans notre langage. Paul glorifie Dieu de lui avoir donné cette grâce mais pas sa faible nature humaine qui ne pouvait l’atteindre par ses propres moyenscontre toute vaine gloire : « As-tu quelque chose sans l’avoir reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l’avais pas reçu ? » (1 Co 4, 7). Dieu lui accorda de tels dons que, si les fidèles savaient, ils se méprendraient sur sa nature comme à Lystres où l’on voulut l’adorer tel un ange ou un dieu (Ac 14, 13-14) !
Par l’écharde dans sa chair
Contre cela, le Christ lui donna le remède d’une écharde dans la chair. Le médecin suprême des âmes, pour guérir les maladies spirituelles graves, permet à beaucoup de ses élus une grave maladie corporelle, voire des péchés moins graves que l’orgueil, racine et principe de tous les vices (Sir 10, 15, Vulg.), appétit désordonné de sa propre excellence qui détourne de Dieu qui « s’oppose aux orgueilleux » (Jc 4, 6). En humiliant certains par une infirmité, un défaut, voire un péché, ils ne peuvent tirer d’orgueil, ainsi il « fait tout contribuer à leur bien, puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour » (Rm 8, 28).
Cette écharde fut-elle l’aiguillon de la concupiscence : « ma façon d’agir, je ne la comprends pas, car ce que je voudrais, je ne le réalise pas ; mais ce que je déteste, c’est cela que je fais » (Rm 7, 15). Dieu autorise un démon à humilier son « vase d’élection » (Ac 9, 15) qu’il n’exauça pas pour l’en débarrasser. « Ma grâce te suffit » montre que cette infirmité n’était pas dangereuse pour son âme : « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis » (1 Co 15, 10). Paul voulait être épargné du mal en soi, mais considérant ce mal au regard de la volonté divine, il lui était utile. « Dieu est bon, qui souvent nous refuse ce que nous voulons, pour nous accorder ce que nous préférerions » (saint Jérôme).
La faiblesse permet que s’exerce la vertu : l’humilité, puis la patience (Jc 1, 3), enfin la tempérance. Par suite de la faiblesse, l’aiguillon s’affaiblit et l’équilibre renaît. L’homme se sachant faible résiste mieux et combat davantage. Il est plus entraîné et aguerri. Ainsi Dieu laissa-t-il des ennemis intérieurs afin que les fils d’Israël pussent s’exercer au combat. Scipion ne voulait pas détruire Carthage afin d’éviter aux Romains dépourvus d’ennemi extérieur, de se faire la guerre civile.
Tout fait la joie de l’apôtre (Jc 1, 2), même la persécution pour le nom du Seigneur (Ac 5, 41). Plus on est persécuté, plus Dieu aide, comme les Hébreux multipliaient malgré les vexations des Égyptiens (Ex 1, 12).